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de Roubaix
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La confrérie ND de l'usine

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Conférence donnée par M. Jacques PROUVOST

Membre de la Commission Historique du Nord

Président de la Société d’Emulation de Roubaix

 

L’interférence de la religion catholique et de l’industrie textile, il y a 100 ans, à Lille, Roubaix, Tourcoing, nous paraît aujourd’hui assez étonnante. Avec une confrérie, comme celle de Notre-Dame de l’Usine, nous sommes au point maximum d’un essai de pénétration de l’influence religieuse dans les usines.

Pendant le 19ème siècle, nous avions à Roubaix la mise en place progressive d’une industrialisation de jour en jour plus dure et implacable. La masse des ouvriers venus de Belgique et des alentours de la ville, se retrouvait complètement abandonnée des liens étroits et des guides qui faisaient la force de leur ancienne vie au village.

Ne voyant pas le changement subtil se faire chaque jour, les patrons attribuaient la misère des ouvriers non pas au salaire insuffisant, mais aux maux qui en découlaient.

D’abord l’intempérance qui avait augmenté surtout à partir de la liberté d’ouvrir facilement des cabarets. Puis l’immoralité produite par des logements trop exigus, où plusieurs familles vivaient ensemble et souvent plusieurs dans le même lit.

En effet, la liberté laissée aux patrons était également laissée aux entrepreneurs de construction qui, pour tirer le maximum de profit du minimum d’espace, devaient développer, à Tourcoing mais surtout à Roubaix, la construction des courées débouchant perpendiculairement sur la rue à laquelle elles étaient reliées par un étroit couloir.

Autre mal, le travail des deux sexes développé dans les mêmes salles d’usine, puis le manque d’ordre ménager, conséquence d’un repos trop court et d’une méconnaissance des règles non apprises dans leur jeunesse, engloutie très tôt dans le travail en fabrique.

Enfin, les habitudes d’économie complètement ignorées de la plupart en face de l’explosion de joie des rares jours de fêtes, ducasses ou de Saints Lundis.

Tous ces maux étaient les seuls responsables de la misère ouvrière, aux yeux des patrons.

Après la guerre de 1870, l’industrie textile de Roubaix se trouve dans une courbe ascendante marquée par une vie en usine de plus en plus importante avec tous les maux que nous venons de décrire.

En 1873, Léon HARMEL, lors du troisième Congrès de l’Union des Œuvres, présentait un rapport sur l’organisation chrétienne de l’usine, dont le retentissement fut tout de suite considérable.

De 1873 à 1876, devaient se créer dans le Nord, à l’image des Cercles ouvriers, destinés à servir de terrain de rapprochement entre les ouvriers et les patrons.

A la même époque, commencèrent à se tenir dans le Nord des Congrès Catholiques où se retrouvaient les patrons catholiques.

Dans ces congrès, les patrons comprennent le rôle qu’ils ont à jouer dans la réorganisation chrétienne de leurs usines. A l’extérieur, caisse qui subventionne des œuvres économiques, à l’intérieur, action pour le respect du dimanche et l’organisation des fêtes chrétiennes.

Au Congrès Catholique de mai 1879, les patrons du Nord publiaient une déclaration de principe sur la question sociale dans laquelle ils reconnaissaient la violation flagrante des préceptes divins dans l’usine – notamment en ce qui concerne le travail du dimanche.

Ils affirmaient que « l’ouvrier n’est pas une force qu’on utilise et qu’on rejette en ne tenant compte que des besoins immédiats de la production, qu’il est notre frère en Jésus-Christ, confié par Dieu aux patrons qui demeurent obligés de le placer dans des conditions propres à lui assurer le salut éternel ».

Pour réaliser ce programme, était née, en 1884, l’Association Catholique des patrons du Nord dont l’action devait se traduire par la création des Confréries de Notre-Dame de l’Usine sur le plan religieux et du Syndicat Mixte sur le plan social.

La création de la Confrérie de Notre-Dame de l’Usine était fortement marquée par l’influence de Léon Harmel et de ses expériences de réorganisation chrétienne dans sa fameuse usine au Val des Bois, près de Reims.

