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Affaire Harkad Aoudia

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AFFAIRE ARKAD AOUDIA

 

 

Le mois de Novembre est toujours humide et pluvieux à Roubaix et le 27 Novembre 1937 ne fait pas exception. La nuit est tombée depuis quelques heures. La rue des Longues Haies est vide ; cette rue, la plus populaire de Roubaix, la rue aux mille courées et aux cent cafés, si chère à Maxence Van Der Mersch, auteur du célèbre roman : « Quand les sirènes se taisent ». Seule la lumière blafarde de plusieurs débits de boisson éclaire les derniers clients. Parfois on entend les cris de colère truffés d’injures d’une compagne qui tente de ramener son homme, ivre, qu’elle a cherché pendant des heures …

 

Sur le trottoir aux pavés mal scellés, on aperçoit, dans le lointain, un couple peu distinct. Deux ombres sous la pluie. Par intermittence, leurs visages apparaissent lorsqu’ils passent furtivement devant la vitrine d’un estaminet illuminé.

 

L’homme est de très petite taille, il ne doit pas dépasser 1m60. Il semble être d’origine étrangère … peut-être Algérien. Il est coiffé d’un chapeau mou, noir et vêtu d’un complet noir et sans manteau malgré le froid et la pluie ; marchant, à ses côtés, plus grande que lui, elle, semble avoir un physique agréable mais boite et se déhanche presque avec élégance.

 

HARKAD Aoudia est né le 31 Décembre 1909 à KEBOUACHI, dans le Constantinois Algérien. Il est chômeur et habite dans un garni au 43, rue de l’Alouette à Roubaix. Il est arrivé dans le Nord en 1934, à la fin de son service militaire qu’il a effectué comme matelot. HARKAD a la réputation d’être impulsif et bagarreur. Ses camarades de travail, qui l’appellent MICHEL, le disent sournois, brutal et de caractère irascible mais toutefois sérieux à la tâche. On sait aussi qu’il aime les femmes et sa réputation, dans ce domaine, est solide.

 

Ce soir là, HARKAD a décidé de s’occuper agréablement de la compagne de son ami Ali, récemment hospitalisé, Algérien comme lui, qu’il a un jour rencontré, par hasard, en faisant ses courses aux Halles de Roubaix.

 

Elle a du charme, sans être belle, Anna ZDROJEWSKI, malgré sa démarche difficile. On l’appelle « la boiteuse » ou « la polonaise ». Elle aime rire et s’amuser.

 

HARKAD l’invite au cinéma. Elle accepte.

 

- « Pourquoi n’irions-nous pas danser et prendre un verre au Café ANDERSZ ? Je crois que la patronne a invité un accordéoniste »

 

L’établissement est connu de tous les Algériens et Polonais. On l’appelle « le café polonais ». La patronne ANDERSZ Mélanie, agréable, 49 ans, tient son établissement, 211, rue des Longues Haies, depuis une dizaine d’années. D’une stature imposante, elle est appréciée d’une clientèle qu’elle contrôle avec fermeté ; « le café polonais » ferme toujours tard et, souvent, un petit orchestre, un « accordéoneux » entraîne les « buveux » alors euphoriques. Et puis, on sait que Mélanie fait facilement crédit. On dit même qu’elle va récupérer « ses impayés » directement chez les comptables des usines et même que certains attendent sa visite …

 

Arrivé à la hauteur du café, HARKAD regarde par la fenêtre. Il croit reconnaître Ernest LOTIGIER, appelé « le grand frisé », un habitué du lieu, avec lequel il a déjà eu des discussions animées qui se sont toujours terminées par des injures. LOTIGIER est au chômage et habite 105, rue des Longues Haies, une courée proche. Il est attablé avec Marie NATIEZ, sa maîtresse. A une autre table, il a cru reconnaître DELANNOY avec lequel il a travaillé quelques semaines chez MOTTE BOSSUT. Il aime bien ce DELANNOY. Et puis, il y a d’autres Algériens et quelques Polonais déjà rencontrés là. Il y a aussi Amar BENJAHID, une vieille connaissance, arrivé avec lui à Roubaix, en 1934.

 

Après une courte hésitation, l’homme pousse la porte de l’établissement. Anna le suit en clopinant sur les marches de l’entrée. Ils sont aussitôt pris à la gorge par l’atmosphère enfumée imprégnée de cette chaleur humide aux effluves brassicoles endeuillées par l’acre odeur des toilettes, lorsqu’un client oublie, en revenant, de fermer la porte de la cour.

 

 

 

 

 

L’orchestre joue. Ils sont deux, un pianiste et un accordéoniste. Ils ne sont pas sans talent mais les conversations couvrent parfois la musique. Les clients parlent vraiment fort : c’est souvent le cas chez les ouvriers du textile que le bruit des machines rend, parfois, un peu sourds.

 

 

 

 

 

HARKAD et Anna s’installent à une table. La patronne, depuis son comptoir, lance la commande :

 

 

 

 

 

- « Un demi pour chacun ! pour les autres on verra. Buvez vite et bien, j’ai besoin de sous ! »

 

 

 

 

 

« L’ami » d’un soir d’Anna remarque que les conversations sont débridées à la table de LOTIGIER. Marie, sa maîtresse, semble baigner dans une ivresse déjà profonde.

