Société d'émulation
de Roubaix

Affaire Penoy

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L'AFFAIRE PENOY

 

 

La journée a été fatigante pour Rosalie VANGANSBEKEL, la patronne de « L’HOMME DE FER » au 48, de la rue des Longues Haies. Son estaminet marche bien. Cette solide flamande, arrivée à ROUBAIX en 1893, aime son métier et ses clients.

 

Elle rince les derniers bocks de bière en regardant distraitement la nuit envahir son quartier. Elle est intriguée par le comportement curieux de Louis PENOY, un habitué du comptoir, faisant nerveusement les cent pas sur le trottoir. Il se retourne, sans arrêt. Il est en sueur. Il pousse la porte du cabaret.

 

- « Eu’n chope Rosalie, eu’n bir, j’in peu pu », lance Louis essoufflé en passant la porte de l’estaminet.

 

- « Je t’ai vu courir Louis. Ca m’étonne pas. Qu’est-ce que tu fabriques à transporter ces deux échelles ? ».

 

- « La tabatière de Jeanne a une fuite. Je vais la réparer demain matin. BRABANT me les a prêtées, sans payer. Il m’a même donné une corde pour les attacher … ».

 

Rosalie, connaît bien Louis et Jeanne PENOY.

 

Courageuse et travailleuse, Jeanne ne vit que pour ses deux petits garçons qu’elle a été obligée de laisser à GAND en Belgique, chez ses beaux-parents. Elle en souffre beaucoup. Le plus jeune est à l’hôpital, soigné pour une tumeur blanche. C’est pour ça qu’elle était en Belgique depuis deux semaines. Et puis, on lui avait dit que là-bas, le travail était plus facile, mieux payé. Peut-être que Louis trouverait un emploi … car elle avait de plus en plus de difficultés à faire vivre sa famille avec son seul salaire de tisserande.

 

Louis PENOY … triste personnage : 42 ans peut être, mais en paraît beaucoup plus. Jeanne aussi accuse lourdement ses 36 ans. Lui c’est l’alcool. Elle, est marquée par la violence et la tristesse. Souvent elle se réfugie chez ses parents, rue de Lannoy, pour fuir les coups de Louis. Blessée, défigurée souvent meurtrie dans sa chair, jamais elle n’a porté plainte malgré la pression de sa famille et de ses voisins : Louis est le père de ses enfants et cela demeure sacré pour elle.

 

Depuis un an Louis et Jeanne louent une chambre au-dessus de l’épicerie DELESCLUSE au 54, de la rue des Longues Haies. De braves gens ces DELESCLUSE. Henri DELESCLUSE et sa femme aiment bien Jeanne qu’ils accueillent souvent dans leur petit magasin-buvette. Elle s’installe sur une chaise, discrète, elle écoute et regarde en tricotant pour ses enfants. Pour elle, ce coin de boutique est un coin de paradis, de paix, d’affection et d’amitié . Que c’est bon de voir les gens sourire et lui parler avec gentillesse. Certains même lui demandent des nouvelles de ses enfants. Tout cela Louis ne l’accepte pas. Il est terriblement jaloux. Jeanne n’a rien à faire chez DELESCLUSE. Elle peut rencontrer des hommes. Il est convaincu qu’elle cherche à le tromper. Souvent même il l’a enfermée dans sa chambre.

 

Jeanne a été mal accueillie, à GAND, chez ses beaux-parents. La maison était petite et la promiscuité insupportable. On vit mal les querelles de Louis souvent ivre. Et pourtant Jeanne est toujours la première devant la porte des usines pour trouver un emploi. Le textile belge est aussi en crise. Elle commence à se décourager …

 

Alors un rayon de soleil … sa sœur lui a trouvé un poste de tisserande, à ROUBAIX, chez BURRY MATHON … un bon patron. Elle a déjà travaillé pour lui. Elle repart seule à Roubaix, malgré la colère et le refus de Louis qui n’accepte pas cet éloignement même s’il ne doit être que provisoire. Les DELESCLUSE l’accueillent à bras ouverts et Jeanne retrouve sa chambre qu’ils n’avaient pas encore re-louée. Une mauvaise surprise l’attend : Louis, à son insu, était revenu une journée et avait vendu le maigre mobilier. Il avait même déchiré et jeté ses quelques vêtements. Les braves DELESCLUSE le savaient. Ils étaient désolés, ils n’avaient pas réussi à tout déposer chez ses parents, comme elle l’avait demandé.

