Société d'émulation
de Roubaix
Accueil > LES AVANCEES SOCIALES > Le monde du travail > Coopérative l'Avenir

Coopérative l'Avenir

goole+ facebook twitter

 

 
Communication présentée par
Monsieur Jacques PROUVOST
au Congrès de la Fédération
des Sociétés Savantes du Nord de la France en 1983
 
 
LES ORIGINES DU MODELE COOPERATIF
 
Avant toute chose, il faut préciser à quoi correspondait cette forme coopérative de société. C’était une réaction contre la vie chère, contre le crédit qui causait des ravages dans le porte-monnaie ouvrier, contre les fraudes et les falsifications dans la nourriture, qui s’était inspirée de pratiques existantes à l’étranger (Angleterre et Belgique) où cette lutte avait trouvé une solution sous la forme des coopératives de consommation.
 
La vie chère : Les consommateurs plus nombreux que les producteurs et les intermédiaires, ont toujours cherché à échapper aux majorations des prix qui font la vie chère.
 
Le crédit : La vente au comptant était en tête de tous les programmes de ceux qui voulaient supprimer le crédit, souvent usuraire, pratiqué sur le dos des petits consommateurs.
 
Les falsifications : Les multiples fraudes et les falsifications alimentaires ont été très répandues, tout le long du 19ème siècle, dans les grandes villes. Citons en exemple : le vinaigre de vin était additionné de vitriol et d’acides minéraux, le sel de cuisine était mélangé de plâtre, de terre et de salpêtre, enfin le pain contenait souvent de la sciure, de la fécule ou des sels toxiques. Or, la nourriture qui absorbait 70 % du budget était composée essentiellement de pain qui entrait pour 40 % dans les dépenses de la journée.
 
Pour lutter contre ces trois fléaux, deux influences étrangères ont eu leur part : d’un côté, les anglais qui avaient choisi la forme coopérative, de l’autre, les belges qui ont eu une influence considérable avec leur mouvement coopératif et le Voruit de Gand.
 
 
LES MODELES ANGLAIS ET BELGES
 
 
L’industriel roubaisien, Auguste Lepoutre (1825-1905) avait fait de nombreux séjours en Angleterre notamment en 1865 pour ses affaires. Il avait ramené les principes de Rochdale qui étaient la vente au comptant, le prix courant du commerce local et la répartition des bonis au prorata de la consommation.
 
Un ouvrier, Henri Dekraene, gantois habitant à Roubaix comme beaucoup de belges à cette époque, s’inspira du système coopératif du Voruit de sa ville natale, le système coopératif étant considéré par les leaders du socialisme comme l’auxiliaire le plus puissant pour propager leurs doctrines et métamorphoser, selon leurs vœux, la société. Pour eux, la coopérative n’est pas un but mais un moyen. Les sociétés coopératives doivent verser généreusement leurs bénéfices dans les caisses des groupes politiques. En outre, elles attirent à elles les éléments timides et indécis de la classe ouvrière qui n’entrevoient que l’amélioration immédiate de leur condition mais qui auraient hésité à donner leur appui aux organisations politiques du parti.
 
 
LES SOCIETES COOPERATIVES A ROUBAIX
 
 
Une des plus anciennes coopératives du Nord fut la Société de Consommation de Roubaix créée en 1865. Ce fut elle qui introduisit dans le Nord les principes et les formes constitutives des coopératives anglaises. Les buts que poursuivaient ces sociétés étaient nombreux et variés. Il y avait des sociétés à tendance politique, des coopératives neutres, des coopératives patronales.
 
Edouard Anseele, dont le nom fut donné à une partie de la rue des Longues Haies à Roubaix, avait fondé en 1876 la grande coopérative de Gand afin de faire rentrer de l’argent dans les caisses du parti socialiste. Il disait : « La coopérative est une citadelle établie par les socialistes d’où ils bombardent la classe bourgeoise à coups de tartines et de pommes de terre ».
 
