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Le Problème de l'alimentation à Roubaix - 1914-1918

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LE PROBLEME DE L’ALIMENTATION DE LA POPULATION ROUBAISIENNE
DURANT L’OCCUPATION ALLEMANDE DE 1914-1918


Par Edmond DERREUMAUX, Président de la Société d’Emulation de Roubaix


A la suite de la déclaration de guerre entre la France et l’Allemagne le 3 août 1914, les troupes allemandes entrent à Roubaix le 2 septembre 1914 et ne quitteront la ville que le 17 octobre 1918.


Durant ces 4 années, le problème de l’alimentation de la population roubaisienne se posera dans des conditions extrêmement difficiles en raison à la fois de la pénurie qui frappe les régions envahies et des exigences de l’autorité occupante.


Roubaix, au moment des faits, est une ville de plus de 100 000 habitants qui accueillera des réfugiés évacués des zones de front, à tel point qu’à certaines périodes, sa population atteindra 110 000 habitants malgré l’absence des hommes appelés sous les drapeaux.


Le souci de la municipalité sera de leur assurer une nourriture suffisante et de veiller à ce que les prix ne dérapent pas trop car les salaires ne rentrent plus en raison de l’arrêt des usines et la misère est grande.


L’un des points les plus importants sera celui du pain. Roubaix possède sur son territoire deux minoteries dont l’une, la Meunerie Coopérative Roubaisienne est considérée comme la plus importante du Nord de la France. Cependant, dès le mois de novembre 1914, les deux entreprises préviennent la municipalité de ce qu’elles vont se trouver en rupture d’approvisionnement.


Durant toute la durée de la guerre, le Conseil Municipal va se trouver confronté à cette pénurie.


Pour y parer, rien ne sera négligé. Deux formes de mesures seront prises : la recherche de sources d’approvisionnement nouvelles et le remplacement du blé par d’autres produits.


Dès le début de la guerre, l’administration roubaisienne, sentant venir les difficultés, avait conseillé aux minotiers de Roubaix de rechercher des fournisseurs qui puissent pallier à la défaillance de leurs sources habituelles. Cette méthode ne fut pas longtemps sans montrer ses faiblesses ; toutes les villes de la région avaient suivi le même raisonnement de telle sorte que les stocks furent rapidement épuisés. De tout temps, les opérateurs de la ville de Roubaix avaient des relations et des fournisseurs en Belgique, ils tentèrent donc de trouver de ce côté des approvisionnements complémentaires. Le résultat ne fut pas plus satisfaisant. Dès le 20 novembre 1914, au cours d’une réunion du Conseil Municipal, le maire de Roubaix, exposait la situation : « les tentatives pour réapprovisionner les minoteries de Roubaix ont échoué, les cantons agricoles de la région n’ont plus de stock et la Belgique est elle-même dans une situation aussi grave sinon pire que le nord de la France. Il ne faut certes pas exclure l’existence de stocks cachés par leurs propriétaires malgré les règlements d’occupation mais par définition le blé ainsi disponible ne rentrera pas dans un circuit officiel. »


Il faut dire que la situation  avait été aggravée par la réquisition, par l’autorité allemande, de 650 sacs de farine prélevés sur les stocks de la ville au moment de l’arrivée de ses troupes.


Devant cette situation dramatique intervenant à quelques semaines seulement du début de l’occupation ennemie, le maire de Roubaix décida de mettre le commandant allemand en face de ses responsabilités, ce fut le point de départ de conflits et de tentatives de chantages qui durèrent tout au long de l’occupation.


Sans attendre, la ville de Roubaix lançait un appel aux gouvernements des Etats-Unis et de la Suisse pour obtenir de la farine, sachant bien toutefois que cette solution ne donnerait de résultats, si elle en donnait, que dans un certain délai.


Dès le 3 décembre 1914, le maire avait affiché un arrêté interdisant de faire de la farine dite de gruau. A partir de cette date, les boulangers ne fournirent à leurs clients que du pain gris dont la qualité allait se détériorer au fur et à mesure que l’occupation se prolongeait et dont le prix était fixé par la municipalité.


Dès le 18 décembre 1914, un certain nombre de boulangers fermaient leurs portes et chez ceux qui avaient encore de quoi cuire le pain celui-ci était enlevé au fur et à mesure de sa sortie du four à tel point que la ville avait dû poster des agents à la porte des boulangeries encore en activité pour empêcher les incidents.


Le 13 janvier 1915, dans l’une des rares boulangeries encore en fonctionnement, la « coopérative l’Union », un service d’ordre dut être établi. Dès une heure du matin, les clients faisaient la queue à la porte et à 7 heures à l’ouverture, cette affluence s’étendait sur plusieurs centaines de mètres. Il en fut de même les jours suivants et maintes fois une partie des quémandeurs furent privés de pain.