 

LE ROLE DETERMINANT D’HENRI BAYART

Au sein de l’Association Catholique des Patrons du Nord, où jusqu’en 1886 FERON-VRAU, de Lille, avait joué un rôle déterminant, un patron de Roubaix était en train de prendre un ascendant de plus en plus marqué sur ses collègues. C’était Henri BAYART-DUBAR.

L’homme était doué d’une forte personnalité. Intelligent, clairvoyant, prudent aussi, ne se décidant qu’après avoir étudié les problèmes sous tous les angles. L’origine de sa famille est l’exemple typique à Roubaix de la filière classique au 19ème siècle :

            De fermier, on passe au marchant-fabricant

            Puis au manufacturier

            Et enfin, au fabricant de tissus.

A Wattrelos, à la ferme de l’HORNUIERE, vivait la famille BAYART. L’aîné de la famille, Jean-Baptiste, portait encore le titre de Seigneur. A ce titre, il avait le privilège d’être le seul à Wattrelos à avoir le droit de porter des boucles d’argent à ses souliers. De lui est issue la branche terrienne qui a d’ailleurs essaimé en Belgique.

Le cadet, Pierre, marié en 1799 à une Roubaisienne Sophie LEFEBVRE, quitta Wattrelos pour venir s’installer à Roubaix et y créer une affaire de tissage à domicile. De lui est issue la branche industrielle.

Son fils Florimond BAYART-PARENT (1807-1890) développa l’affaire et, de manufacturier avec 400 tisserands à domicile, devient fabricant de tissus en créant un tissage mécanique rue de la Fosse aux Chênes avec 1000 ouvriers en fabrique.

Henri BAYART, né en 1841, le petit-fils, après des études au Collège de Tourcoing, se mit aux affaires avec son père et ses frères (il appartenait à une famille de 12 enfants). C’était au moment où le travail en usine se substituait au travail à domicile.

Les concentrations d’ouvriers et d’ouvrières amenaient, au point de vue de la moralité dans les usines, des conséquences dont les patrons ne se rendaient pas compte au début et en tout cas dont ils ne se croyaient pas responsables.

Henri BAYART, dont la mère née PARENT avait été un modèle de foi chrétienne, était trop chrétien pour ne pas s’intéresser à cette situation, trop intelligent pour ne pas comprendre qu’il avait dès lors une tutelle bienveillante à pratiquer. Mais il ne soupçonnait pas que cette tutelle puisse s’exercer à l’atelier et il se bornait, avec d’autres patrons, à convier les ouvriers dans des cercles catholiques (à bourler = jouer aux bourles).

Il y avait 4 à 5 cercles qui s’étaient ouverts en même temps à Roubaix. Henri BAYART y avait pris sa place. Il s’estimait en règle avec sa conscience quand il avait donné à tous l’exemple d’un patron catholique soucieux de remplir, envers ses ouvriers, ses devoirs de justice et de charité.

C’est là que s’élaborèrent, en 1877, un appel aux patrons chrétiens et un règlement dans lequel étaient signalés les abus les plus criants de l’atelier et les réformes les plus urgentes à envisager.

A Roubaix puis à Lille eurent lieu d’autres réunions. Mais elles ne continuèrent pas, car au sein d’une retraite de patrons au Château Blanc, à laquelle assistait Henri BAYART, s’éveilla l’idée d’une association de tous les patrons chrétiens de la région. L’Association Catholique des patrons du Nord fut ainsi constituée en août 1884 sous la présidence de l’abbé FICHAUX.

Henri BAYART fut parmi les fondateurs, mais voulut d’abord avant tout créer à Roubaix la Confrérie de Notre-Dame de l’Usine.

Henri BAYART pensait développer à l’intérieur de toutes les usines, avec une organisation commune, l’apostolat religieux dont il avait vu le résultat.

Mais il s’écarta des pionniers quand il envisagea de subordonner étroitement toutes réformes économiques à l’aménagement chrétien de l’usine. Léon HARMEL avait mené de front réformes morales et réformes sociales.

FERON-VRAU avait doté la corporation professionnelle d’une Confrérie ouverte aux ouvriers les plus chrétiens et les plus généreux.

Henri BAYART, au contraire, veut que l’appartenance à la Confrérie Notre-Dame de l’Usine soit une condition sine qua non de l’entrée dans le syndicat. Chaque usine, à ses yeux, sera pourvue d’une confrérie religieuse sous la dépendance du clergé paroissial.

