Société d'émulation
de Roubaix

Affaire Lafforgue

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AFFAIRE LAFFORGUE

 

9 Juillet 1933. Rien ne semblait prédestiner la rue des Fabricants de Roubaix à faire les gros titres de la presse régionale. Les habitants de cette paisible artère se seraient bien passés d’être ainsi mis sur la scène d’un sinistre théâtre.

 

Bordée des maisons bourgeoises de riches négociants en laines, d’écoles et de sièges de syndicats professionnels, la rue des Fabricants n’a, jusqu’alors, connu que des bons moments. Les roubaisiens l’empruntent volontiers pour se rendre à la Place du Trichon, connue pour son incontournable marché aux poissons.

 

Pendant longtemps les curieux s’arrêteront, désormais, devant la façade d’une petite vitrine coincée entre deux immeubles cossus : « VINCHON DEPANNAGE RADIO TSF ». Quelques postes entourés de pièces détachées impressionnantes de mystère et d’admiration technique remplissent les étalages. Le magasin est fermé. Le dépanneur VINCHON est mort … assassiné.

 

L’histoire a donné une nouvelle vie à cet immeuble anodin. On le voit différemment. La mémoire populaire retiendra le « 6, rue des Fabricants » … C’est là qu’en 1933 …

 

Monsieur et Madame VINCHON vivaient bien de leur commerce et Roger VINCHON était considéré compétent et honnête. Mais les VINCHON avaient un chien, un cocker agressif, hargneux … comme le sont souvent les chiens des autres ! Comment cet animal de mauvaise compagnie a-t-il pu être à l’origine de cette triste affaire et de la destruction des relations avec les LAFFORGUE, leurs voisins ?

 

Madame VINCHON se souvient de sa première rencontre avec Jean-Marie LAFFORGUE. Elle était dans le magasin de son mari. Elle rédigeait quelques factures. Elle aimait travailler avec lui. Jamais elle n’oubliera cette petite sonnette stridente annonçant l’arrivée d’un client. Le 31 Août 1932 restera gravé dans sa mémoire.

 

- « Bonjour Monsieur VINCHON … On m’a dit qu’un appartement était libre au 1er étage. Vous avez la clef. Nous serons peut-être voisins de palier. Il paraît que vous habitiez en face. Ma femme m’attend dehors ».

 

Madame VINCHON ressentit une impression étrange en apercevant devant elle ce petit homme difforme. LAFFORGUEl ne devait pas dépasser 1.60m. Elle apprit plus tard qu’il ne pesait que 45 Kilos. Des petits yeux, des oreilles bizarres, un peu voûté, déséquilibré par des gestes saccadés … peut être la signature d’une lourde hérédité alcoolique. Elle aperçut sa femme à travers la vitrine. Elle devait être encore plus petite que lui. Elle n’avait pas un vilain visage. Brune … elle s’appelait Blanche LAFFORGUE.

 

La visite du logement ne dura pas longtemps. On avait même l’impression qu’ils couraient à travers les pièces, tant leurs pas résonnaient dans le plafond de la boutique.

 

- « Ca fait l’affaire. Nous emménagerons demain. On a peu de choses à prendre. On habite depuis 6 mois au Café WYNANTS – rue de Babylone. Il a des chambres et il nous connaît bien ».

 

Le 1er Septembre 1932, à 17H30, Jean-Marie LAFFORGUE et sa femme franchissent la porte du 6bis, rue des Fabricants, une petite entrée insérée dans la façade du magasin VINCHON menant directement au premier étage par un escalier étroit et raide. Ils sont désormais chez eux.