Ce même jour, le Maire de Roubaix écrivit au Commandant des troupes allemandes stationnées à Roubaix, une lettre énergique dans laquelle il stigmatisait les méthodes allemandes qui réquisitionnaient toutes les farines et refusaient d’approvisionner la population même contre paiement. Il s’ensuivit une entrevue mouvementée à l’issue de laquelle la ville obtint le déblocage d’une certaine quantité de farine de seigle.


Le 15 janvier 1915, un autre arrêté du Maire, fixait les conditions de fabrication du pain qui serait livré désormais uniformément en unité de 1 kilo et en fixait le prix à 45 centimes.


Un système de bons organisé par la mairie était institué pour réglementer l’approvisionnement des boulangers en farine.


Il était interdit aux boulangers de vendre du pain à des personnes n’habitant pas Roubaix.


Le 6 février 1915, les cartes de pain étaient instituées par la ville et la ration journalière à dater du 8 février fixée à 300 grammes par personne. Pour faciliter la distribution, les boulangers étaient autorisés à fabriquer des pains de 600 grammes et de 1 200 grammes.


Un barème détaillé était établi fixant la quantité à livrer selon l’importance de la famille et le prix à payer correspondant au tarif de 15 centimes la portion de 300 grammes.


Ce pain était fabriqué avec une farine contenant 54 % de seigle, le reste étant constitué d’un mélange composé de manioc, riz, maïs, amidon et flocons de pommes de terre.


En mai 1915, un premier arrivage de farine américaine devait permettre d’améliorer la qualité du pain. Ces fournitures faites sous l’égide du Comité Hispano-américain à un Comité d’Alimentation du Nord de la France créé par les maires responsables avaient entre autres exigences la limitation des distributions à 250 grammes de pain par personne ce qui provoquait des protestations des habitants, mais la portion fut maintenant à ce chiffre.


Pour standardiser les livraisons, on fabriqua dorénavant des pains de 750  et 1 500 grammes. On pouvait cependant trouver en fraude auprès de quelques rares boulangers du pain gris à 0,60 et du pain blanc à 0,75 la livre.


En août 1915, on avait espéré pouvoir augmenter la ration journalière mais cette éventualité avait été compromise le Comité Hispano-Américain ayant annoncé que des inondations survenues en Amérique ne permettaient pas d’espérer une bonne régularité des approvisionnements. Sur l’insistance du Comité d’Alimentation, la ration hebdomadaire put cependant être portée à 2 kg 500 par personne.
Le 4 août 1915, la ville avait porté le prix du pain à 0,50 le kilo.


Le 20 août 1915, la ration hebdomadaire fut ramenée à 2 kg 250.


Le 10 octobre 1915, le Comité d’Alimentation du Nord de la France en raison des difficultés de la population décidait de diminuer le prix du pain qui fut ramené à 0,40 le kilo, dans le même temps, pour renforcer le contrôle de la distribution on renouvelait les cartes de pain avec l’obligation de désigner un boulanger pour l’achat, choisi dans une liste établie pour chaque secteur.


Les habitants ne sachant pas se discipliner on constate en janvier 1916  qu’ils achètent leur ration hebdomadaire en début de semaine et qu’à partir du vendredi il ne leur reste plus suffisamment de pain ce qui pose des problèmes de santé publique. Devant ce problème, les autorités décident de faire un effort à l’intention de la population et après un inventaire des quantités disponibles décident d’augmenter la ration hebdomadaire de 500 grammes. Cette amélioration sensible qui entre en vigueur le 13 janvier 1916 est assortie d’un durcissement des conditions de distribution qui fixent la quantité à livrer chaque jour de la semaine sauf le samedi où la ration est doublée pour palier à la fermeture du dimanche.

La quantité de ce pain reste médiocre pour ne pas dire plus et s’aggrave encore en mars 1916 où le comité d’Alimentation par suite de retard dans la livraison attendue d’Amérique a dû acheter de la farine aux allemands et que de ce fait le pain est encore plus mauvais qu’auparavant. Devant les protestations des habitants, la municipalité fait placarder un avis où elle explique que l’approvisionnement est difficile et que les farines employées ne contiennent aucune matière nocive.


Parallèlement à ces problèmes provoqués par l’alimentation en pain se posait celui de l’approvisionnement dans les autres denrées telles que pommes de terre, riz, lentilles ou autres, ne parlons pas de la viande et des œufs. La réduction croissante des possibilités d’approvisionnement était telle que le pain était devenu l’essentiel de ce que les roubaisiens pouvaient se mettre sous la dent.