Il écrivait : « Nous chercherons à jeter les bases d’une association professionnelle de façon à témoigner d’une manière effective de notre sollicitude pour les besoins matériels de nos ouvriers après avoir toutefois donné la primauté aux besoins de leur âme ».

Sa première idée avait été de fonder une vaste confrérie qui réunirait dans une même église paroissiale, sous la direction d’un doyen, tous les patrons et ouvriers chrétiens de la ville (une sorte d’association générale catholique).

Mais dans ces conditions, la confrérie eût été plus nominale que réelle puisque des patrons et des ouvriers ne se seraient montrés qu’à l’église et à de rares intervalles. Pour Henri BAYART, la rencontre devait avoir lieu à l’atelier même et d’une manière plus continue. Pour cela, il fallait modifier l’esprit général des ateliers et briser la glace qui sépare les patrons et les ouvriers.

Les patrons eussent été impuissants s’ils n’avaient rencontré parmi les ouvriers eux-mêmes des collaborateurs.

Quand Henri BAYART se décide, en avril 1887, à fonder à Roubaix la Confrérie Notre-Dame de l’Usine, il réunit ses employés dans son bureau et leur montrant, preuves à l’appui, les ravages de l’immoralité chez les ouvriers, les pria de servir d’intermédiaires entre lui et ses ouvriers.

Il leur dit : «  On peut ne pas m’aider, mais je ne peux permettre qu’on me fasse obstacle. En tout cas, dites bien à ceux à qui vous ferez part de mes intentions que, dans l’avenir, peut-être, notre œuvre se complètera par des avantages matériels, mais que pour le moment, en dehors du grand avantage moral que je poursuivrai avec eux, je ne puis leur promettre qu’une bienveillance amie et une protection toute spéciale ».

Henri BAYART voulait : « entrouvrir le toit de l’usine pour montrer le ciel aux ouvriers ».

Il avait l’habitude de dire, alors qu’il se dévouait au service de ses frères les ouvriers : « Dieu commande l’effort, mais il n’impose pas le succès ».

En octobre 1889, Henri BAYART participa, avec Léon HARMEL et Albert de MUN, au célèbre pèlerinage des « Dix Mille » ouvriers et patrons, qu’il mena à Rome devant Léon XIII et qui servit de préface à la publication de l’encyclique Rerum Novarum sur la condition des ouvriers.

La grande fatigue au retour de Rome le terrassa et Henri BAYART mourut le 2 mars 1890

 

QUELLE ETAIT LA CONFRERIE DE NOTRE-DAME DE L’USINE ?

 

Elle groupait dans chaque usine les ouvriers chrétiens, sous la direction de dizainiers et de dizainières avec les patrons et sous le contrôle des Doyens de Notre-Dame à Roubaix et de Saint-Christophe à Tourcoing.

 

QUELS EN ETAIENT LES MOYENS ?  

 

Une cotisation de : 0,05 francs par mois pour les ouvriers ; 1,00 francs par mois pour les patrons ; 0,50 francs par mois pour les membres de la famille des patrons. Cela alimentait surtout une caisse de secours mutuels en faveur des associés pauvres de la Confrérie.

 Des fêtes : Notre-Dame de l’Usine, le 1er dimanche d’octobre et la fête de Saint-Joseph.

Des usages particuliers : Une bannière spéciale portée aux funérailles de chaque membre décédé ; une statue et un crucifix dans les ateliers ; une statue de Notre-Dame de l’Usine sur le fronton de l’usine ou dans la cour principale.

 

IMPORTANCE DE LA CONFRERIE

 

Il y a eu une Confrérie Notre-Dame de l’usine dans 20 usines sur 275 de Roubaix. En 1895, le Syndicat Mixte est composé de 20 patrons, 86 employés et 2.954 ouvriers soit un total de 3.060 membres. Quelques usines, à Lille notamment, ont leur chapelle particulière.

La Confrérie de Notre-Dame de l’Usine n’est pas isolée dans l’œuvre morale et religieuse des patrons chrétiens. Le chanoine FICHAUX, en 1896, nous en donne le détail : les patrons chrétiens regardent comme un rigoureux devoir de conscience de ménager à leurs ouvriers, dans leurs usines, autant qu’ils le peuvent, la facilité de garder leur foi et leurs mœurs.