 

 

 

 

 

Après avoir assouvi sa soif, HARKAD essaye un premier pas de danse avec Anna. L’envolée est pénible. Il a beaucoup de difficultés à trouver le rythme. L’algérien danse vraiment mal. Anne l’abandonne brusquement pour se jeter dans les bras d’autres hommes, nombreux ce soir, et combien meilleurs danseurs que lui.

 

 

 

 

 

Seul à sa table il la regarde, joyeuse et gaie.

 

 

 

 

 

Profitant d’un temps mort, HARKAD se précipite sur Anna pour ne plus la quitter  pendant cinq danses qui, manifestement, ennuient la jeune femme.

 

 

 

 

 

- « Tu danses vraiment trop mal » - lui lance-t-elle avant de le quitter pour rejoindre la table de LOTIGIER que DELANNOY a rejoint.

 

 

 

 

 

Seul, humilié, notre « pauvre » danseur jette un regard plein de haine sur les occupants de la table voisine.

 

 

 

 

 

La porte s’ouvre : ADJIRAD Ali ben Amar est un ancien client. Il connaît tout le monde. Il connaît très bien DELANNOY et s’approche de sa table pour le saluer ; LOTIGIER refuse de lui serrer la main :

 

 

 

 

 

- « Je ne fréquente pas les arabes » – sort LOTIGIER à voix haute

- « Répète ce que tu viens de dire » – rétorque HARKAD, pensant que l’injure lui est indirectement adressée

- « Je n’ai pas peur de toi ! » - répond LOTIGIER avec un air méprisant et moqueur.

 

 

 

 

 

Alors tout va très vite.

 

 

 

 

 

Les deux hommes bondissent sur leur chaise et se trouvent brusquement face à face … en quelques secondes. La cabaretière se précipite pour les séparer … Trop tard …

 

 

 

 

 

- « Ce sale bicot, m’a donné un coup de poignard » hurle LOTIGIER en se tenant le bas-ventre avant de s’écrouler sur le sol.

 

 

 

 

 

Personne ne remarque l’agression, tant elle est rapide et, pourtant, le médecin légiste relèvera « la trace de quatre coups de couteau, bien que la plaie extérieure soit unique. La rapidité de la scène peut laisser supposer que HARKAD aurait plutôt tourné le couteau à droite et à gauche ».

 

 

 

 

 

Panique dans le café … On se bouscule pour voir. On crie pour appeler à l’aide.

 

 

 

 

 

HARKAD, après un bref regard indéfinissable sur la victime, s’enfuit, par la porte de l’établissement et disparaît dans la nuit. Dans l’affolement, personne ne pense à le retenir.

 

 

 

 

 

LOTIGIER gît sur le carrelage en râlant : un horrible gémissement.

 

 

 

 

 

Anna ZDROJEWSKI est hagarde sur sa chaise. Elle semble être ailleurs. Marie NATIEZ, la maîtresse, à demi ivre, gesticule dans le café en prononçant des paroles incompréhensibles. La patronne a envoyé un client chercher la police et le Docteur DESWARTE, dont le Cabinet est proche.

 

 

 

 

 

« HORREUR » ! les bras de LOTIGIER glissant le long de son corps, laissent apparaître une plaie béante d’où s’échappent les intestins. Conduit d’urgence à l’Hôpital, LOTIGIER meurt, le lendemain, à 5 heures du matin, d’une « perforation de la paroi abdominale par coup de couteau ».

 

 

 

 

 

HARKAD court et court dans la nuit. Il a oublié son chapeau mou et noir chez « Le Polonais ». Il est trempé et commence à marcher péniblement. Il rejoint sa chambre garnie au 43, rue de l’Alouette à Roubaix. Il gravit bruyamment l’escalier de l’immeuble. Il claque les portes. Les voisins l’entendent. Certains se réveillent …

 

 

 

 

 

HARKAD se saisit d’un vélo qui ne lui appartient pas, le sien n’ayant pas de système d’éclairage. Il pédale à la folie … Il veut se rendre en Belgique. Il est 21H30.

 

 

 

 

 

Le 28 Novembre 1937, un mandat d’arrêt est lancé contre lui :

 

 

 

 

 

« HARKAD Aoudia – 28 ans – est accusé d’avoir à Roubaix, le 27 Novembre 1939, en tous cas depuis temps non prescrit, volontairement donné la mort au Sieur LOTIGIER Ernest – Crime prévu et réprimé par les articles 295 et 304 du Code Pénal ».

 

 

 

 

 

Bourgeois, le propriétaire du vélo dérobé le soir du meurtre, porte plainte pour vol. HARKAD est arrêté, pour ce délit, par la Gendarmerie de Cassel. Il prétend avoir erré, sans but, depuis sa fuite.

 

 

 

 

 

HARKAD est rapidement identifié comme étant l’auteur du Meurtre de Roubaix. Il fait presque de la peine : assis sur la chaise, voûté, devant le Gendarme qui tape lentement sur sa vieille Olivetti.

