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C'est en 1845 que l'abbé Lecomte, supérieur du collège de Tourcoing crée l'Institution Notre-Dame des Victoires dans la ville voisine de Roubaix. Celle-ci est une agglomération importante de plus de trente mille habitants, chiffre qu'elle dépassera avec près de 120.000 peu avant la première Guerre mondiale. Tourcoing, autre grande ville du textile, connaît la même évolution démographique.
En 1843, la famille Destombes y élève me chapelle privée dédiée à Notre-Dame-des-Victoires. Rappelons la date de 1838 qui voit la création de l'« Archiconfrérie du Très Saint et Immaculé cœur de Marie » au sein de l'église Notre-Dame-des-Victoires à Paris. En 1841, François Libermann fonde à Amiens la congrégation du Sacré-Cœur de Marie en liaison avec l'archiconfrérie de Paris. Quatre ans plus tard, c'est donc le tour de Roubaix. Son établissement scolaire (avec sa confrérie) est le seul à être placé sous ce vocable au sein de l'Académie de Douai (qui sera plus tard celle de Lille). Par ailleurs, dans la région de Lille, vers le sud est, on recense, à partir de 1850, plusieurs chapelles et églises dédiées à Notre-Dame des Victoires, pour la plupart construites ex nihilo.
Le collège de Roubaix
Cet établissement scolaire est installé à la limite de la ville, au lieu dit La Fosse aux Chênes ». Le biographe de son fondateur n'explique pas pourquoi la dénomination à Notre-Dame-des-Victoires fut choisie mais précise quand même que des propositions furent faites pour «Notre Dame des Champs». Mais le prêtre fondateur tint bon et en 1850 renouvelle ses recommandations en faveur du patronage du Sacré Cœur de Marie, refuge des pécheurs. Comment connaissait-il la confrérie de Paris ? La consultation des titres des livres des cabinets de lecture de la ville de Roubaix est stérile, aucune trace d'ouvrages traitant du culte marial. Nous ne connaissons pas non plus la bibliothèque de l'abbé Lecomte, mais nous savons, toujours par la même source, que celui-ci fréquentait deux éminentes personnalités parisiennes, Rousselle et Geoffroy Saint-Hilaire qui l'ont peut-être informé sur la naissance de ce nouveau culte marial. En tout cas, les dates coïncident parfaitement.
L'établissement scolaire occupe une ancienne filature et, en 1868, subit d'importantes modifications architecturales. Une nouvelle chapelle y est édifiée, heureusement préservée lors des travaux récents (en 2000) effectués lors de la rénovation du Lycée Turgot qui s'est installé en ces lieux. En effet, le collège avait déménagé pour de nouveaux bâtiments ouverts en 1893. C'est l'époque des conflits avec la municipalité propriétaire des lieux. Une livraison complète des « Mémoires de la Société d'Émulation de Roubaix » (t. VI, 1890) est consacrée à cette Histoire de l'Institution Notre-Dame-des Victoires de Roubaix par l'abbé Théodore Leuridan. L'acquisition de terrains, la collecte des capitaux sont réalisées en 1892, date où les socialistes avec le guesdiste Carette emportent la municipalité.
À partir de 1893, le collège est dans ses murs avec une chapelle construite par l'architecte Achille Liagre. On comprend alors, dans ce contexte politique très particulier, le discours de Mgr Baunard, recteur de la jeune et active Université catholique à propos du jubilé de l'abbé Henri Chabé, supérieur du collège. Citons : « Cette maison, c'est son palais (Notre Dame des Victoires) palais et citadelle à la fois, puisque nous sommes toujours sur un champ de bataille », et également ces lignes extraites de l'Album souvenir 1845-1900 : « en 1892, les élections furent fatales. Ce grave échec provoqua un admirable élan des catholiques et leur revanche fut la construction de leur collège » (4). Un vitrail de la chapelle signé Vantillard (5) illustre bien la situation sociale des élèves : sous l'œil bienveillant de Notre Dame des Victoires, des communiants reçoivent leur hostie en compagnie de saint Louis de Gonzague. En marge, les noms des donateurs : Motte, Toulemonde, Prouvost, Mulliez, c'est-à-dire ceux des plus riches familles de Roubaix dont les tombes encore majestueuses occupent à présent la grande allée des concessions à perpétuité du cimetière communal. La façade de la chapelle construite au fond d'une cour carrée est ornée d'un porche surmonté d'une grande statue de Notre-Dame-des-Victoires. Le décor extérieur, les vitraux, les statues entretiennent le souvenir du culte de Notre Dame. À l'extérieur, derrière de hauts murs fermant la rue, les bâtiments de trois étages portent sur leurs façades à chaque niveau et régulièrement espacés des fers d'ancrages avec les lettres N.D.V.
