Société d'émulation
de Roubaix

Affaire Dumez

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AFFAIRE DUMEZ

 

 

« DUMEZ Léonie, regrettez-vous votre acte ? » lui demande le Président de la Cour d’Assises de Douai, après avoir prononcé la sentence – quatre ans de prison avec sursis – les jurés s’étant montrés sensibles aux circonstances atténuantes.

 

D’une voix faible, blanche, elle regarde son jeune avocat avec un œil sans expression : « Oui, je le regrette, car je l’aimais malgré tout »

 

Pauvre Léonie DUMEZ !

Née à ROUBAIX le 11 Octobre 1896, Léonie épouse le 12 Novembre 1927, Hector DELGRANGE de LEERS. Dès le début de leur union, il se montre brutal : deux mois après leur mariage, il lui casse un bras en la projetant sur le sol. Elle n’a qu’un enfant avec lui ; il est mort d’une méningite quelques semaines après sa naissance.

 

Un soir, Léonie refuse d’ouvrir à l’ivresse d’Hector. Pendant deux heures, il frappe sur la porte et sur les volets du pauvre baraquement, au fond de l’impasse, qu’elle a hérité de sa mère. Tout le quartier, habitué à ces éclats, entend sans réagir, les injures qu’il lance à Léonie. Et puis, le silence … Le lendemain, des ouvriers partant à l’usine, découvrent, dans la pénombre, le cadavre gisant d’Hector.

 

Léonie est courageuse, malgré le lourd handicap qu’elle traîne depuis sa naissance. Arrivée dans ce monde à 7 mois, elle a une déformation de la hanche, rendant sa marche difficile. Elle est bien considérée par tous ses employeurs, mais son infirmité rend vite très pénible la station debout devant les métiers à tisser … alors, de bonnes bourgeoises, bienfaitrices et compatissantes, lui procurent du travail à domicile : elle est tricoteuse.

 

Et puis, elle rencontre DELEVILLE … César DELEVILLE, qui loge dans un café au coin de la rue de la Prudence et de la rue Pierre de Roubaix.

 

- « César est né le 13 Septembre 1905 à Roubaix. Il était plus jeune que moi. Il avait l’air si malheureux. Il me disait que sa femme était morte, qu’il se sentait seul. Alors, j’ai eu pitié de lui. J’ai commencé par laver son linge, puis je lui ai fait à manger. Il semblait si heureux … alors nous nous sommes mis en ménage, mais il buvait beaucoup …

 

César était chiffonnier. Léonie ne savait pas trop ce qu’il faisait toute la journée. Il partait tôt le matin et revenait tard le soir « alors il me battait pendant une ou deux heures avant de s’endormir … »

 

Les affaires de César étaient si peu claires qu’il fut arrêté pour escroquerie et incarcéré pour quelques mois à la prison de Loos.

 

- « Quand César est sorti, il m’a promis de ne plus recommencer. Je l’ai repris. Mais bientôt il s’est mis à me brutaliser et, depuis cinq ans que nous sommes ensemble, il me frappe presque journellement. J’ai eu un enfant avec lui, en 1936. Il semblait heureux. Mais le petit est décédé trois mois plus tard. J’étais seule au cimetière. César ne m’en a jamais plus parlé ».

 

Les voisins entendent souvent Léonie hurlant sous les coups et ses cris résonnent dans la nuit. Tout le monde l’aime mais aucun personne n’ose affronter la brutalité de César. Personne ne met les pieds dans le baraquement de Léonie, envahi par le débarras du chiffonnier, « le fonds de commerce » de César.

 

Et puis, le drame.

 

Léonie est voûtée sur sa chaise. Le Juge sait que cette affaire n’est pas ordinaire. Il l’écoute avec beaucoup d’attention. Il semble ému.

 

- « Je me nomme DUMEZ Léonie, Zoé, née le 11 Octobre 1896 à Roubaix, sans enfant, tricoteuse à la maison. C’est moi qui ai frappé DELEVILLE avec ce couteau ».

