Société d'émulation
de Roubaix

Affaire Vroman

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AFFAIRE VROMAN

 

Il a une bonne tête le petit Edmond VROMAN. Malgré ses huit ans, il répond clairement au Président CERTEUX qui l’interroge avec une attention toute paternelle. Il hésite parfois à dire ce qu’il pense, ce qu’il sait. C’est son Père … Dire du mal de son Père !

 

Pourtant, c’est bien lui qui a tué sa Maman. Il a tout vu. Maintenant, il est seul, séparé de ses frères et sœurs. « On l’a placé », comme on dit, « à la Société de Patronage de Lille » avec les enfants abandonnés, sans famille, orphelins. Où sont-ils ? Sa chère petite sœur Fernande, et Achille, et Marcel … il a 3 ans ?

 

- « Depuis que mes souvenirs me le permettent, j’ai toujours entendu mon père disputer ma mère, notamment ces temps derniers.

 

Mon père était sans travail depuis le 1er Mars et, depuis cette date, ces scènes devenaient de plus en plus fréquentes et de plus en plus vives.

Edmond s’arrête quelques instants, et reprend à voix basse :

 

- « Le 6 Mars, alors que j’étais couché, mon père est rentré et s’est mis à chanter l’Internationale. Quelques instants plus tard j’ai entendu une dispute entre mon père et ma mère. Des gros mots ont été échangés mais je n’ai pas pu les comprendre, vu mon éloignement. J’ai entendu ensuite ma petite sœur crier et je suis descendu pour voir ce qui se passait. Dans l’escalier, j’ai aperçu ma mère qui chancelait.

 

Un instant auparavant j’avais entendu mon père monter à sa chambre et en descendre précipitamment ».

 

L’émotion des Jurés est perceptible.

 

- « Lorsque ma mère fut étendue sur le carrelage, mon père alla chercher en haut une couverture et un oreiller pour la soutenir, puis il me demanda d’aller chercher les voisins. J’ai frappé à la porte de Monsieur FANSON mais ces personnes craignent mon père et n’ont pas voulu venir. Au n° 5 de la rue Jean Macé, j’ai demandé des allumettes et je les ai rapportées à mon père. Je me souviens, dans la cuisine, le gaz était éteint et la pièce n’était éclairée que par une veilleuse »

 

Le président remercie Edmond avec douceur.

 

Pauvre enfant ! Il aime tant sa maman qu’il ne reverra plus. Les gens disent qu’il lui ressemble beaucoup.

 

Tout le monde a de l’estime et de l’affection pour Eugénie WARMEL qui a épousé Fernand VROMAN à Roubaix le 8 Août 1919. Il a fait la guerre. Il a même une pension militaire. Il aurait été courageux. Peut-être en parle-t-il trop souvent !

 

Eugénie fait l’admiration de tous. Elle ne vit que pour ses quatre enfants qu’elle élève si bien. Elle est belle et les hommes la regardent, sans succès. Plutôt grande, son visage émacié enrichit davantage encore l’éclat de ses grands yeux noirs.

 

Dès les premiers jours du mariage, la discorde s’installe dans le ménage.

 

Fernand est paresseux, violent, ivrogne. Souvent sans emploi, il passe ses journées au café, dépensant les faibles revenus de la famille. Eugénie supporte tout du père de ses enfants. Elle a tout essayé.

 

Pour gagner un peu d’argent, elle fait des lessives dans la petite maison qu’ils occupent au début de leur mariage, dans la Cour Ste. Sophie, rue de Denain. Pourtant, l’équipement est modeste : une simple batteuse à la main, comme en possèdent tous les roubaisiens. Ils n’ont même pas la place pour une lessiveuse. Le linge met une éternité à sécher.

 

Ils ont alors Edmond, leur premier enfant.

 

Pendant la grande grève du Textile en 1921, c’est la misère. Chômeur, Fernand touche dix francs par semaine et deux pains au syndicat C.G.T. « LA PAIX ». Il a, comme autre ressource, sa pension militaire de 245 francs par trimestre. Un de ses voisins de la Cour Ste. Sophie, rattacheur, raconte même qu’à l’insu de ses camarades et du syndicat, VROMAN s’est fait embaucher aux « Huileries d’Odessa » rue d’Alger et qu’il s’absentait de l’usine pour aller à « LA PAIX » toucher des secours auxquels il n’avait pas droit.

 

Dès le début de la grève, VROMAN se déclare partisan de la manière forte,  assurant aux meneurs que l’action pacifique n’aboutirait qu’à un échec. Une forte tête.