L’état sanitaire devenait alarmant. Faute de pouvoir faire autre chose la municipalité avec l’accord du Comité d’Alimentation décida de porter la ration hebdomadaire à 3 kilos par personne soit 500 grammes par jour ouvrable. Cette amélioration débuta le 10 avril 1916. Les boulangers ne fabriquèrent plus que des pains d’un kilo. Ceux qui n’avaient droit qu’à une ration ne pouvaient se présenter chez le boulanger que tous les deux jours.


Le 29 avril on décida de faire des pains de 1 kilo 500 pour les familles nombreuses sans toutefois changer le volume de la ration journalière à distribuer.


Cependant, la qualité se détériorait encore. Le 4 mai 1916, devant les réclamations des consommateurs qui se plaignent de ce qu’il est gluant ; les autorités expliquent qu’elles n’y peuvent rien et que la cause en est aux farines fournies. C’est cela ou rien.
Il y avait cependant un marché parallèle. Les Roubaisiens fortunés pouvaient se procurer du pain plus blanc mais on le payait 3 francs le kilo soit 6 fois le prix du pain de ravitaillement.


Devant la pénurie grandissante des denrées autres que le pain, on décide le 4 juin 1916, de porter la ration hebdomadaire à 3 kilo 500 par personne à partir du 12 juin. La population est toutefois prévenue de ce que la qualité ne pourra être améliorée.
Devant les protestations le prix est ramené à 0,40 kilo.


Le 12 juillet 2016, le Comité d’Alimentation annonce que le 14 juillet la ration journalière sera distribuée gratuitement afin de compenser les difficultés de la population.


Au marché noir, le pain se vend 3 francs 50 le kilo, de plus, même à ce prix-là, on n’est pas sûr du poids de la miche. On peut aussi se procurer sous le manteau de la farine pour fabriquer soi-même son pain mais il faut la payer 3 francs 80 le kilo.
Pendant le même temps, le pain du ravitaillement est qualifié d’horrible mixture gluante. Il n’a jamais été aussi mauvais.
Cette situation se prolongera, mais en mars 1918, le conseil Municipal, devant la pauvreté et la situation précaire des roubaisiens décide de diminuer le prix du pain de moitié.
On trouve du blé au marché parallèle à 10 ou 12 francs le kilo.
Si nous avons consacré l’essentiel de cet exposé au problème du pain, c’est qu’il a constitué, pour les roubaisiens durant ces quatre années de misère, l’élément essentiel de leur survie surtout par le fait que son approvisionnement presque régulier a été assuré pratiquement tout au long des mois d’occupation.
En effet, les autres produits alimentaires ne leur parvenaient que de façon occasionnelle et avec des périodicités totalement anarchiques.
On peut décrire deux catégories : les produits contingenté délivrés aux porteurs d’une carte d’alimentation et les produits laissés en vente libre.


Ne parlons pas du marché parallèle dont l’approvisionnement est encore plus irrégulier.


Le second aliment dans le volume de la consommation est la pomme de terre dont nos concitoyens sont gros consommateurs. Son approvisionnement posera aussi des problèmes, ils seront moins dramatiques mais il faudra cependant que dès le 8 décembre 1914, le Maire de Roubaix en fixe le prix limite à 10 centimes le kilo et le 10 mars 1915, l’autorité allemande faisait obligation à tout détenteur de 100 kilo ou plus de pommes de terre d’en faire la déclaration avant le 28 mars. Il faut se rappeler qu’outre les fermiers beaucoup de roubaisiens cultivaient un petit lopin de terre pour leur approvisionnement familial en tubercules.


La vente au détail de ce produit était dans le même temps limitée à 250 grammes par jour par habitant. On constate toutefois que le contrôle du prix et de la distribution se révèleront inopérants en raison de la diversité des provenances.


En avril 1915, le prix de la pomme de terre avait déjà atteint 17 centimes le kilo. Il est à 20 centimes en juillet 1915 pour les vieilles pommes de terre et de 40 centimes pour les nouvelles. En septembre de la même année, on le vend 27 centimes ½ mais on en trouve rarement.


C’est cependant le produit qui fait l’objet du trafic le plus actif surtout avec la Belgique, mais malheur à ceux qui se font prendre car l’armée allemande veille.


En octobre 1915, la ville de Roubaix achète 200 000 kilo de pommes de terre en Belgique et un million de kilo en Hollande en vue d’une distribution contingentée mais les arrivages se feront de manière irrégulière. La vente commence le 15 novembre par une distribution de 3 kilos par personne et par quinzaine au prix de 40 centimes pour 3 kilos soit 13 centimes 1/3 par kilo.


De temps en temps, les services de la ville reprennent leurs distributions en fonction des approvisionnements et maintiennent le prix de 13 centimes 1/3.