Grâce à la consultation des différentes archives (collège, diocèse et département) et aussi des nombreux bulletins (Bulletins de l'association des anciens de Notre-Dame-des-Victoires, ou Bulletins produits par le collège lui-même, plaquettes publiées à l'occasion de jubilés ou de voyages) il nous est possible de suivre quelque peu la vie spirituelle du collège. Dans les recommandations pour les prêches, on parle du Cœur immaculé de Marie seulement jusque 1860. Chaque année, un voyage est organisé avec un train spécial pour Namur, Bruxelles et les grands lieux du pèlerinage. Les élèves visitent Paris, se rendent au Sacré-Cœur mais négligent le passage à Notre-Dame-des-Victoires. Celle-ci est invoquée cependant dans les années trente par un chant dont voici le texte :
"Vierge qui défends le monde
Toi qui foules le serpent
Tu vainquis le vice immonde
A nos pieds toujours rampants
Notre Dame sous l'égide de ton bras
Fiers émules de ta gloire
Nous menons de bons combats
Patronne de la France tu la guides de ta main
Par la joie et la souffrance vers son glorieux destin."
Ce chant (6) de l'entre-deux-guerres est inspiré non seulement par la description de la statue elle-même mais s'inscrit dans le droit fil des discours de 1892 : Notre Dame des Victoires aide les croyants contre les ennemis de l'intérieur comme de l'extérieur. Nous sommes assez loin du refuge des pécheurs dont le souvenir s'est peu à peu étiolé comme le révèlent les choix des pèlerinages. En 1946, de grandes festivités eurent lieu à Roubaix pour le centenaire du collège sous la présidence du cardinal Liénart, évêque de Lille. À cette occasion, une médaille commémorative fut frappée d'après un dessin du graveur Gustave Muller. L'espace de l'avers est occupé par la Vierge et le Christ au centre, entourés par trois victoires ailées portant des couronnes de lauriers à la main. Des palmes soulignent la bordure inférieure. L'artiste a donc privilégié en accord avec l'esprit du temps et des lieux, la victoire et ses attributs.
La répétition d'une telle interprétation surtout après 1918 et 1945 a forgé un esprit de cohésion spirituelle, en accord avec un recrutement social très homogène, d'origine presque exclusivement patronale. Ainsi, une dizaine de troupes se partageaient le district scout de Roubaix. La deuxième Roubaix recrutait des élèves des divers établissements libres et publics de Roubaix, mais une scission eut lieu pour créer une « troisième Roubaix » propre au seul collège de Roubaix. En 1965, a lieu la fusion avec l'Institution Saint Louis dont les élèves sont issus de classes moyennes. La presse fait allusion à une certaine émotion chez les parents et certains préfèrent inscrire leurs enfants au collège de Marcq, plus conforme à leur milieu social (8). Ceci nous a été plusieurs fois confirmé par les anciens du collège que nous avons contactés par voie de presse : "il y avait un esprit maison" très particulier sous le patronage d'une Vierge triomphante et victorieuse. Bien peu - nous avions reçu une cinquantaine de réponses à notre appel dans les journaux régionaux - voyaient encore le rapport avec la basilique de Paris. Le lien s'était distendu très tôt pour disparaître par la suite.
Extrait de « La dévotion mariale de l'an Mil à nos jours »,
Université d'Artois, Arras, 2005
(1) Deux mémoires de maîtrise nous ont fourni une documentation très utile. Citons Delesalle J.-P., Les établissements libres dans l'Académie de Douai, Lille 1968 ; ouvreur N., Du collège communal de Tourcoing à l'Institut Libre du Sacré-Coeur 1802-1914), Lille 1993.
(2) Abbé Leblanc H.-J., Histoire du collège de Tourcoing, Tourcoing 1870, 567 p. en particulier p. 250
(3) Nos remerciements à M. Grelle de la Médiathèque pour la consultation des microfilms relatifs aux titres des ouvrages des cinq cabinets de lecture au XIXe s. Il n'y a pas non plus de confrérie féminine : Bonnie Smith, Les bourgeoises du Nord, Paris 1989, p. 79-101.
(4) Bulletin de l'Association amicale des anciens élèves de Notre-Dame-des-Victoires, 1900, p. 10 ; Album .souvenir 1845-1900, Roubaix 1901.
(5) Ensemble de vitraux restés inconnus jusqu'à ce jour, de même que trois grands panneaux du peintre Eugène Leroy.
(6) Nous remercions vivement M. Thieffry, de Marcq-en-Barœul, pour son efficace témoignage.
(7) Le 25ème anniversaire de la IIIème Roubaix dans Institution Notre-Dame-des-Victoires, février 1949, p. 49-53.
(8) « La fusion Notre-Dame-des-Victoires-Saint-Louis, Nord Éclair, éd. Roubaix 8 avril 1965. Certaines scènes du film de E. Chatilliez, La vie est un long fleuve tranquille, ont été tournées devant ce collège.
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