 

A la naissance de Marcel, le 9 Mars 1925, ils décident de déménager et trouvent une petite maison au 11, rue Jean Macé à Roubaix. Quel bonheur pour Eugénie ! Une maison « en front à rue ». Des chambres au premier étage pour les enfants, une cuisine, une cour pour faire la lessive et sécher le linge en été !

 

Malheureusement, VROMAN emporte avec lui sa violence. Les voisins l’ont très vite rejeté. Il fait des scènes continuelles à sa femme et plusieurs d’entre elles provoquent l’arrivée de la police. Tout le quartier craint VROMAN et n’ose souvent pas intervenir quand les enfants appellent « à l’aide ».

 

En Décembre 1927, VROMAN trouve un emploi de chauffeur livreur à la Quincaillerie HENNEUSE, Place Ste. Elisabeth. Très vite les relations vont dégénérer pour des raisons obscures. Ses patrons, catholiques pratiquants, lui reprochent, paraît-il, sans cesse de ne pas aller le dimanche à la messe. Il ne peut plus le supporter. Il claque la porte.

 

Et puis, le drame.

 

Nous sommes le 6 Mars 1928. VROMAN est au chômage, ce qui ne l’empêche pas de gaspiller les quelques économies du ménage dans les Débits de boissons. Il rentre le soir, comme d’habitude en état d’ivresse. Eugénie lui adresse des critiques bien méritées.

 

- « Tais toi ! Tu me fais sans cesse des reproches. Je cherche du travail. J’ai trouvé. Je suis embauché chez LANDRIEUX à Roubaix. Je commence demain ».

 

- « Ils auront vite compris. Je te croirai quand tu auras ta première paye ! » lui répond Eugénie.

 

Furieux, VROMAN monte au premier étage, prend un couteau et descend dans la cuisine où Eugénie est restée. Elle comprend immédiatement l’état de folie de son mari.

 

- « Je t’en supplie, pas ça … Pense aux enfants ! »

 

Il la frappe avec son arme. La violence est telle que le couteau traverse le poumon et perfore de gros vaisseaux. La mort, d’après le Docteur DELAHOUSSE – Médecin Expert – a suivi de quelques minutes.

 

Eugénie était enceinte de cinq mois.

 

Son forfait accompli, VROMAN dépose sa victime sur le carrelage de la cuisine, place une couverture sur le corps et essaie, en vain, d’avoir des secours auprès des voisins. Terrorisés, aucun d’eux n’ose intervenir.

 

Les enfants, réveillés par le bruit, ont assisté au meurtre, assis sur les marches de l’escalier. Sans une pensée ou un geste pour eux, VROMAN sort pour acheter des cigarettes au Débit de tabac du Boulevard de Fourmies, tout proche. A son retour, la police l’attend. VROMAN reconnaît les faits.

 

- « J’voulo po l’tuer. J’ai tapé un peu trop fort ! »  bafouille-t-il sans cesse.

 

Le 7 Mars 1928 il est emmené à la Maison d’Arrêt de Loos lez Lille.

 

Le 9 Juillet 1928, VROMAN apparaît devant ses juges dans une attitude visible d’abattement. La tête baissée, il jette par instant des regards craintifs pendant la lecture de l’acte d’accusation par le Greffier THERY. Sa tenue est soignée et il n’est pas dépourvu d’une certaine élégance, avec ses cheveux noirs bien peignés et sa moustache coupée court.

 

Il répond, d’une voix nette, sans hésitation et en affectant une grande franchise, aux questions que lui pose le Président.

 

Monsieur DUPUICH occupe le siège du Ministère Public. Le défenseur de l’accusé est Maître Paul THELLIER de LILLE et Monsieur Emile DEMONT assume les fonctions de chef du Jury.

 

L’interrogatoire, mené avec beaucoup d’habileté par le Président, porte sur les antécédents de l’accusé. Il précise la conduite de VROMAN pendant la guerre : gazé, il présenta plus tard des signes de dérangement cérébral qui ont nécessité un internement de trois semaines.

 

Après les hostilités, le meurtrier travaille irrégulièrement. Il a la réputation d’être violent et plusieurs de ses innombrables patrons déclarent avoir dû le congédier pour ivresse et son caractère belliqueux.

 

VROMAN se défend avec une grande énergie et dans un élan d’indignation bien joué, il jure sur la tête de ses enfants qu’on le calomnie. On en arrive au jour du crime.

 

Le Président reproche à l’assassin son acte brutal et lui dit :

 

- « Mais vous n’aimiez donc pas votre femme ! »

 

l’accusé fait cette réponse ahurissante :

 

- « Oh, ne dites pas ça, Monsieur le Président ; je l’embrassai tandis qu’elle mourait. Voyez si je l’aimais ! »

 

Le Docteur DELAHOUSSE, qui a pratiqué l’autopsie de la morte, vient affirmer qu’il n’y a pas eu lutte. Le coup a été extrêmement violent, traversant le poumon et tranchant l’aorte. La mort a dû être immédiate.