 

Chaque matin, LAFFORGUE se rend à la Compagnie Générale des Industries Textiles – on dit toujours ALLART, du nom des anciens propriétaires. Fondée en 1849, cette immense usine emploie plus de 700 personnes et s’occupe du peignage, du lavage de la laine, de la fabrication des feutres vestimentaires et d’ameublement. LAFFORGUE est chapelier-feutrier – métier très recherché – et les bons ouvriers dans cette spécialité sont rares. Il a répondu à une offre d’emploi publiée dans l’Aude, à Limoux, centre feutrier important. La crise industrielle a provoqué la fermeture de la Chapellerie où il travaillait depuis 1923. Il accepte de déménager et arrive à Roubaix fin Mars 1931. Le 1er Avril il débute à l’Usine ALLARD, rue Nadaud, dans le célèbre quartier du Galon d’Eau, proche du canal.

 

D’après Abel NUTTE, son patron, LAFFORGUE est un bon ouvrier « surtout lorsqu’il le veut ». Malheureusement, il a un mauvais caractère, cherchant sans arrêt chicane à ses camarades de travail, les menaçant souvent de leur casser la …… et ce, principalement lorsqu’il est en état d’ivresse ou même en léger état d’ébriété. Pour sa grande sécurité, et il le sait, son métier est rare et indispensable. Sinon, depuis longtemps, il aurait été licencié, tant ses esclandres sont nombreux.

 

La « dive bouteille », compagne inséparable de LAFFORGUE, l’accompagne fidèlement lorsque, chaque jour, il quitte l’atelier. Les cabarets sont nombreux sur la route du retour, mais il a une préférence pour le Café VILLETTE, au 201 de la Grande rue. Il y mange même parfois à midi. Le 18 Octobre 1932, il boit plus que de coutume, mélangeant allègrement bière et eau de vie. En sortant, un vertige le saisit : il s’écroule sur le trottoir et se foule le poignet … Trois semaines d’incapacité de travail le clouent chez lui.

 

LAFFORGUE se morfond. Son travail … ses cabarets … Il s’ennuie. Sa femme est fileuse chez MOTTE-BOSSUT. Il est seul. Depuis plusieurs semaines il a remarqué Marie BRACKMAN, la jeune femme de ménage des VINCHON. Blonde et vive, elle lui plaît. Elle termine son service à midi. LAFFORGUE lui fait signe. Elle entre. Il a 26 ans, elle a 20 ans ; elle devient sa maîtresse. Il regarde désormais VINCHON avec hauteur et dédain.

 

Ses absences du domicile conjugal sont de plus en plus fréquentes. Les nombreux estaminets de la Grande rue suivent leur amour coupable. LAFFORGUE prend souvent ses repas avec sa maîtresse. Généreux, il paye tout. Sa femme a des soupçons. Il s’énerve et l’alcool le rend de plus en plus violent. Les VINCHON ne remarquent rien.

 

Le 8 Mai 1933, LAFFORGUE rentre tard. Il a oublié sa clef. Pendant une quinzaine de minutes il appelle VINCHON. Aucune réponse … sa voix résonne dans le quartier endormi. Furieux et convaincu que VINCHON est volontairement silencieux, il fracture la vitre de la porte d’entrée afin de tourner le loquet d’accès.

 

Le chien des VINCHON hurle à la mort ! En titubant, LAFFORGUE monte péniblement les marches de l’escalier en injuriant son voisin.

 

- « J’aurai ta peau. Marie est ma maîtresse … Tu ne l’auras jamais … Elle est à moi ! »

 

Après quelques insultes grossières destinées à Blanche, le calme revient au 6bis de la rue des Fabricants.

 

Le lendemain, LAFFORGUE ne va pas à l’usine. Il est malade. Reconnaissant ses excès de la veille, il entre, penaud, dans le magasin.

 

- « Excusez-moi, excusez-moi pour cette nuit … j’étais, j’avais oublié ma clef … J’ai dû vous réveiller … J’ai cassé la vitre … Je rembourserai ».

 

VINCHON ne regarde pas LAFFORGUE.

 

- « Ma femme a congédié Marie, on ne la reverra plus ici. Maintenant, laissez-moi, je suis occupé ».