 

Jeanne est maintenant décidée, Louis a dépassé les limites. Elle ne retournera pas à Gand. Elle va se séparer de lui et vivre seule et ne penser qu’à ses enfants. Elle en informe Louis.

 

Rosalie VANGANSBEKEL, la cabaretière, regarde Louis avec inquiétude. Elle sait combien la boisson peut le rendre agressif et dangereux. Depuis que les DELESCLUSE lui avaient interdit l’accès à leur épicerie, il s’est toujours réfugié dans son café. N’a-t-il pas, un jour, proféré des menaces de mort en venant récupérer sa femme avec violence. Rosalie est une habituée des confidences d’ivrogne.

 

- « Jeanne va me suivre. Demain on repart à Gand. Sinon ça va chauffer ! »

 

- « Si tu veux, je vais la chercher et vous discuterez ici. Ne va pas dans sa chambre. Je te connais, ça finira mal. D’ailleurs, c’est curieux, il n’y a toujours pas de lumière. A mon avis elle a dû se coucher tôt. Elle fait de longues journées ».

 

- « Il faut bien que je dorme quelque part. Je ne peux même pas passer chez DELESCLUSE, ils ferment tôt ces fainéants. De toutes les façons, ils me fouteraient à la porte. Je vais aller voir ».

 

L’église Ste-Elisabeth, proche, sonne dix coups. La pleine lune illumine toute la rue, presque vide à cette heure. On entend encore des cris d’enfants profitant des derniers moments de liberté avant de s’endormir, frères et sœurs enlacés dans la seule pièce du haut où les cauchemars laissent de moins en moins de place aux rêves.

 

Rosalie ferme les volets de « L’HOMME DE FER » en jetant un dernier regard vers la fenêtre de Jeanne.

 

- « Au voleur … au voleur … »

 

Des cris stridents déchirent la nuit, comme un éclair. Les appels venaient de chez DELESCLUSE … de la courée GLORIEUX-LAUWERS, derrière le magasin. Quelqu’un a dû pénétrer dans la boutique. Rosalie ferme hâtivement son estaminet et se précipite. Dans la cour règne la confusion. Tout le monde est dehors. Un homme s’enfuit par les toits. Rosalie reconnaît les deux échelles de Louis, attachées par une corde, posées contre la façade arrière de l’épicerie DELESCLUSE, devant la chambre de Jeanne …

 

Et puis, tout va si vite … Rosale VANGANSBEKEL croit vivre un mauvais rêve. Maintenant elle est là, ce 10 Décembre 1901, devant la Cour d’Assises de DOUAI, avec les gens du quartier, écoutant le Procureur Général lire l’acte d’accusation d’une voix monocorde, elle a un choc : il parle de « L’HOMME DE FER », son cabaret !

 

- « Dans un cabaret voisin, il attend que la nuit soit complètement venue. Vers dix heures, il applique les échelles contre le mur de derrière de l’habitation DELESCLUSE, où sa femme a son appartement, gagne en suivant une plate-forme établie à environ 7 mètres du sol, la tabatière éclairant la pièce à usage de cuisine de cet appartement et s’introduit dans ladite pièce par cette ouverture. Pour ne pas faire de bruit, il laisse ses chaussures sur la plate-forme. Bien que armé de son couteau de poche qu’il a ouvert, il prend un grand couteau qui se trouve habituellement dans la cuisine, sur la table. Puis, il pénètre dans la chambre de sa femme. Celle-ci est couchée et probablement endormie. Il lui porte, avec le grand couteau, un violent coup sous l’oreille droite. La victime s’enfuit dans l’escalier, pendant que l’accusé disparaît par où il est venu. La dame PENOY a à peine descendu l’escalier conduisant du deuxième étage au premier, qu’elle meurt. L’autopsie a démontré que les gros vaisseaux au cou avaient été sectionnés, ce qui a déterminé une hémorragie mortelle ».

 

PENOY lance un œil furtif, vers le magistrat. Le Président du Tribunal appelle à la barre le Commissaire de Police de la ville de Roubaix, Joseph SQUIVEE ; conscient de son importance, le fonctionnaire sait qu’il joue un peu sa carrière.