A Roubaix, s’inspirant de la réussite belge, il y eut deux coopératives : « L’Avenir du Parti Ouvrier » et « La Paix ». Leur fusion donna une grande société coopérative : « La Paix ». Si, à Gand, en face du Voruit s’était établi le Volkbelang, à Roubaix, en face de « La Paix » s’était établi « L’Union » afin de concurrencer les coopératives socialistes. Cette importante boulangerie « L’Union » fut créée par les patrons du syndicat mixte de l’Industrie roubaisienne en 1892.
 
A côté des coopératives politiques, il y en avait d’autres qui, coopératives neutres, ne cherchaient que le « mieux vivre » en fournissant des produits de bonne qualité à un prix le plus avantageux possible, voulant même améliorer le sort matériel et moral de leurs membres.
 
 
ORIGINE DE LA SOCIETE COOPERATIVE "L'AVENIR" 
 
 
En 1885, le gantois Henri Dekraene, un flamand parmi les nombreux belges résidant à Roubaix, qui était alors une ville plus belge que française, demande l’autorisation de créer au n° 20 de la rue Beaurewaert, à l’estaminet « Au roi de la Bière », une coopérative avec cinq membres d’un petit groupe socialiste. Cette coopérative s’appela « L’Avenir du Parti Ouvrier » et installa son siège au cabaret du n° 3 de la rue Vallon et créa, à côté, au n° 5, une boulangerie coopérative.
 
Le cabaret de la rue Vallon abritait la Chambre syndicale ouvrière « relative » au tissage, qui avait été créée en 1872 et dont le président était Louis Leveugle habitant 57, fort Frasez, rue de l’Alma. Il y avait aussi la Chambre syndicale des ouvriers fileurs en laine et en coton, créée en 1880. En 1891, les deux coopératives « La Paix » et « L’Avenir du Parti Ouvrier » fusionnent sous le nom de « La Paix » et, afin de développer l’activité de la boulangerie et la vente du charbon, s’installent boulevard de Belfort. Leurs bénéfices leur permettent de bâtir la première « Maison du Peuple » qui fut inaugurée par Jules Guesde en 1901.
 
Pendant huit ans, la boulangerie de la rue Vallon resta inoccupée. Il semble que Louis Leveugle, le président de la chambre syndicale des tisserands, ait quitté sa maison du fort Frasez pour habiter au n° 3 de la rue Vallon et que ce soit bien lui qui ait réuni quelques amis pour fonder en 1899 une nouvelle société coopérative. Il l’appela « L’Avenir » sans doute pour bénéficier du courant commercial créé par l’ancienne société qui portait le nom de « L’Avenir du parti ouvrier » en supprimant « parti ouvrier » puisque son but était simplement coopératif.
 
 
FONDATION DE LA SOCIETE COOPERATIVE "L'AVENIR" 
 
 
Au premier procès-verbal nous lisons : Dimanche 4 juin 1895 se sont réuni à 8 heures du matin, rue Vallon n° 3,5 et 7, les actionnaires de la Société anonyme à capital variable « La Société Coopérative l’Avenir ». Les statuts de la société : l’acquisition, la fabrication et la manutention de toutes denrées, marchandises et autres objets destinés aux besoins des sociétaires et des consommateurs… ont été rédigés par acte devant notaire.
 
Directeur Gérant :
Henri Leveugle, rue Vallon à Roubaix, au traitement de 55 F par semaine.
Conseil d’administration :
Auguste Coquel, tisserand, rue de France
Jules Adam, teinturier, rue des Anges
Achille Cuvelier, épicier, rue de l’Alma
Achille Deschamps, tisserand, rue de Roubaix à Mouvaux
Eugène Weens, forgeron, rue Rubens
Commissaires de surveillance :
Léon Frémaux, tourneur, rue Jacquard
Emile Halluin, épicier, rue du Fresnoy
Louis Leveugle fils, employé, rue de l’Alma
Président : Eugène WEENS
Membres :
Louis Leveugle, tisserand, rue Vallon (habitait au siège)
Jacques Verleyen, marchand, rue Magenta (marchand de charbon)
Florimond Verleyen, débitant, rue Magenta (cabaretier)
Pierre Poulin, débitant, rue de Lannoy (cabaretier) – Son frère est gérant de la société coopérative « La Paix »
Léonard Maclis, tisserand, rue des Vélocipèdes
Pierre Leveugle, employé, rue du Riez à Wasquehal
Arnaud Leveugle, employé, rue du Riez à Wasquehal
Alphonse Decroix, épicier, rue Kléber à Tourcoing
 