 

Les relations sont de plus en plus tendues. Blanche essaye d’être aimable. Rien n’y fait. LAFFORGUE est de plus en plus agressif. Seules, les femmes se disent timidement « bonjour » d’un signe de tête à peine perceptible.

 

La soirée du 14 Mai 1933 n’arrange vraiment pas les choses. Il est environ 23 heures quand LAFFORGUE essaie de rentrer chez lui. L’alcool rend difficile l’accès à la serrure. Il insiste … Il pousse … impossible d’introduire la clef, un bouchon de papier humide et compact fait obstacle. Il est fou. Peut-être avec une épingle à cheveux de Marie qu’il conserve précieusement au fond de sa poche … inefficace, elle se tord et se casse. Il enrage … un voisin passe. On lui prête une échelle pour qu’il puisse accéder à une fenêtre ouverte de son logement. Mais que fait Blanche ? Où est-elle ? Pourquoi est-elle absente ce soir ?

 

Le dieu des ivrognes protège LAFFORGUE qui enjambe l’appui de fenêtre avec difficulté, laissant tomber lourdement, malgré lui, l’échelle qui évite, de justesse, la vitrine des VINCHON.

 

La guerre est officiellement déclarée entre les deux voisins.

 

L’été 1933 est particulièrement chaud. Des records de température sont battus. LAFFORGUE passe, avec Marie, l’après-midi du 8 Juillet 1933 à la Guinguette du Bon Fraisier à Croix, proche du Pont de l’Allumette. C’est là que vont les amoureux. Un orchestre joue des valses. L’accordéoniste est souvent applaudi. Les amants ne dansent pas. Marie et LAFFORGUE, seuls à leur table, semblent nerveux. Lui est bourré de tics. Elle ne le regarde pas. Depuis quelques semaines Marie parle de rupture. Il ne l’accepte pas. Ils ont beaucoup bu. Il est 20 heures lorsqu’ils se séparent. Tout semble fini entre eux.

 

A peine LAFFORGUE a-t-il poussé la porte d’entrée que le cocker des VINCHON, qui ne l’aime vraiment pas, se précipite sur lui et le mord à la cuisse gauche, déchirant son pantalon. Blanche, entendant ses cris, ouvre :

 

- « Son bâtard m’a mordu … Regarde, je saigne ! J’aurai sa peau à ce fumier ».

 

Il saisit alors, dans le plus grand calme, le couteau à pain sur la table de la cuisine et se dirige vers l’appartement des VINCHON. Ils ne sont pas seuls. Un ami, PANEL, lui ouvre la porte :

 

- « VINCHON, ton chien m’a mordu. Il faut l’enfermer. Je vais porter plainte. J’aurai ta peau ! ».

 

- « Bien. Tu as raison. Va le faire constater. Maintenant laisse nous tranquilles ».

 

Avec un sang froid impressionnant, LAFFORGUE qui cache son couteau dans son dos, lui assène un coup si terrible et si violent que la lame lui sectionne le sternum, perfore différents organes avant de pénétrer dans la colonne vertébrale. VINCHON s’écroule, sans un cri, sans un geste.

 

La scène a été si rapide que ni PANEL ni Madame VINCHON n’ont pu intervenir pour éviter le drame. Seul l’ami qui, le temps d’un éclair, a vu la lame du couteau briller dans la lumière a pu s’écrier :

 

- « T’es complètemin fou ! Arrête ! »

 

Il est trop tard. LAFFORGUE quitte la pièce et rentre chez lui. Il range le couteau dans le tiroir de la table de cuisine et s’assied, prostré. Blanche se précipite chez ses voisins … Elle en revient, blême.

 

- « VINCHON est mort. Tu l’as tué ! ».

 

Trente minutes plus tard, LAFFORGUE quitte, pour ne plus jamais y revenir, le 6 de la rue des Fabricants. Il est menotté, encadré par quatre policiers. On le voit à peine tant il est malingre et voûté. Blanche s’est enfermée dans son appartement.

