Société d'émulation
de Roubaix

Affaire Goffette

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AFFAIRE GOFFETTE

 

On l’appelle encore le « GUELDOF », du nom de son ancien propriétaire, ce triste café-logeur, baptisé depuis peu « LE BOCK DU CROISE », au 26, rue Cuvelle, le seul de la rue Cuvelle. Cette petite artère du quartier de la Fosse-aux-Chênes est lugubre, longue. La nuit tombe. Entourée d’usines, ses habitants vivent au rythme des sirènes qui ponctuent le travail des ouvriers et des équipes : chacune a sa « marque de fabrique » on les reconnaît toutes ! « c’est MOTTE » … « c’est D’HALLUIN ».

 

Le Quatre Mars 1938, des flocons de neige tourbillonnent autour des réverbères, trop rares. La rue Cuvelle est à peine éclairée. Les volets des maisons sont clos depuis longtemps pour se protéger du froid et du vent glacial. Seules les lumières du GUELDOF donnent un semblant de vie. Au premier étage, on devine la chambre d’un locataire derrière des rideaux mal fermés : Marie GOFFETTE habite là depuis plusieurs mois.

 

Marie GOFFETTE est née à Roubaix le 12 Décembre 1897. Elle est ouvrière, peigneuse chez Alfred MOTTE, rue d’Avelghem. C’est une bonne ouvrière. Le 15 Février 1928, elle épouse , par amour, Fernand PETIT.

 

Rapidement, elle déchante. Fernand est violent et diabolique, noyant son chômage permanent dans la boisson. Un soir il l’a battue avec une extrême brutalité … elle était enceinte et perdit l’enfant. Elle n’eut jamais d’autres enfants.

 

Depuis sa séparation, voici deux ans, elle a quitté sa courée de la rue de la Vigne pour ce garni de la rue Cuvelle. Elle connaissait bien la patronne, Madame HENNEBOUT à laquelle elle rendait quelques services les jours d’affluence. Lorsqu’elle a rencontré Florimond DELESCLUSE, le soir du réveillon, elle a cru, à nouveau, au bonheur.

 

Florimond n’était pas un mauvais garçon. Agé de 36 ans, il vient de se séparer de sa femme et, l’alcool aidant, il a trouvé sur l’épaule de Marie une compensation à ses soucis. Il est très malheureux et Marie l’accueille alors dans son petit logement. Elle lui pardonne tout : sa paresse, son chômage … l’alcool.

 

Souvent, sa fille de 16 ans, vient le voir au GUELDOF. Emilienne sait que son père est au chômage depuis des mois … elle veut lui faire plaisir en lui apportant un pain de la Coopérative, distribué chaque jour aux nécessiteux.

 

Quelle mouche le pique alors ? Furieux, il se lève, jetant le pain au milieu du café, devant les rares clients médusés et une Emilienne terrorisée.

 

- « Je ne suis pas un mendiant. Je n’ai pas besoin d’aumône. J’ai de l’argent … rentre chez ta mère … »

 

La pauvre fille se sauve en sanglotant. Florimond quitte violemment sa table pour rejoindre la chambre de Marie. Elle a entendu les cris.

 

- « Que s’est-il encore passé » demande Marie tout en continuant d’éplucher des pommes de terre destinées à la friture.

- « Ma fille m’a insulté … elle me prend pour un fainéant … elle m’a apporté un pain de la Coopérative »

- « Elle a bon cœur … elle a raison » rétorque Marie.

 

Vexé, Florimond gifle sa compagne. Marie se retourne brusquement pour lui rendre la pareille, sans quitter son couteau. Réflexe malheureux. La lame pénètre dans le cou de Florimond qui s’enfuit en hurlant de douleur.

 

Un jet de sang a aussitôt giclé d’une façon impressionnante. Il y en a partout.

 

Marie le suit de quelques minutes, pensant qu’il est dans le café. L’escalier est maculé de sang. C’est horrible. On lui dit que Florimond a traversé la salle en gémissant, la main serrée sur son cou. Il a disparu dans la nuit.

 

Marie remonte alors dans sa chambre, persuadée que Florimond n’a été blessé que superficiellement. Avec soin, elle lave à grande eau, les traces de la dispute. La rue Cuvelle a retrouvé son calme.

 

A 21h15 on frappe à sa porte « Police » !

