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JEAN JOSEPH WEERTS
 
par . Nos plumes amies, du 31/01/2010
Jean-Joseph WEERTS
Peintre Roubaisien
 
 
Par D. H. PONCHON
Société d’Emulation de Roubaix séance du 9 novembre 1944
 
C’est toujours avec émotion et un profond respect que j’évoque la mémoire de cet artiste de grand talent.
 
 
Sa vie, toute de labeur et de probité, mérite bien d’être citée en exemple, Jean-Joseph WEERTS est né à Roubaix en 1846, le 1er mai. Issu d’une famille nombreuse, il était l’aîné de neuf enfants. Son père, mécanicien de mérite trouvant tout naturel que son aîné continuât la tradition, voulait qu’il devînt ajusteur. Mais ce dernier se sentant une tout autre vocation, supplia ses parents de lui permettre de faire de l’art.
 
C’était une carrière tellement différente et si ardue qu’elle effraya ces braves gens. Enfin, après bien des supplications et des hésitations ils se laissèrent fléchir. On lui donna une année d’essai.
 
Il entra donc à l’Académie de notre ville où, sous la direction de M. MILS (ancien élève de CABANEL), il fit des progrès rapides et devint vite l’élève le plus brillant ; la cause fut gagnée.
 
De cette époque date le petit portrait de son père que nous avons au musée. Il est représenté tenant en main un pied à coulisse parmi des dessins et épures mécaniques.
 
Ce portrait, finement exécuté, montrait déjà l’artiste que serait plus tard notre jeune élève.
 
C’est toujours avec une grande reconnaissance que WEERTS parlait de son premier professeur ; un véritable apôtre de la peinture, disait-il doué d’un réel talent. Ce dernier devinant le brillant avenir promis à son élève et n’ayant plus rien à lui apprendre lui conseilla de compléter ses études aux Beaux Arts de Paris.
 
Un portrait de WEERTS par lui-même, à cette époque, montre un jeune homme solide, trapu au teint clair, à l’opulente chevelure blonde. Nous étions en 1866.
 
Le Conseil Municipal lui vota une bourse, pour Paris. Il entra à l’atelier du peintre CABANEL, ne voyant et n’ayant qu’une seule idée en tête : la peinture. Il y travailla avec ardeur, obtint de nombreuses récompenses et y devait remporter devant des concurrents comme Benjamin CONSTANT, Bastien LEPAGE COMERRE, etc.… le prix du Torse. Cette étude également à notre musée montre les progrès accomplis et le savoir-faire du jeune peintre. Pourtant les premières années furent des années de lutte. Souvent très dures. Mais son caractère était de bonne trempe.
 
Le succès vint peut à peut récompenser sa persévérance. Au Salon de 1872, ce fut, avec le portrait de Madame GALLI-MARIE la grande cantatrice d’alors, la célébrité.
 
Deux ans plus tard, « le Christ descendu de la Croix » que nous connaissons trop bien pour en vanter à nouveau les grandes qualités : ce tableau qui a figuré à l’Exposition Universelle de 1878 est maintenant à son musée (musée WEERTS, hôtel de Ville de Roubaix).
 
En 1877, l’apparition de Saint François d’Assise au curieux effet de lumière, actuellement au musée de Lille.
 
En 1878, la Vierge au Golgotha, à Dunkerque.
 
En 1880, le portrait de notre grand poète chansonnier Gustave NADAUD, WEERTS se révèle un grand portraitiste. Il a rendu à merveille la finesse et la simplicité, la bonhomie du glorieux auteur des « Deux Gendarmes ».
 
Vers cette époque également, le portrait de son père peint avec ferveur, d’une vérité frappante, la beauté de l’exécution de l’ensemble, le détail des mains croisées, en font une œuvre remarquable. Puis, c’est une grande toile historique : « L’Assassinat de Marat ». Œuvre mouvementée, violente et tragique.
 
C’est trois dernières œuvres sont aussi au Musée de Roubaix.
 
En 1883-84, la mort de Bara que possède le musée du Luxembourg ; tableau de suite si populaire qu’il a été gravé et reproduit à plus de 500.000 exemplaires.
 
