Société d'émulation
de Roubaix

Affaire Nef

goole+ facebook twitter

 

L'AFFAIRE NEF

 

 

La mort de Célina MINET, assassinée par son mari Norbert NEF, le 11 Avril 1882, est le meurtre de la pauvreté la plus profonde, de l’alcool dans toute son horreur, de la misère tout simplement.

 

ROUBAIX, « la ville aux mille cheminées » qui couvrent d’un voile opaque de fumée une ville où se mêlent richesse, drame et réussite … Le XIX° siècle dans son immense cruauté industrielle.

 

Chômage, Maladie, Abandon ont souvent trouvé refuge et amitié dans les vapeurs d’obscurs estaminets de quartier … « la salle de séjour » du malheur …

 

A l’entrée de la Cour Delbecque, au 67bis, de la rue des Longues Haies, le café « Au rendez-vous du Mont de Piété », a bonne réputation. La patronne Irma, une belge, aime les gens. Et puis, elle fait crédit.

 

Les NEF habitent depuis douze ans au fond de la courée. Le mur immense de l’usine Motte limite l’espace. Une quarantaine de maisons peut-être : « maison » ou antichambre de la souffrance ? Ils seraient environ 140 dans la cour Delbecque. On ne sait pas exactement ; . tous flamands. La rue des Longues Haies aux 87 estaminets et 240 courées est un quartier de la Belgique.

 

Et ce W.C. « trônant » au centre : « Le Beffroi du Pauvre » ; un seul pour tous, et vidé régulièrement par le vidangeur qui empeste lorsqu’il vient aspirer « la production ».

 

NEF est toujours surpris quand il quitte l’estaminet voisin. La lumière agressive du bistrot est trop violente pour absorber l’obscurité du couloir menant à la courée ; espace si étroit que même les cercueils ne peuvent être portés : c’est en glissant sur le sol qu’ils accèdent au trottoir. Espace étroit qui aide NEF à marcher droit. Il est ivre. Le couloir de la courée est souvent le dernier lieu de rectitude avant le dérapage familial.

 

Norbert NEF a 49 ans. Il est né à TOURNAI, en Belgique, le 20 Février 1833. Il avait à peine 20 ans lorsqu’il est arrivé à ROUBAIX. On le dit mécanicien, mais peu l’ont vu travailler. L’alcool le rend souvent indisponible … Depuis longtemps Célina est victime de ses brutalités. Plus d’une fois les voisins sont intervenus. Le Tribunal Correctionnel l’a condamné, l’année dernière, à quinze jours de prison, pour coups et blessures.

 

Célina quitte rarement le logis. Elle a honte. Elle est plus âgée que lui : elle a 62 ans, elle en paraît 80. Son visage est défiguré par la violence. L’œil gauche est fermé. Une chevelure longue, grise et sans vie, rend son allure encore plus misérable. Elle vit depuis 10 ans avec NEF. Son premier compagnon est mort d’un accident du travail, l’abandonnant avec ses trois fils : sa seule raison de vivre.

 

NEF pousse fortement la porte à double battant donnant directement dans la cuisine, la seule « pièce du bas ». Le bruit résonne dans toute la courée qui sait et attend. La scène se répète chaque soir. Il monte en titubant l’escalier conduisant à la chambre mansardée, sous les combles, en prononçant des paroles incompréhensibles.

 

Craignant le pire, Célina feint de dormir. D’un geste fou, il arrache les draps, saisit Célina par les pieds et la jette sur le sol.

 

- « Sors feignasse ! Dégage, laisse moi la place. Tu dors toute la journée. Je vais t’apprendre … »

 

Pendant plusieurs minutes il la rue de coups de pied. Elle crie et gémit. Un râle horrible … puis, plus rien … elle est assommée … évanouie.

 

Laissant sa compagne à son pauvre sort, Nef se couche, tout habillé et s’endort en geignant. On entend ses souliers tomber sur le plancher. L’horloge de l’église Ste. Elisabeth, toute proche, annonce qu’il est onze heures.