 

- « Veuillez nous suivre, nous voudrions vous parler de Florimond DELESCLUSE »

 

Florimond avait été retrouvé, inerte, allongé, Place de la Fosse-aux-Chênes. Conduit à l’Hôpital de la Fraternité, il y est décédé le lendemain matin à 5h30, sans avoir repris connaissance.

 

Marie est inculpée de « tentative de meurtre sur la personne de son ami Florimond DELESCLUSE ». Elle est immédiatement incarcérée à la Maison d’Arrêt de Loos les Lille.

 

Le procès a lieu le 4 Juin 1938.

 

Marie est perdue dans ce box ! Elle semble minuscule au milieu des deux gendarmes qui l’encadrent, indifférents. Ses cheveux noirs tirés vers l’arrière, retenus par un ruban rouge, coquetterie du désespoir, donnent un éclat étrange à son beau visage marqué par plusieurs mois de cellule. Avec une certaine tendresse, elle regarde Maître Gaston ROHART – son Avocat – qui l’accueille avec un beau sourire de circonstance

 

Marie est perturbée par ce défilé de témoins, se présentant timides à la barre. Certains la dévisagent avec sympathie, d’autres semblent l’ignorer.

 

Madame HENNEBOUT, la tenancière du « BOCK DU CROISE » alias le « GUELDOF » a plutôt été aimable avec sa locataire qu’elle connaît depuis plusieurs années.

 

- « Monsieur le Président, Marie est une femme honnête, travailleuse, courageuse. Je ne comprends pas ce qu’elle fait là ! »

 

- « Mais vous oubliez qu’il y a meurtre » lui rétorque le Président

- « C’est elle la victime. Florimond la battait … il aurait fini par la tuer ! »

 

Marie semble très émue. Et puis, le bon témoignage d’Albert, le brave Albert, le vieux contremaître de chez MOTTE :

 

- « J’aurais aimé avoir une fille comme Marie, une bonne personne » dit-il en concluant son exposé bouleversant de sincérité et de tendresse, presque paternel.

 

Les DESWARTE, qu’elle n’a pas vu depuis des années, s’avancent. Ils sont nerveux.

 

- « Nous l’avons bien connue, Marie, lorsqu’elle tenait le café avec son mari, le 40, rue du Chemin de Fer, je crois, anciennement tenu par DUBOIS. Ils l’ont repris en 1928 et l’ont cédé en 1935/1936, je ne sais plus. Je peux vous dire que le café avait mauvaise réputation. Marie GOFFETTE aimait les hommes. On dit même que … »

 

- « Vous étiez client ? » demanda le Président à DESWARTE gêné par les rires de la salle.

- « Une ou deux fois, par hasard … » murmure-t-il en observant la réaction humiliée de sa femme.

- « J’en sais suffisamment » coupe net le Président, plutôt énervé par cette délation inutile.

 

La plaidoirie de Maître ROHART est bonne. Elle ne tombe pas dans le misérabilisme, souvent invoqué en de telles circonstances. Excellent ce jeune membre du Barreau de Lille ; Marie n’a pas eu l’intention de donner la mort à son compagnon qu’elle aimait bien.

 

-« Ce procès est celui du regret, de la maladresse, du geste malheureux dont chacun peut être victime un jour, un court instant …. »

 

Le défenseur de Marie demande, bien évidemment, l’acquittement de sa cliente. L’Avocat général lance un cinglant « 15 ans » qui glace le public. Marie est livide dans son box. Après une heure de délibéré, la Cour revient avec son protocole toujours impressionnant :

 

- « GOFFETTE Marie, née à Roubaix le 12 Décembre 1897, après en avoir délibéré, le Tribunal vous condamne à une peine de 5 ans de réclusion pour avoir tenté, à Roubaix, le 4 Mars 1938, de tuer le sieur DELESCLUSE Florimond, décédé de ses blessures le lendemain 5 Mars 1938 à 5 Heures 30. »

 

Marie écoute la sentence, debout. Elle ne sait pas ce qu’elle doit dire. Elle ne dit rien. Le public marque sa désapprobation. Il aurait souhaité la liberté pour Marie, la pauvre Marie qui repart accablée, entre deux gendarmes.

 

Marie GOFETTE n’a pas exécuté toute sa peine au Centre de Détention de Lille. Elle en est sortie en Mars 1941. On ne sait pas ce qu’elle est devenue, elle a disparu dans la foule roubaisienne.

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