 

Le Docteur CHOCREAUX a procédé à l’examen mental de VROMAN. Il conclut que le meurtrier doit être reconnu pleinement responsable de son acte. Il n’a pas agi en état d’ivresse. D’après les recherches faites par le médecin, VROMAN fut interné après guerre, non pas pour troubles mentaux ordinaires, mais pour « éthylisme » ou accès d’alcoolisme, ce qui est loin d’être la même chose.

 

Après le long défilé des témoins, l’Avocat Général se lève :

 

- « Bien triste individu » dit-il, « que celui qui est devant vous, Messieurs. Mauvais fils, mauvais mari, mauvais ouvrier et mauvais père »

 

Mauvais fils … Sa mère, il y a trois ans, fut obligée de s’enfuir de chez lui en abandonnant son mobilier et ce qu’elle dit de lui est un terrible réquisitoire.

 

Mauvais ouvrier … Il suffit, pour s’en convaincre, de suivre la lecture des dépositions qu’ont faites ses multiples patrons.

 

Mauvais mari … il buvait sa paye, battait sa femme, allant jusqu’à la lier sur son lit pour mieux lui faire subir des sévices.

 

Sa femme, par contre, était aussi courageuse que VROMAN était paresseux. Elle lui reproche, le soir du crime, de ne pas travailler et la brute sans pitié, sans s’arrêter à ses supplications, la frappe de toutes ses forces et, l’ayant tuée, sort pour aller fumer une cigarette.

 

On vous dira qu’il ne possédait pas toute sa raison. Vous savez ce que le Docteur CHOCREAUX disait tout à l’heure : « VROMAN est entièrement responsable de ses actes » ; vous le considèrerez comme tel et, écartant les circonstances atténuantes, vous lui infligerez la prime sévère qu’il mérite ».

 

Quand l’émotion soulevée par cette péroraison s’est calmée, Maître Paul THELLIER se lève. Il va s’attacher à détruire la forte impression causée par le réquisitoire de l’Avocat général. Sa tâche est ardue ; la situation de son client désespérée et il sait que toute sa belle et chaude éloquence ne pourra plus changer, désormais, l’opinion du jury. Il plaide quand même avec des accents qui émeuvent :

 

- « la défense » déclare-t-il « n’a pas de folles espérances. Elle ne réclame aucune pitié pour l’accusé ; elle veut la justice, mais une justice humaine ; une justice qui ne soit pas impitoyable.

 

Cet homme, que tout le monde abandonne aujourd’hui, vous ne pouvez l’empêcher d’aimer ses enfants et vous ne voudrez pas l’en séparer à jamais. Il a tué sa femme, certes, mais il regrette amèrement son acte. Allez-vous l’empêcher de racheter sa faute ; sa première faute puisque vous ne relevez aucune condamnation à son actif.

 

Certes, sa conduite ne fut pas toujours exempte de blâme, mais vous vous rappellerez qu’il fit son devoir pendant la guerre, qu’il fut blessé et gazé et qu’il est titulaire de ce fait, d’une pension d’invalidité de 30%.

 

C’est au cours des hostilités que VROMAN, commotionné par l’éclatement d’un obus, dut être évacué et interné pour troubles mentaux ».

 

Evoquant la scène du crime et sa rapidité, Maître THELLIER tente de faire admettre que VROMAN a agi dans un moment de folie. « Il n’a pas prémédité son crime : il n’a pas voulu la mort de cette femme qu’il aimait ; il a frappé inconsciemment, dans une de ces crises semblables à celles dont il fut pris dans une tranchée de l’Argonne. Il n’est pas responsable et vous ne pouvez le condamner ».

 

C’est fini. Le défenseur s’est assis, épuisé par l’effort considérable qu’il vient de fournir. Le jury, inflexible – après s’être retiré pour délibérer – revient avec une réponse affirmative, écartant les circonstances atténuantes.

 

L’assassin est condamné aux Travaux forcés à perpétuité. En outre, à la demande de l’Avocat général, la destitutions des droits paternels du condamné est prononcée.

 

Fernand VROMAN est mort à l’hôpital de CAYENNE le 15 Juillet 1942. Il n’a plus jamais eu de nouvelles de ses enfants … Le petit Edmond est décédé le 25 Septembre 2001 à ROUBAIX.

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par vroman le 02/01/2016
et le petit Marcel VROMAN et décédé le 21 février 2012!
par VROMAN le 03/01/2016
Et le petit Marcel est décédé le 21 février 2012.