 

« En conséquence et attendu qu’il existe contre LAFFORGUE Jean-Marie, des charges suffisantes d’avoir à Roubaix, le 8 Juillet 1933, volontairement donné la mort à VINCHON Roger, crime prévu et puni par les articles 295 et 304/3 du Code Pénal, renvoie le sus-nommé devant la Cour d’Assises du Département du Nord qui tiendra ses séances à Douai, pour y être jugé conformément à la Loi ».

 

LAFFORGUE est incarcéré à la Maison d’Arrêt de Loos puis, « dans la Maison de Justice établie près la Cour d’Assises de Douai ».

 

Maître Michel WIBAUX esquisse un sourire forcé pour accueillir et rassurer LAFFORGUE dans son box le 21 Février 1934. Il est vraiment impressionné par son allure misérable. Son visage est inquiétant. Maigre, décharné … ses yeux sortent des orbites. La défense peut se faire du souci : le prévenu n’est pas du tout sympathique. D’autant moins que les experts le déclarent « au point de vue mental entièrement responsable ».

 

Blanche est là. Quelle tristesse ! Elle est perdue au milieu de ce public hostile à cet homme qu’elle a épousé le 20 Février 1931 : ils ont eu, hier, trois ans de mariage. Trois années de calvaire. Ils n’ont pas eu d’enfant. Dès la fin du procès, elle rejoindra Limoux, sa ville natale dans l’Aude, c’est décidé !

 

Madame VINCHON est absente. Elle aimerait que son neveu reprenne le magasin mais elle y croit de moins en moins. Les murs ont trop de mémoire !

 

« Pourquoi le jury me regarde-t-il avec autant de haine » doit se demander LAFFORGUE ; « Il n’a pas le droit ».

 

Il est vrai que les témoignages ne sont pas source de bonheur. On a vite oublié que LAFFORGUE était un bon ouvrier, pour très vite le noyer dans des citernes d’alcool.

 

Le Président du Tribunal écoute distraitement en griffonnant sur son dossier. Sans doute doit-il évaluer la fortune qu’il a laissé dans les cafés. Ah, si les taxes étaient prises en considération, il serait gracié par l’Etat avec les félicitations du Préfet du Nord … …

 

Peut être ces dépositions ont-elles enivré la plaidoirie de Maître WIBAUX. L’alcool, voilà ce qu’il servira au Tribunal. Et puis, le physique de LAFFORGUE est beau, séduisant, dans un dossier criminel. Les 45 kilos de LAFFORGUE pèseront lourd dans la balance ! Maître WIBAUX en fait un peu trop mais le jury l’écoute avec attention, observant LAFFORGUE avec une certaine compassion. Notre accusé est devenu un héros. LAFFORGUE, handicapé, traînant une lourde hérédité alcoolique, buvant pour atténuer ses douleurs … Refusant de vivre aux crochets de la société, il a quitté son Aude natale pour travailler dans un Nord hostile, dur : quel courage !

 

LAFFORGUE n’en croit pas ses oreilles « mal ourlées à l’obile adhérent » … dégénérescence alcoolique paraît-il !

 

Le jury se retire, perturbé. Les circonstances atténuantes sont accordées au prévenu. LAFFORGUE sauve sa tête redevenue antipathique après la condamnation.

 

- « Dix ans de réclusion criminelle et dispensé de l’interdiction de séjour »

 

Incroyable, Maître WIBAUX est radieux.

 

LAFFORGUE a accompli la totalité de sa peine, sans bénéficier d’aucune remise, tant sa conduite est détestable : Il attirait la haine. Il obtint un transfert pour une prison de l’Aude. Au bout de quelques mois Blanche ne vint plus lui rendre visite. Au cours d’une promenade, indiscrétion de parloir, il apprend qu’elle a un amant … un enfant !

 

Le magasin VINCHON est fermé depuis la fin de l’année 1934. Des rideaux cachent désormais un logement. Sur la vitrine, les passants purent encore lire, pendant de nombreuses années « VINCHON DEPANNAGE RADIO TSF ».

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