 

Le lendemain matin, Albert, le fils aîné de Célina, vient prendre un café chez sa mère : c’est une vieille habitude. Son seul rayon de soleil de la journée, l’unique instant de bonheur de Célina.

 

La porte n’est pas fermée. Il entre. La cuisine est dans l’obscurité. Il fait froid. La cuisinière devrait être chargée de charbon. Il y fait souvent trop chaud, une chaleur rendue humide et irrespirable par le linge qui sèche. Il monte. Le spectacle est lamentable. Sa mère gît sur le sol, son visage est méconnaissable. Elle est éveillée. Elle souffre. Le dos lui fait très mal. Albert secoue NEF qui se dresse sur son lit en proférant insultes et injures. Avec grande difficulté, ils réussissent à mettre Célina sur le lit.

 

Elle réclame un café.

 

Les deux hommes descendent. On appelle les frères. NEF n’avertira pas le médecin. Il n’aime pas qu’il mette son nez dans ses affaires.

 

Laissant la pauvre femme assoupie, ensemble ils se rendent chez Irma, à l’estaminet « Au mont de Piété », à la sortie de la courée. La salle est déjà bien occupée en ce milieu de matinée. Une atmosphère lourde plane dans les rangs. L’alcool pollue déjà les conversations. Tous sont allés écouter, la veille, Edouard ANSEELE, à l’Hippodrome.

 

Le fondateur du « Parti Socialiste Belge » les incite à la lutte : la terrible grève de 1880 a laissé des traces. Chacun se souvient du discours du Maire Charles DAUDET : « Il y a parmi nous, des hommes, des femmes, des enfants qui pleurent parce qu’ils ont faim et soif ». La lutte a un prix et ils ont peur. Jules GUESDE est de plus en plus présent à Roubaix.

 

La rue des Longues Haies deviendra, un jour, la rue Edouard Anseele.

 

NEF quitte brutalement l’assemblée, sans mot dire, et rentre chez lui. Albert le rejoint une heure plus tard. Le spectacle est à peine supportable. Sa mère gît sur la terre battue de la cuisine, dans une mare de sang. Ses lèvres sont aplaties, sa bouche est déformée, son nez écrasé. Elle vit encore. NEF, dans son lit, dort et ronfle.

 

Albert réussit à installer Célina sur deux chaises près de la cuisinière. Il nettoie son visage, allonge ses jambes. Elle est incapable de boire le café qu’il a réchauffé. Il la veille …Il s’endort.

 

Quand il ouvre les yeux, la journée est déjà bien avancée. La tête de sa mère est penchée vers lui. Célina est morte sur son épaule.

 

NEF ne comprend pas le vacarme dans l’escalier. Les menottes passées par les gendarmes alertés lui rendent brusquement ses esprits.

 

- « Elle était saoule … Elle est tombée sur les marches. Je dormais. Je n’ai rien entendu. C’est de sa faute, elle buvait trop … »

 

Les voisins savent que Célina est sobre. NEF est connu de tous. Et puis, le médecin légiste n’a-t-il pas constaté une tentative d’étranglement.

 

Aucune circonstance atténuante n’est venue alléger la condamnation de NEF.aux Travaux Forcés à perpétuité. Comment a-t-il réussi à sauver sa tête ? On ne le saura jamais. La justice a ses mystères.

 

On le retrouvera mort dans sa cellule. Il avait 61 ans.

 

Pendant longtemps, les roubaisiens parlèrent de Célina au « Rendez-vous du Mont de Piété », en face de cette vénérable Institution. Ils n’avaient que la rue à traverser pour dépenser l’argent de leurs gages. Irma était toujours aussi accueillante.

 

En 1893, Jules Guesde est élu Député du Nord.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec * .


Il n'y a aucun commentaire pour le moment.