En 1887 « Saint François d’Assise se faisant transporter à Saint Marie des Anges avant de Mourir » toile qui figura à l’Exposition Universelle de Paris en 1889. Entretemps, il exécute un vaste plafond pour l’Hôtel de Ville de Limoges.
 
En 1887 un autre panneau « La Flandre » pour la Salle d’Honneur de la ville de Paris. L’année suivante « Les Muscadins » au musée de Tourcoing.
 
Puis commence la série des petits portraits qui lui valut un succès extraordinaire.
 
Quel curieux contraste : d’un côté, de grandes compositions, de l’autre, ces petits chefs-d’œuvre où il mettait tant d’observation et de pénétration, tous d’une largeur d’exécution sans égale, en 1890, une série de 10 portraits, une autre de neuf, en 1892… En même temps, une toile de 70 m² : le plafond du salon d’honneur de l’Hôtel des Monnaies de Paris…
 
C’est la grande vogue.
 
En 1895, il peint « Pour l’Humanité, pour la Patrie ». On y voit un cuirassier étendu au pied du Christ en Croix. Ce tableau dont nous possédons l’esquisse avait ému Henri ROCHEFORT : « WEERTS ! WEERTS ! Retenez bien ce nom » disait le fameux polémiste à un ami qui l’accompagnait au Salon.
 
En 1897, il commence une œuvre de longue haleine : les deux grands panneaux de la cour d’honneur de la Sorbonne évoquant, au XVème la fête du Lendit et le cortège des étudiants se rendant à la foire aux parchemins. Il achevait cette grande composition quand j’eux l’honneur de faire sa connaissance à Paris, où j’étais comme boursier de la Ville de Roubaix, pour continuer mes études aux Beaux-Arts. Un mot de mon vieux professeur M. SERATZKI, m’introduisit auprès de WEERTS, à son atelier rue d’Amsterdam. Son accueil fut parfait. Un sourire affable, une main tendue me mirent tout de suite à l’aise. Je continuais à lui rendre visite, lui montrant mes travaux, écoutant ses conseils. Bientôt, je l’aidai dans ses grandes décorations : la série des portraits continuait. Toutes les célébrités mondaines et politiques posaient devant lui. Parmi tant d’autres, je citerai : Paul DOUMER, l’ancien président de la république à la fin tragique ; les présidents de la Chambre, BRISSON du Sénat, des ministres Pierre LEGRAND, CHALLEMEL-LACOUR… des Députés.
 
Des artistes, des savants et hommes de lettres : Tony ROBERT-FLEURY. GREARD ; ROUJON ; LHERMITTE ; LIARD ; RAVAISSON ; MOLLIEN MEROUVEL ; OLLENDORF ; BOUVARD ; DUTERT ; COLMES DE SANTERRE ; J.BERTHEROY ; VANDESMET ; BEURDELEY ; NENOT ; Le Duc de Montemart, la Baronne GOURY de ROSLAN ; l’Amiral de MAIGRET ; le Baron Frederickx, chambellan du Tsar qui voulait emmener WEERTS à la cour de Russie peindre la famille impériale ; les généraux Michel de PELACOT, etc.… et consécration officielle de son talent, son tableau de la mort de Bara lui vaut la Légion d’Honneur.
 
La peinture que nous possédons de la « Nuit du IX au X Thermidor » lui apportait la resette d’officier.
 