 

Ce matin là, DELEVILLE la quitte vers huit heures trente … en disant qu’il va chez COOPMANN, marchand de chiffons en gros, pour régler une affaire de sacs. Il n’est pas rentré pour le déjeuner. COOPMANN dit à Léonie que, depuis le matin, il cherche querelle à tout le monde. Elle lui recommande de le laisser tranquille car il a un verre « dans le nez » et, lorsqu’il a bu, il est batailleur. COOPMANN lui apprend qu’il est  allé chercher des sacs avec un de ses domestiques.

 

Vers 21 heures, elle retourne au Café CHARLES, à côté de chez COOPMANN. DELEVILLE avait quitté l’estaminet depuis deux heures. Il était saoul. Léonie rentre chez elle pour l’attendre. On frappe à la porte. C’est lui. Elle ouvre, inquiète, et va s’asseoir dans un coin, près du buffet. Tout de suite il l’injurie et la traite de putain.

 

- « Tu t’es fait … par COOPMANN, ça ne m’étonne pas si tu as des sous pour la semaine … Tu as demandé de l’argent … Je vais te tuer … Je vais te démolir … » hurlait César en titubant au milieu de la pièce.

 

César DELEVILLE se précipite alors sur Léonie et lui donne plusieurs coups de poing à la figure. Elle tombe sur les genoux. Léonie tente aussitôt de se relever pour s’enfuir. Il l’a saisit à la gorge.

 

- « Sale vache. Je vais t’étrangler avant que tu ailles encore traîner »

 

Léonie chute à nouveau sous les menaces de mort.

- « Je vais te tuer » - « Je vais te tuer … »

 

Brusquement Léonie se relève, prend un petit couteau qui était sur la table et lui porte un coup à la poitrine. DELEVILLE reste un instant debout et tente de s’approcher de Léonie.

 

- « Ses yeux étaient injectés de sang, ses lèvres étaient remplies d’écume. J’ai eu très peur ».

 

- « Va chercher un médecin maintenant … » hurle-t-il avant de s’écrouler à la renverse en râlant.

 

Léonie, en larmes, crie dans cette nuit glaciale de Février. Personne ne répond à ses appels désespérés.

 

- « César va mourir … César va mourir … »

 

Alors, en boitillant, elle se dirige vers le Canal de Roubaix. Elle veut se suicider. Elle revient sur ses pas.

 

Quand le médecin arrive, DELEVILLE est mort. « Perforation du ventricule droit du cœur ».

 

Douai, le 8 Mai 1938 ;

 

- « DUMEZ Léonie, vous êtes libre » Timidement elle remercie le Président et demande si elle peut saluer, une dernière fois, ses compagnes de cellule de la Maison d’Arrêt de Loos où elle a passé plusieurs mois.

 

Libre, Léonie rentre chez elle, seule.

 

Que doit-elle penser dans le train qui la ramène à Roubaix ? Peut-être se souvient-elle des questions du Commissaire de Police qui l’a interrogée, peu après le crime.

 

- « DELEVILLE a-t-il quelque chose chez vous lui appartenant en propre ? »

 

- « Non, il n’a rien, sinon des loques, sans valeur. Il a vendu dernièrement son pardessus et son veston noir ».

 

- « Quand vous avez frappé DELEVILLE, aviez-vous l’intention de le tuer ? »

 

- « Non, j’ai pris le couteau qui était accidentellement sur la table et qui me servait à couper le fil avec lequel je brodais ».

 

Il ne reste plus rien de César. Seul le souvenir d’une soirée tragique hantera désormais ses nuits.

 

Quand elle pousse la porte en bois de son baraquement de la rue de la Prudence, elle s’aperçoit que la serrure a été forcée. On a saccagé son refuge et cambriolé son si triste logis. Elle ne porte pas plainte.

 

Léonie habite encore quelques années sur les lieux du crime mais doit, finalement, quitter cet endroit devenu insalubre. Elle logee quelques mois dans une chambre au-dessus du Café où elle a connu César DELEVILLE … puis, disparaît. Elle serait morte à Roubaix en 1956. D’après l’Etat Civil, elle ne s’est pas remariée …

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