Société d'émulation
de Roubaix

Affaire Michel M.

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AFFAIRE MICHEL M.

 

 

La « Une » du Journal NORD ECLAIR agresse violemment le lecteur, ce jeudi 3 Avril 1976 : « A Roubaix, une fillette de neuf ans sauvagement tuée par un voisin, qui jeta ensuite le corps par la fenêtre du 3ème étage ».

 

Le soir du 2 Avril, la famille M. est inquiète. Leur petite N., 9 ans, n’est pas revenue à la maison. Ce n’est pas son habitude, elle toujours si obéissante et ponctuelle. N.. est partie faire des courses avec 17 heures 30. Trois heures plus tard, elle n’est toujours pas de retour. Son frère aîné se rend au Commissariat de Roubaix. Immédiatement tous les services de Police se mettent à sa recherche.

 

- « Je sais qu’elle va souvent chez Michel R. pour lui faire des courses » indique le frère aux policiers.

 

Michel R. habite dans le même immeuble que les M.. Cet homme de 37 ans, vit seul depuis que sa femme l’a quitté avec ses trois enfants … Il était vraiment trop violent. N. le connaît bien car elle jouait souvent avec ses filles. Alors, malgré la solitude de R., elle va le voir souvent pour lui proposer de faire ses courses.

 

Les policiers se rendent au domicile de R. … Personne.

 

Vers 23 heures, une patrouille l’interpelle alors qu’il sort d’un café de Roubaix et le conduit directement au Commissariat.

R., penaud, maladroit, a quelques difficultés à s’exprimer : manifestement l’alcool fait son œuvre.

 

- « Oui, N.. est venue chez moi pour me rapporter un pain que je lui avait demandé de m’acheter. A un moment donné, je ne sais pas ce qui m’a pris, je l’ai frappée à la tête, elle est tombée et je lui ai cogné la tête contre le carrelage. Elle est morte tout de suite. Je ne sais pas pourquoi j’ai agis comme ça … j’étais ivre »

 

Et puis, les choses s’accélèrent, R. attend la tombée de la nuit puis ouvre la fenêtre de son appartement donnant sur un terrain vague. Sans hésiter, il jette le corps qui s’écrase sur le sol après être passé devant la fenêtre du logis familial des M. où tout le monde l’attend encore avec espoir.

 

R. descend alors furtivement et, soulevant le corps disloqué, tassé sous sa fenêtre, le traîne sur une cinquantaine de mètres, pour le cacher dans un coin de l’immeuble.

 

C’est là que, recroquevillé et sanglant, les policiers, sous la lumière crue des projecteurs et des torches électriques, découvrent le corps de N...

 

Michel R. est condamné à mort le 1er Février 1977. L’arrêt est cassé. L’affaire est rejugée à Amiens le 23 Janvier 1979. Une querelle d’experts a réussi à tout annuler et nous voilà, à nouveau, devant la Cour d’Assises, mais à Amiens cette fois.

 

Michel R. a bien changé. Il n’est plus le costaud, la caricature du chauffeur routier musclé et brutal. C’est un être assez frêle, aux épaules tombantes. Les yeux trop enfoncés dans leurs orbites font des ombres profondes dans un visage au profil en croissant de lune. Un pull-over à col roulé, vert bouteille, tranche entre sa pâleur et son blouson de coton beige. Visiblement, sa personnalité est effondrée, comme le soulignent les experts.

 

L’accusé se défend mollement, dans une apparente indifférence, comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre, comme s’il ne répondait pas du plus odieux des crimes : le meurtre d’un enfant. Jamais il ne se fâche, jamais même il ne s’agace mais, surtout, on a l’impression qu’il n’éprouve aucun regret, aucun remords. Au fond, ce crime affreux, on dirait même qu’il ne l’a pas commis. Ce qui fait dire à l’Avocat Général :

 

- « R. a une amnésie sélective. Il se souvient qu’il est sorti de chez lui en pleurant parce que sa femme l’a quitté, puis il est allé au café mais, pour le crime, il ne se rappelle rien ! »

 

Maître Robert Badinter tonne alors :

 

- « Au contraire, R. ne discute pas les faits, il n’ergote pas. Seulement, il ne sait pas, il ne comprend pas. Je ne veux pas qu’on dise qu’il ment »

 

Et Maître Desenfans, son autre défenseur ajoute :

 

- « Je suis dans cette affaire depuis le début. R. n’a jamais varié. Aux policiers, au juge d’instruction, à moi, au procès de Douai, et maintenant ici, il dit qu’il ne sait plus »

 

L’avocat Général Basse, qui ressemble à un Robert Hirsch dans le rôle du Führer, se lève calmement pour s’attaquer, avec une jouissance particulière, aux experts psychiatres :

 

- « Pourquoi sont-ils moins affirmatifs moins certains qu’à Douai ? Ce sont des médecins, pas des juges : une condamnation à mort est déjà intervenue et ils ne veulent pas qu’on s’appuie sur eux pour en prononcer une autre. Mais tous l’ont dit, il n’y a pas de troubles mentaux, pas d’atténuation de responsabilités. Il faut protéger nos enfants, et j’ai la faiblesse de croire à l’exemplarité de la peine. Cet homme est dangereux. Si vous le condamnez à la réclusion criminelle à perpétuité, il sera dehors dans 15 ou 20 ans ; pour dans 15 ans j’ai des inquiétudes. J’ai le devoir, même s’il est pénible, de vous demander d’appliquer à R., la peine de mort ».

