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La rue de la Vigne

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RUE DE LA VIGNE

 

Marguerite BERGERET-HAUGEDE

Décembre 1993

 

Combien reste-t-il d’ « anciens » pour se souvenir, avec moi, des jours heureux du Roubaix d’autrefois ?

 

A cette époque, chaque quartier était comme une petite communauté comprenant une rue principale où se rassemblaient les magasins et quelques petites rues, impasses ou larges courées appelées « forts », convergeant, en général, vers une usine, où travaillent la plupart des habitants.

 

Chaque quartier avait son nom. Le mien, c’était le JEAN GUILAIN, appellation dont je ne connais pas l’origine et qui englobait la rue de l’Hommelet, la rue Lacroix, la place de la Nation, quelques rues adjacentes et surtout, bien sûr, la rue de la Vigne.

 

Une usine s’était installée sur l’un des trottoirs, occupant une place importante dans cette rue, relativement courte. Ce fut d’abord l’usine DUBAR (tissage), puis TOULEMONDE qui y adjoignit un piqûrage. La main d’œuvre était nombreuse et dès 1910, les commerces ont commencé à fleurir tout le long de la rue. C’est au numéro 46, juste en face de l’usine qu’un de mes oncles ouvrit un magasin de chaussures. Artisan-cordonnier comme mon père, ils travaillaient avec quelques ouvriers, fabriquant en même temps des « chaussures sur mesure ». Les clients étaient nombreux et en 1924, mes parents reprenaient l’affaire, tandis que l’oncle installait quelques mètres plus loin, au numéro 18, un atelier de cordonnerie. C’est de cette époque (je suis née après la Grande Guerre) que datent mes souvenirs.

 

Roubaix était alors en plein essor économique et la renommée de notre rue ne cessait de grandir. Il faut dire que les commerces s’y côtoyaient, serrés les uns contre les autres, à peine séparés, de loin en loin, par quelques courées et quelques « maisons bourgeoises » comme on disait alors. Cette artère est très vite devenue le pôle d’attraction du quartier. Au temps où, enfant, j’avais peur de traverser le grand boulevard de Metz, encore bordé d’un côté de terrains vagues où j’imaginais tous les dangers, dans ces coins sombres où « l’allumeur de réverbères » ne s’aventurait pas, j’étais heureuse de trouver au tournant de la rue, l’animation et l’éclairage (électrique déjà !) des magasins illuminés.

 

Les commerçants étaient fiers de leur rue, et peu à peu, purent obtenir le droit de constituer l’Union des Commerçants et l’autorisation, en 1933, de préparer une « braderie », ces fameuses braderies qui consacraient la célébrité d’une rue et nous hissaient, de ce fait, au niveau des « plus grands ». La Braderie de la Rue de la Vigne… Aucun Roubaisien ne pouvait l’ignorer et, chaque 15 août, pendant des décennies, elle a été une des manifestations commerciales les plus fréquentées de Roubaix.

 

A la mort de mon père, en 1935, j’ai aidé Maman à tenir le magasin et ce fut le début d’une période faste. Les congés payés rendaient les gens heureux, les ouvriers gagnaient bien leur vie et les affaires marchaient bon train !

 

Nous organisions des Expositions de Printemps et d’Automne, chacun s’ingéniait à rendre sa vitrine attrayante. Les magasins se modernisaient et nous étions en plein développement quand la seconde guerre Mondiale fut déclarée en 1939 ! Ce fut alors une éclipse de cinq longues années mais nous gardions l’espoir et dès 1945, nous reprîmes notre ascension dans une euphorie totale. Tout était prétexte à faire la fête. Les concours et surtout les Elections de la « Reine d’un jour » et les « radio-crochets », mis à la mode par la T.S.F., amenaient une foule exaltée et joyeuse. La jeune fille élue était comblée de cadeaux offerts par les commerçants… mais rien ne valait ces chanteurs-amateurs qui égrenaient leurs couplets, accompagnés par l’accordéon d’Edmond DUVINAGE.

 

Je me souviens de Monsieur LARIVIERE, ce vétéran, ancien « appariteur » à la Mairie de Roubaix qui chantait « Le temps des cerises » d’une voix « du temps où les chanteurs avaient de la voix » et tout le monde reprenait en chœur, au refrain, tandis que les plus jeunes s’essayaient à des chansons modernes : « Le complet gris » de Line RENAUD et même la Samba avec « Joseph au Brésil » et autres couplets des années 50.

 

Cette période heureuse a duré bien longtemps et tous ceux qui s’en souviennent vous diront que l’on venait à pied, de Wattrelos et d’ailleurs, en promenade, le dimanche après-midi, pour admirer les étalages et l’on revenait en semaine, pour faire les courses. Les uns s’habillaient de la tête aux pieds, les autres achetaient de quoi repeindre et tapisser toute leur maison.

 

Du sac à main à la cravate, du bouton de culotte au poste de T.S.F. et même plus tard, de télévision, nous avons été pendant plus de 50 ans à même d’offrir tout cela à nos clients, rien que dans notre rue ! Avec cet accueil chaleureux, cette ambiance familiale, ce côté bon enfant des relations vendeur-acheteur, cette sympathie spontanée qui finissait, avec le temps, par faire de nos clients de vrais amis.

 

Puis la crise est arrivée et les commerçants vieillissant n’ont plus trouvé d’acquéreur pour leur fonds de commerce et les magasins se sont fermés l’un après l’autre, les façades ont été transformées et la rue a perdu son attrait.

 

J’ai été l’une des dernières à rester mais l’âge m’a obligée à prendre ma retraite et, la mort dans l’âme, j’ai dû abandonner ma maison que je ne pouvais plus entretenir. Je l’ai vendue, il y a deux ans, elle est maintenant vouée à l’anonymat, comme les autres, quand on aura démoli la devanture, mais pour le moment, les vitrines sont encore intactes et elle arbore toujours son enseigne « CHAUSSURES HAUGEDE » qui a fait son succès et la fierté de toute ma vie.

 

C’est toujours avec nostalgie que j’évoque ce passé heureux et quand je passe encore par là, le cœur serré, les larmes aux yeux, je salue le courage et la volonté de mes jeunes amis qui ont accepté de reprendre le flambeau et qui se battent encore farouchement pour que, malgré tout, vive la rue de la Vigne !

 

Marguerite BERGERET-HAUGEDE

Décembre 1993

 
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