Survint une nouvelle commande de l’Etat : un grand panneau pour le Grand Amphithéâtre de la Faculté de Lyon. Le sujet imposé était « Un concours d’éloquence à Lyon sous Caligula ». A partir de ce moment, je collaborai de façon plus constante à ses grandes compositions. WEERTS habitait alors Bois-Colombes et avait fait aménager pour l’exécution de ses grands travaux, l’ancienne salle du théâtre de la Ville. Nous avions besoin d’espace pour de pareilles entreprises. Là, j’ai pu juger l’homme et apprécier son caractère : labeur et conscience. Tôt sur pied et tout de suite au travail. Quand Paris ne le réclamait pas pour les portraits, nous travaillions ensemble. Avec quel plaisir j’évoque ces heures de labeur en commun, d’un enseignement si précieux pour moi. WEERTS avait l’amour du clocher, aimait parler de ses bons amis, de son vieux Roubaix. Sa conversation était piquante, savoureuse, soulignée parfois d’une phrase ou d’un mot en patois… j’étais loin de prévoir que cette toile me ferait un jour mesurer l’angoisse et le désespoir d’un artiste, menacé de voir anéantir soudain tout son travail et tous ses efforts. De Lyon où WEERTS m’avait devancé à la Faculté pour surveiller la mise en place de la toile achevée, je reçois un télégramme, un peu plous tard, « venez de toute urgence ». A la gare, il m’attendait désespéré. En cours d’exécution, nous avions piqué sur la toile le tracé d’une partie du dessin. Celle-ci était peinte à la détrempe, c'est-à-dire en couleurs mates. En étendant la toile, l’huile qui était en excès dans l’enduit de marouflage, était passée par les trous qu’avait fait l’aiguille du tracé, faisant apparaître des coulées sombres. L’inauguration officielle avait lieu cinq jours plus tard. Quel désastre !
 
Pendant trois jours –et quelles journées !- nous avons pu, à force de tampons et de buvard, résorber ces coulées, avant qu’elles ne laissent de traces définitives.
 
Ensuite, quelques retouches çà et là et nous quittions les échafaudages, fourbus mais soulagés.
 
Une autre circonstance me montra la conscience de l’artiste.
 
Le tableau « La Mort de Bara » fut d’abord peinte à son atelier de la rue d’Amsterdam. Il venait très bien et était presque achevé. Pourtant WEERTS n’était pas complètement satisfait : il le trouvait trop sombre. Avec une résolution héroïque, il le gratta entièrement, partit ensuite aux environs de Fontainebleau, dans la propriété d’un de ses amis, pour le repeindre en plein air, et nous donner la belle toile du Musée du Luxembourg.
 
Lors de l’exécution du panneau de la Salle Pierre de Roubaix à l’Hôtel de Ville « La Franchise des Drapiers », nous étions prévenus. Aucun accident ne survint comme précédemment à Lyon. Cette peinture à la détrempe donne un coloris brillant et solide, mais au prix de quelques efforts !
 
A la veille de la guerre 1914-18, cette toile fut inaugurée et un banquet mémorable fut offert à notre illustre concitoyen fêtant également sa nomination au grade de Commandeur de la Légion d’Honneur.
 
Et ce fut la tourmente.
 
Une toile importante datant de la fin de cette époque intitulée « Gesta Dei » per François » se trouve présentement à l’Eglise de la Sorbonne à Paris. Ce fut sa dernière grande composition. Il reprit la série de ses portraits, nous avons de cette époque, le sien par lui-même et quelques études de son atelier rue Ampère.
 
Il fut nommé Membre du Conseil Supérieur des Beaux-Arts.
 
Ce n’était plus le blond jeune homme d’antant mais une belle figure d’artiste aux cheveux blancs couronnant un front puissant aux yeux perçants sous les sourcils, à la barbe de prophète (il me rappelait d’une manière frappante le Saint Paul de Rembrandt) avec cela un accueil agréable et une bonhomie charmante, il était bien le digne descendant des vieux maîtres, il avait toutes leurs qualités. En vrai fils des Flandres observateur, patient, d’une sincérité telle que ses portraits sont des chefs-d’œuvre de vie intense, d’une justesse d’expression, d’une exécution brillante et aisée. Laborieux, méthodique infatigable, passant d’un sujet historique à un sujet religieux, aussi bien qu’à l’allégorie, qu’à ses inoubliables portraits petits et grands.
 
Sa vie s’est achevée le pinceau à la main. Elle peut servir d’exemple à nos futurs artistes et leur montrer de façon frappante ce que peut réaliser une volonté et un labeur continu. Je garde toujours précieusement la mémoire de ce grand artiste de chez nous qui voulut bien m’honorer de son amitié. Puisse ce modeste témoignage, bien imparfait, dire toute l’admiration que j’éprouve pour l’artiste et son œuvre. L’avenir donnera à ce beau talent la place importante qui lui revient parmi les célébrités du siècle.
 
D. H. PONCHON
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