L’approvisionnement clandestin ayant été rendu plus difficile par les contrôles, la pomme de terre s’y vend 90 centimes le kilo en février 1916. En mars 1916, la ville reprend ses distributions mais les limite à 1 kilo par personnes vendu 15 centimes.


Pour faire face à la pénurie, on ordonne à la population de planter des pommes de terre dans tous les terrains disponibles : jardins, terrains à bâtir, parcs publics, etc. Des plants de pomme de terre sont distribués dans ce but du 28 au 31 mars 1916. On renouvelle cette distribution en mai.


Quelque temps après, le circuit officiel en provenance de la Belgique et de la Hollande est tari. Le 6 mai, la ville distribue le reste de son stock : 1 kilo par personne vendu 15 centimes.


Au marché noir, elles se vendent 1 franc 50 le kilo.


Les tentatives d’approvisionnement au noir sont réprimées, les passeurs pris sur le fait son emprisonnés.


Le 26 mai 1916, le Comité d’Alimentation du Nord de la France fait distribuer gratuitement 1 kilo de pommes de terre par personne.


En juin 1916, la pomme de terre nouvelle se vend 2 francs le kilo en sous-main.


Le 8 juillet, la ville distribue 1 kilo de vieilles pommes de terre par personne au prix de 10 centimes le kilo.


Sur ordre des autorités allemandes, la ville ordonne à tous ceux qui cultivent des pommes de terre, de déclarer l’importance des cultures. Les pommes de terre produites seront emmagasinées par la ville en vue d’une distribution de 200 grammes par jour et par habitant.


Les distributions se renouvelleront de manière irrégulière et la population se nourrira comme elle le pourra en s’approvisionnant à la fois par le circuit officiel et le marché parallèle.


Les autres produits connaîtrons un sort identique, soit la marchandise parvient au consommateur par l’intermédiaire des services de la ville qui s’approvisionne où elle le peut ou reçoit des arrivages du Comité Hispano-Américain, soit les roubaisiens trouvent des produits en vente libre chez les commerçants ou auprès des trafiquants et alors elle paie des prix qui varient en fonction de la pénurie.


Car la situation des familles ouvrières est particulièrement pénible. Le chômage est général. Le 20 novembre 1914, le Conseil Municipal votait un crédit  de 500 000 francs pour secours exceptionnels aux chômeurs. Cette mesure sera renouvelée plusieurs fois, les bénéficiaires touchaient une somme qui a varié au cours des années d’occupation mais dont on peut situer la moyenne comme suit : chef de famille, 9 francs 25 par semaine ; autres membres de la famille ayant plus de 16 ans : 4 francs 75 ; moins de 16 ans : 3 francs 75.


On conçoit qu’en dehors des produits taxés, les roubaisiens pouvaient difficilement s’acheter autre chose, à l’exception de ceux (commerçants, propriétaires, etc.) auxquels la situation assurait des revenus supérieurs bien que de ce côté-là aussi, les possibilités se raréfiaient au fur et à mesure des années d’occupation.


C’est donc avec un grand soulagement qu’ils ont assisté en octobre 1918, au départ des troupes allemandes. Tout ne sera pas rétabli avant beaucoup de mois, mais la sortie du tunnel était en vue.


Edmond Derreumaux, président de la Société d’Emulation de Roubaix

Sources :     Archives Municipales de Roubaix
                     Presse locale des années 1919-1920
                     Archives personnelles

 

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par Pierre HOUSEZ le 20/09/2015
Je dois avoir dans mes 'soutes' un mot de mon gd-père qui fut roubaisien durant la W.W. I Avec son épouse, il revient des USA où ils ne s’étaient pas habitué-e-s (1910-1912). Il est embauché comme ouvrier horloger chez Brunin-Lecomte (?) Gd Rue (?). Il a pour collègues deux allemands qu'il a tjrs soupçonné d'être des espions : ils travaillaient avec la photo du Kaiser qu'ils saluaient en "claquant les talons". Il habite rue de la Potennerie (et après guerre rue Cuvelle où naîtra ma mère). De nationalité belge, il est finalement interné à quelques en Belgique. Il contracte le typhus et n'est sauvé que par l'humanité d'un soldat allemand qui lui donne force schnaps. En effet, grâce à sa culture flamande et son compagnonnage avec ses collègues horlogers : il arrivait à se faire comprendre de ses geôliers. Par grand chose à voir avec l'alimentation à Rx durant cette très dure période Mais voilà le témoignage que j'ai à votre disposition. Rien à voir : un h'énaurme bravo et merci à Maylis JEANSON qui nous avait fait découvrir les églises du secteur de la Flandres-Vallée de la Lys reconstruites après-guerre 14-18. Bravo à la SER que finalement je découvre grâce à l'expo de la MDA.