 

Il raconte que le 3 Mai 1901, on vient l’informer qu’une femme a été assassinée par son mari, rue des Longues Haies, n° 54 et que le meurtrier s’est enfui par les toits. Il se rend aussitôt sur les lieux et pénètre dans la maison. Sur le palier du premier étage, il trouve le corps de Jeanne PENOY, assise sur le plancher, renversée en arrière, le dos appuyé sur une chaise renversée. Elle ne donne plus signe de vie. Près du corps une large mare de sang. Il monte au deuxième étage. Sur le mur, dans l’escalier, à gauche en montant, il remarque des taches de sang. Sur la porte d’une chambre, une trace de main ensanglantée. Il arrive à la chambre à coucher. Le lit est défait, les draps et les couvertures sont jetés sur le plancher et pleins de sang.

 

L’agent DESMET, son collègue, lui remet alors une redingote noire et une paire de souliers que l’on vient de trouver sur les toits, ainsi qu’un chapeau en feutre mou noir. Sur le devant du vêtement il trouve plusieurs traces de sang. Il en observe également sous la manche gauche. Dans la poche intérieure de la redingote, il voit un livret d’ouvrier délivré à Roubaix le 20 Mars 1901, au nom de PENOY Louis, né à Gand le 24 Mai 1859 ainsi qu’un certificat de l’usine Etienne MOTTE & Cie. Au cours de l’enquête, un agent le prévient que PENOY vient d’être arrêté dans un grenier de la rue St. André. En présence de l’exaltation de la foule, il donne l’ordre de le conduire immédiatement au poste central. La foule suit, en poussant des cris « A MORT » et, malgré les efforts des agents qui reçoivent eux-mêmes des coups, le criminel est frappé à diverses reprises.

 

Armand DUBOIS, le cabaretier qui a arrêté PENOY dans sa fuite, s’avance, fier, droit, « regardant si on le regarde ». Il va raconter, à nouveau, son exploit … mais que la barre lui paraît loin ! Et maintenant, il jure de dire toute la vérité.

 

- « Je m’appelle DUBOIS Armand. J’ai 45 ans et je suis cabaretier à Roubaix au n° 1 de la rue St. André. Le 3 mai 1901, vers onze heures, étant chez moi, j’ai entendu crier « au voleur » et j’ai tout de suite visité la chambre de mes locataires dont quelques fenêtres étaient restées ouvertes. Me trouvant à l’une des fenêtres du premier étage, j’ai ensuite entendu crier « à l’assassin » et j’ai vu un individu fuir en suivant la gouttière d’un bâtiment voisin. Je me suis rendu dans mon grenier, comme je ne pouvais pas facilement ouvrir la porte, je fais un certain effort, elle céda. J’ai pu constater qu’elle avait été maintenue par un individu qui s’est sauvé par la tabatière de la toiture. Je me suis précipité sur lui et, aidé d’un agent de police arrivé près de moi, je suis parvenu à m’emparer du fuyard qui sur nos interpellations, a avoué être l’auteur du meurtre ».

 

D’autres agents de police sont arrivés, ont emmené l’assassin mais, malgré nos efforts, nous n’avons pu garantir complètement l’inculpé de la colère de la foule qui nous suivait en criant « A MORT ».

 

Il a reçu plusieurs coups et, nous-mêmes, en avons reçu, en voulant le garantir. Nous avons, cependant pu le maintenir et le conduire au poste central sans qu’il ait été blessé ».

 

Le Président remercie « administrativement » DUBOIS, qui semble interloqué par l’indifférence du Tribunal à son courage. Regagnant sa place, ses paroles sont remplacées par le bruit de ses chaussures neuves sur le parquet accompagné du gémissement du cuir raide.

 

Les jurés, de braves gens dit-on, ne semblent pas émus par le numéro héroïque de notre justicier. Ils ne sont pas non plus bouleversés par les témoignages élogieux des employeurs de Jeanne. Seul PENOY écoute avec une tristesse indéfinissable. Maître MARCHAND, son Avocat, baisse la tête, inquiet : toutes ses qualités n’arrangent pas ses affaires. Ne pourraient-ils pas lui trouver un défaut auquel se raccrocher ?

 

Jeanne a travaillé 15 ans chez Armand MASSON, Grande rue, longtemps chez WIBAUX-FLORIN, rue Cuvelle et puis, chez Eloi MULLIEZ, quelques années et, enfin, chez BURRY-MATHON, rue du Fontenoy, où elle était « Très estimée pour son bon travail, son assiduité et sa bonne conduite. Très appréciée de son Directeur et de ses compagnes ».