 
Il y avait donc 17 personnes en tout, avec un total de vingt actions, le Directeur gérant en ayant quatre. Cette liste de noms appelle quelques remarques :
 
 
D’abord sur les Leveugle, tous de la même famille que nous trouverons tout le long de l’existence de « L’Avenir ». Ils sont quatre. Un donnera sa démission en 1905 et sera remplacé par un autre Leveugle, un fut président, l’autre fut concierge et le dernier fut directeur gérant de 1907 à 1920.
 
 
D’autre part, beaucoup des autres membres habitaient le même quartier : « La Guinguette », quartier que l’on appelle maintenant l’Alma-gare, et qui se situe au Nord de Roubaix. Il est bordé à l’Ouest par la voie du chemin de fer, au nord par le canal, à l’est par une rue à grande circulation, la rue de Tourcoing et enfin au sud par la rue de l’Alma.
 
 
Si tous n’habitent pas le quartier de la Guinguette où se trouve d’ailleurs la rue Vallon, beaucoup déménagent plusieurs fois. Le plus mobile, c’est Eugène WEENS, forgeron, qui change cinq fois d’adresse : rue Rubens en 1899, rue Vallon en 1902, rue de Lille en 1903, rue de Denain en 1904 et rue Carpeaux en 1905.
 
 
ACTIVITES DE LA SOCIETE COOPERATIVE "L'AVENIR" 
 
 
La boulangerie fut choisie comme type d’activité car la production de pain pouvait être entreprise avec peu de capitaux, quelques milliers de francs suffisaient pour acquérir le matériel nécessaire à la fabrication du pain consommé par plusieurs centaines de ménages. En outre, les procédés de fabrication sont simples et font courir peu de risques car on est assuré d’un débouché constant et régulier, les ménages consommant chaque jour une quantité de pain sensiblement égale. Il faut ajouter que la vente du pain procure souvent des bénéfices élevés. Des progrès considérables ont été réalisés par les sociétés de boulangerie quant au mode de fabrication du pain et de sa répartition.
 
 
A « L’Avenir », il y avait deux équipes de deux boulangers pour la fabrication, cinq voitures avec chevaux et de nombreuses voitures à bras avec chiens. En général, le pain est livré à chaque coopérateur en échange d’un jeton de cuivre, appelé jeton de pain que la société délivre à l’avance moyennant paiement d’une somme égale à la valeur du pain. C’est donc une sorte de monnaie spéciale, la monnaie de la société, sans laquelle on ne peut avoir de pain.
 
 
 
Mais à Roubaix, la vente de jetons pratiquée à Lille n’a eu aucun succès. Les consommateurs roubaisiens préféraient payer directement le pain au porteur qui remettait aux intéressés un jeton de partage pour chaque pain vendu. A propos de ces jetons, il sera décidé le 19 Juin 1902 de faire des jetons de 50 et de 100 en argent pour rendre plus difficile la contrefaçon. En outre, le jeton en argent conserve toujours une valeur marchande tandis qu’en cuivre, il ne reste plus aucune valeur une fois les jetons réformés.
 
 
La vie de cette boulangerie coopérative s’est déroulée sans heurt pendant 15 ans. Chaque année, une assemblée générale réunit quinze ou seize présents. On augmente le capital par émission d’actions de 25 francs qui sont souscrites par les présents. Les bénéfices sont répartis ainsi :
 
 
6 % à la réserve,
1 % au profit du capital en actions à distribuer et en dividendes en part égale de chaque action libérée,
93 % aux consommateurs au prorata de leurs achats.
Des jetons de présence sont donnés :
1.50 francs pour les membres du conseil d’administration,
2 francs pour les membres de la commission de surveillance.
 