 

 

 

 

 

- « Nom » ……. – « Prénom » …… - « Vous êtes donc né en Algérie …… »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est la fin … …

 

 

 

 

 

Lui, toujours si propre, tendant toujours vers l’élégance. Le séducteur des soirées troubles est là, triste, abattu …, criminel …

 

 

 

 

 

Hirsute, mal rasé, il n’a pas quitté son beau costume, désormais sale et déformé, mis ce soir-là , pour séduire Anna : il se souvient de leur première rencontre aux Halles de Roubaix. Cela lui semble déjà si loin !

La voix sèche du Gendarme le surprend.

 

 

 

 

 

- « Merci de signer …… ici …… au bas de la page … … Paraphez chaque page de vos initiales …. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’espace d’un instant il est presque fier de montrer qu’il sait signer … très lisiblement.

 

 

 

 

 

Il passe la nuit dans une cellule de la Gendarmerie. Le lendemain, menottes aux poings, il est conduit à la Maison d’Arrêt de Loos les Lille.

 

 

 

 

 

Le procès a lieu à Douai le 19 Juin 1938. HARKAD apparaît dans le box, propre et sans reproche, peigné, élégant. Il est vraiment petit. Il se tient droit. Il ne veut pas perdre un centimètre de sa taille.

 

 

 

 

 

Pendant deux jours, il entend l’interminable défilé des témoins et des experts. Certains l’aiment, peu, d’autres le détestent, plus nombreux. Selon les uns il est sérieux et travailleur, pour les autres il est paresseux et irascible.

 

 

 

 

 

HARKAD ne comprend pas le langage de l’expert « Est-il un être normal ? ». Il ne le saura jamais.

 

 

 

 

 

Marie NATIEZ ne peut témoigner, elle était, paraît-il, trop saoule ce soir-là.

 

 

 

 

 

Anna ZDROJEWSKI aurait été entraînée malgré elle, au « Café Polonais ». l’assassin lui aurait, paraît-il menti et fait boire plusieurs verres de bière. Son compagnon acquiesce, regardant l’algérien avec haine.

 

 

 

 

 

La cabaretière, Mélanie ANDERSZ « La Polonaise » fait de la publicité pour son établissement qui a toujours eu une excellente réputation … … son chiffre d’affaires a baissé, depuis le jour du meurtre … …

 

 

 

 

 

- « Bref, venons-en aux faits » coupe le président.

 

 

 

 

 

On apprend alors que HARKAD est un coureur de femmes, cherchant sans cesse querelle avec les clients ; un nerveux que peu de gens apprécient. On apprend aussi que LOTIGIER était … un bon client.

 

 

 

 

 

- « Que voulez-vous dire » ? demande le Président.

- « Il consommait beaucoup : » répond Mélanie, aussitôt gênée de sa réaction qui fait sourire le public.

 

 

 

 

 

La plaidoirie de Maître Yves RUFFLART est bonne, à la hauteur de l’événement : digne, intéressante, humaine. Les magistrats l’écoutent avec attention. Les jurés semblent émus.

 

 

 

 

 

Est-il permis de dire que le racisme fut à l’honneur ? Il s’agit d’un crime raciste … le crime du racisme…

 

 

 

 

 

Sans le connaître, chacun a l’impression que Maître RUFFLART a passé ses dernières vacances dans le village natal de HARKAD : la jeunesse du petit Aoudia courant dans les montagnes du Constantinois … tout le monde aimait ce jeune garçon sérieux, travailleur, si gentil avec son entourage … et puis, le service militaire du Matelot HARKAD donnant satisfaction à ses supérieurs que personne ne vit à la barre.

 

 

 

 

 

Jouant alors le jeu du contraste, le défenseur se tourne vers le jury pour projeter, avec brutalité, le meurtrier dans les brumes du Nord, le vent, le froid, les pluies glaciales de l’hiver … le chômage …

 

 

 

 

 

- « Imaginez, Monsieur le Président, le chômage de l’immigré dans une région hostile … ! »

 

 

 

 

 

La plaidoirie dure plus d’une heure. L’algérien regarde avec sympathie cet homme longiligne qui parle de lui comme jamais personne ne l’a fait. Il se sent bien seul dans son box, seul dans l’existence … aucun ami ou sympathisant dans la salle qu’il ne veut plus voir désormais.

 

 

 

 

 

L’Avocat général ne lui accorde que peu de circonstances atténuantes. L’assassin l’écoute tête baissée. On le voit à peine dans son box.

 

 

 

 

 

Le jury se retire pour délibérer.

 

 

 

 

 

Le 21 Juin 1938, HARKAD Aoudia est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Il a sauvé sa tête !

 

 

 

 

 

HARKAD écoute la sentence sans sourciller, absent, hagard. Les gendarmes l’emmènent après lui avoir passé les menottes.

 

 

 

 

 

Il a été libéré en 1960. Certains disent qu’il est reparti en Algérie, d’autres qu’il est mort à Marseille.

 

 

 

 

 

On ne saura jamais ce qu’est devenu « le Séducteur de la rue des Longues Haies ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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