 

PENOY est terriblement pâle. Il n’ose pas regarder le public. Chaque hommage lui traverse le corps comme un poignard. Il a tué « une sainte femme ». Pense-t-il à ses enfants ? Certainement. Tous les regards sont fixés sur lui. Il a honte.

 

Le Président lit, d’une voix monocorde :

 

- « Au cours de votre service militaire, je remarque que vous avez été condamné par la Cour Militaire du Brabant à un an d’incorporation correctionnelle pour outrage à un supérieur. Ayant déserté, vous avez encouru une deuxième condamnation à un an d’incorporation correctionnelle pour ce fait. Après votre désertion, vous êtes venu vous fixer à Roubaix, où vous avez épousé , le 9 Juin 1884, la dame NAEMS Jeanne, dont vous avez eu 5 enfants, deux seuls sont encore en vie. L’un demeure chez la mère de votre femme et l’autre, qui souffre d’une tumeur à une jambe, est hospitalisé à Gand ».

 

PENOY lève la tête, son visage est triste.

 

« On nous signale, à Roubaix, et partout où vous avez travaillé, comme « violent » vous adonnant à la boisson et paresseux".

 

Vous avez fait de votre femme une véritable martyre et, lorsqu’elle se réfugiait chez ses parents, vous alliez même jusqu’à porter la main sur eux.

 

Votre logeur, DELESCLUSE, a dit en effet, que ce n’était pas à croire ce que vous avez fait passer à votre femme ».

 

L’accusé regarde fixement le magistrat.

 

« Avez-vous quelque chose à ajouter ? » lui demande le Président.

 

- « Ma femme avait, en effet, les qualités que vous indiquez. Quand à moi, je ne mérite pas ces renseignements là. Je travaillais, régulièrement, et je m’amusais quelques fois, le dimanche, comme les autres ouvriers ».

 

- « Je note, par ailleurs, continue le Président, que vous avez menti au Juge d’Instruction, affirmant que votre femme vous avait provoqué et mis en colère, ce qui expliquerait votre acte, alors que toutes les expertises montrent que vous l’avez sauvagement tuée pendant son sommeil et cela était, depuis longtemps, prémédité ».

 

- « Monsieur le Président, je répète que je n’ai jamais voulu tuer ma femme, que je regrette tout ce que j’ai fait et que je vous demande pardon, à genoux ».

 

On n’écoute déjà plus PENOY qui doit se sentir écrasé par l’enclume de la haine. Aucune compassion ne plane dans la salle.

 

Maître MARCHAND se lève lourdement conscient de sa tâche immense. Curieusement, son personnage semble fondu dans l’ombre floue de son client. Un rayon de soleil agressif éclaire les juges, le rangeant définitivement dans l’obscurité. PENOY baisse la tête, ne laissant visible que sa chevelure noire. Ecoute-t-il son défenseur ? Plus personne n’y croit et pourtant les tournures de phrases sont belles … Une grande plaidoirie … Un grand moment de culture qu’aurait, sans aucun doute, apprécié un jury littéraire.

 

Mais ici … on est ailleurs !

 

Après un court délibéré, la sanction tombe … LA PEINE CAPITALE … aucune circonstance atténuante.

 

PENOY tombe sur sa chaise. Il regarde fixement le Président, comme pour implorer on ne sait quoi. Quelle pâleur ! Son avocat lui serre fortement le bras. Les deux gendarmes, qui l’encadrent, l’aident à se lever … lui passent les menottes. Il se tourne une dernière fois vers le public nombreux, à la recherche d’un regard … DELESCLUSE est là … Il reconnaît Jules VERMEIRE, le porteur de pain, son ami … tous étaient là, tous buvaient avec lui, chez Rosalie. Pourquoi ont-ils applaudi à la lecture de la sentence ?

 

Le 12 Décembre 1901, la Cour de Cassation « rejette le pourvoi de PENOY contre l’arrêt de la Cour d’Assises du Nord en date du 14 Novembre 1901 ».

 

Par décret du 29 Septembre 1901 du Président de la République Emile LOUBET, la peine est commuée en Travaux forcés à perpétuité.

 

« La martyre de la rue des Longues Haies » inspirera de nombreux chanteurs et poètes. La mémoire populaire n’a jamais oublié Jeanne.

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