 

Un « hou » solitaire, incongru, ridicule, éclate au fond de la salle, dans le silence épais. On expulse le perturbateur : cela permet à la foule, dense au fond, de s’ébrouer quelques instants et de reprendre son souffle. Mais voici déjà que s’avance pour plaider, Maître Desenfans. Comme Maître Badinter après elle, elle attaque, avec vigueur, l’Avocat Général :

 

- « Venir demander œil pour œil, je trouve ça, lamentable. A moi, R. m’a dit « Maître, faites quelque chose pour moi ». C’est que, depuis 39 ans, R. est seul, toujours seul. Il a été programmé par le malheur. Dans toute sa vie, la mort a rôdé : son père est mort quand il avait sept ans ; en Algérie, son seul copain a été tué : lorsqu’il a provoqué l’accident qui a fait quatre morts, dans l’Aisne, il a voulu se tuer ; enfin il y a eu la mort de la petite N... Ce crime n’a pas d’explication, pas plus que n’en avaient, 8 ans plus tôt les incendies allumés dans l’Aisne. Ce crime n’a pas de préparation, pas de motif, pas de mobile, pas de raison. Si, une : l’alcool. « L’alcoolisme correspond à un état de démence transitoire » a dit lundi le professeur Roumajon. La seule question qu’il faut se poser c’est : « R. était-il libre de choisir, libre devaznt l’alcool ? » Non R. n’était pas libre ».

 

Enfin, voici Maître Badinter. Voici l’avocat qui parle avec son cœur, avec ses tripes aussi ; parfois cela donne le frisson. Voici l’homme qui a sauvé, naguère, Patrick Henry à Troyes. Sauvera-t-il R. de même ?

 

Il ne s’agit pas évidemment que de beaux discours, de « morceaux de bravoure », même si cela compte : les nouveaux experts psychiatres ont, depuis le procès de Douai, apporté des lumières nouvelles, d’autres éclairages : cela compte aussi. En tous cas, Maître Badinter, l’écume aux lèvres, le geste large, le cri succédant aux propos susurrés d’un ton grave, avance sur le terrain de l’Avocat Général, comme un char d’assaut, écrasant, écrasant tout sur son passage.

 

- « Ce crime, nous ne le comprenons pas, c’est vrai. Alors, pour l’expliquer, Monsieur l’Avocat général, vous en avez inventé un autre, comme si celui-ci ne suffisait pas. Vous avez inventé un crime sexuel et vous avez inventé un homme. Vous êtes allé prendre une loupe pour regarder des saletés. Mais la Justice ne se grandit pas à regarder par le trou de la serrure. Fallait-il vraiment fabriquer un homme avec l’estampille « Bon pour la guillotine » ?

 

Même R. n’accepte pas son crime, reprend l’avocat. Alors, il y a chez lui, blocage et donc amnésie. Cet acte lui fait horreur, il le rejette, il l’oublie.

 

Je ne sais pas s’il faut vraiment chercher une cause à son acte. Il y en a une, en tout cas, que personne ne peut nier : l’alcoolisme. Après l’accident de la route qui a fait quatre morts, il aurait fallu le désintoxiquer. Cet accident c’était une alerte. Pis il alluma les incendies de 1968. Ce n’était plus un signal d’alarme, c’était une sirène ! Il a été condamné à une peine prison et a bénéficié d’une remise de peine, signée par le Garde des Sceaux, Ministre de la Justice, accordée « sous condition qu’il fréquente un dispensaire anti-alcoolique ». Et l’on n’a rien fait. Monsieur l’Avocat général, non seulement vous n’avez pas tendu la main à cet homme, mais vous dont le rôle consiste à protéger la société, à nous protéger, vous n’avez rien fait. La justice a failli à sa mission. Et, maintenant, vous venez demander aux jurés de couper celui-ci en deux ? ce serait trop facile.

 

Oui, R. a toujours été seul et sans défense intérieure. Il n’a jamais rien eu pour l’aider à supporter ses échecs, son angoisse, que la chopine et le verre de bière »

 

Un silence, puis Maître Badinter se tourne vers le Président, évoquant sa conduite pendant la dernière guerre :

 

- « En 1942, les Allemands avaient demandé l’exécution de partisans, de juifs, et de « trois déments ». Vous ne l’avez pas voulu alors. De même on ne peut pas tuer R.. Voilà ce que je voulais vous dire, Mesdames et Messieurs les Jurés. Maintenant, R., il est à vous »

 

L’accusé, selon la tradition, a une dernière fois la parole :

 

- « Je regrette » dit-il seulement, sans conviction. Décidément la mort affreuse de la petite N.., 9 ans, lui est totalement étrangère.

 

Après 1h10 de délibérations, la sonnette retentit, les jurés rentrent, visage impénétrable, grave, pâle pour certains. Chacun essaie de lire le verdict à un signe, à un mouvement de détente : rien. L’huissier annonce « la cour ». Et voici le Président et ses assesseurs. Pour R., c’est la minute de vérité. Le jury lui accorde les circonstances atténuantes. Un frémissement sonore, rien de plus, parcourt la salle. Michel R. est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, il est condamné à la vie.

 

Mais, sur son visage, pas un trait n’a bougé. Il n’a pas eu un sourire. Il n’a pas eu un soupir. Un autre vient de sauver sa tête. Ses avocats ont gagné, mais pas lui. Bientôt, il s’assied entre ses gardes, cependant qu’on félicite Maître Desenfans et Maître Badinter, dans le désordre qui suit toujours de tels verdicts. Monsieur Meddahi lui, n’est plus là. Il n’avait plus sa place dans la prétoire. Sans doute n’était-il pas venu chercher vengeance, réclamer du sang pour le sang de sa fille. Il avait préféré, discrètement, abandonner la justice des hommes aux jurés : lui n’avait plus rien à attendre, à espérer …

 

Michel R., sur son banc, l’air toujours indifférent était condamné à la solitude perpétuelle.

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