 
Par ailleurs, la production va bien : 750 000 pains en 1901, 900 000 pains en 1902. Pourtant si « L’Avenir » a 3 000 adhérents, « La Paix » en a 4 500 et « L’Union » 13 950 durant l’année 1905. La concurrence existe car il y avait 10 boulangeries coopératives à Roubaix en 1905.
 
 
La Paix – L’Union – L’Indépendance ouvrière – La Justice – La Société de Consommation – La Confiance – La Coopérative du Tilleul – L’Avenir – L’Economie – La Prévoyante des « rentreurs » (à Croix mais 2 000 sociétaires à Roubaix).
 
 
En 1903, le conseil d’administration décide l’achat de nouveaux fours. Le 23 Avril, le directeur gérant rend compte d’une entrevue qu’il a eue avec une délégation des Sociétés coopérative « La Paix » et « L’Union » au sujet de l’augmentation du prix du pain. L’accord est fait pour l’augmentation à condition que les autres sociétés s’engagent à payer le même dividende en 1903 qu’en 1902. Il est prévu un dédit de 20 000 francs qui serait partagé entre les autres sociétés si l’une d’elles manquait à sa parole. Autre décision : il est prévu de supprimer le débit de boissons et avec l’emplacement « ragrandir » (sic) la place aux pains. Enfin, le concierge demande s’il n’était pas possible de fermer la boutique, pour la vente du pain, le Dimanche à 5 heures du soir.
 
 
En 1904, il est procédé au changement du directeur gérant, et l’on subit la hausse du prix des farines, mais la ristourne est maintenue : 0,15 francs par pain.
 
 
En 1906, le prix des farines monte encore, d’où une baisse de la ristourne : 0,12 francs. On peut lire cette réflexion dans le procès-verbal :
« Les consommateurs étant habitués à toucher 0,15 francs par jeton, un certain nombre d’entre eux s’étaient figurés que c’était un droit et donc se sont cru lésés dans leurs intérêts et ont abandonné la société coopérative ».
 
 
En 1905, elle avait fourni 1 500 000 pains.
En 1906, c’est la baisse : 1 300 000 pains, et on prend sur la réserve pour maintenir la ristourne de 0,13 francs.
En 1907, à la suite de la démission d’actionnaires, on intègre deux femmes : les épouses d’Albert Leveugle et d’Henri Leveugle plus un cabaretier et un employé.
En 1908, la crise que subissait la société s’est arrêtée le jour où l’on a installé un pétrin mécanique. Le pain devient d’une qualité irréprochable. Ce pétrin mécanique est le dernier cri du perfectionnement, acheté après des visites dans les plus grandes boulangeries de Lille, Gand et Bruxelles. Il permit à la société de recevoir une distinction honorifique à l'Exposition Internationale de Paris la même année.
 
 
En 1911, tout augmente, ce qui entraîne la baisse de la ristourne  de 10 centimes, on passe à 8 centimes. Mais en 1912, on remonte à 10 centimes par jeton.
 
 
En 1913, il y a une baisse de la fabrication, jusqu’à 850 000 pains, alors qu’en 1905, on en avait cuit jusqu’à 1 500 000.
 
 
En fait, c’est en 1915, pendant la guerre, que l’activité de la boulangerie s’arrêtera. Il y eut un différent, par sectarisme, entre le directeur gérant et le comité d’alimentation du Nord de la France dont Charles Debrabander, socialiste, était président à Roubaix. Celui-ci avait accusé Leveugle du mauvais rendement de la farine qui lui était fournie. Or, sur 13 livraisons de farine, il y en avait eu 13 sortes différentes ! Comme on refusa de payer les 724,50 francs que la ville devait à la société pour la panification, Leveugle préféra arrêter de travailler puisqu’il ne pouvait pas payer le personnel.
 
 
Le Tribunal de Commerce lui donna gain de cause en Novembre 1917 et la ville de Roubaix le paya en 1919. Ce fut la fin de la coopérative « L’Avenir » dont la société fut dissoute en 1920.
Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec * .


Il n'y a aucun commentaire pour le moment.