Ils y tendent efficacement par les moyens suivants que tous ont adoptés :

 

Par leur règlement qui proscrit avec sévérité l’immoralité et le blasphème publics ;

Par une disposition des locaux favorables au maintien des bonnes mœurs ;

Par la séparation des sexes dans les salles de travail ;

Par un choix aussi bon que possible des directeurs et contremaîtres ;

Par la présence à l’atelier de religieuses qui surveillent les femmes et les filles, qui font le catéchisme aux ouvriers et ouvrières en dessous de quinze ans, qui visitent à domicile les ouvriers malades ;

Par l’apostolat des prêtres, qui viennent à l’atelier faire des catéchismes ou des conférences aux ouvriers de bonne volonté ;

Par l’apostolat des patrons eux-mêmes et de leurs femmes ;

Par l’apostolat des ouvriers plus chrétiens sur leurs camarades ;

Par des confréries établies dans l’usine, surtout la Confrérie de Notre-Dame de l’Usine ;

Par des facilités données aux ouvriers pour qu’ils puissent s’approcher des sacrements au temps de Pâques et à la veille des grandes fêtes ;

Par la liberté laissée aux ouvriers de suivre chaque année une retraite à Notre-Dame du Haut Mont, sans frais de leur part, et, avec indemnité pour le travail interrompu s’il y a lieu.

 

LA CRITIQUE DE LA CONFRERIE

La critique de la Confrérie de Notre-Dame de l’Usine se fit avec la montée du parti ouvrier et de son anticléricalisme. Il est certain que les abus ne pouvaient qu’entraîner des réactions hostiles, témoin cette chanson « Notre-Dame de l’Usine » :    

 

« Notre-Dame de l’Usine 

Mettez-nous in ouvrant

Du burre su nous tartines

Et du fromache puant. »

 

LES ABUS DANS UNE ENQUETE DE 1904

Dans une usine, la chapelle constitue une dépendance. Les femmes doivent y passer avant et après le travail. Les Sœurs de l’Ouvrier servent de contredames pour les tisseuses allant de métier en métier, demandent aux ouvrières si elles vont à la messe, si leurs enfants fréquentent l’école des sœurs. C’est pour la femme d’esprit libre une tracasserie obsédante de tous les instants.

Celles qui résistent aux suggestions sont congédiées –on ne parle pas d’obligation, mais c’est tout comme.

Dans une autre usine, on fait un sermon qui se répète deux fois l’an : pour pouvoir y assister, on arrête les métiers à 11 heures ¼ au lieu de midi. 90 % de ces ouvriers travaillant aux pièces, c’est pour eux une diminution de salaire.

Chez certains, on distribue « La Croix », un ou deux sous par semaine, parfois gratuitement. On la vend au bureau quand on va toucher sa semaine. Ne pas acheter, c’est s’exposer au renvoi dans les 15 jours.

 

CONCLUSION

La déchristianisation du monde ouvrier à laquelle les patrons catholiques voulaient porter remède, ne fut pas résolue par l’action de la Confrérie de Notre-Dame de l’Usine mais cette tentative de moralisation dans les usines et les œuvres morales et religieuses qui l’accompagnaient on eu pour conséquence :

D’apporter un climat charitable dans un monde égoÏste,

De permettre de relever le niveau moral dans les ateliers,

D’effectuer un rapprochement certain entre patron et ouvrier

D’être le point de départ d’une action sociale efficace dont les patrons du Nord peuvent se prévaloir d’en avoir été les promoteurs.

 

Bibliographie :

AUBERT R. – L’Eglise dans le Monde Moderne – Editions du Seuil, Paris 1975

BAYART Henri – Association Catholique des Patrons du Nord de la France – Rapport de M. BAYART – Congrès de Lille, Décembre 1887

BAYART Pierre – Une Page d’Histoire Sociale – Ronéo – Roubaix 1958

CAPART Victor – Almanaen chantant – Archives Municipales de Tourcoing TG 33 1

Conférences d’Etudes sociales de Notre-Dame du Haut Mont – Lille 1893-1898

FAIDHERBE Alexandre – Histoire du Syndicat Mixte de l’Industrie Roubaisienne – Roubaix 1902

FERON-VRAU Paul – Quarante ans d’Action Catholique 1873-1912

FERON-VRAU Paul – L’Association Catholique des Patrons du Nord – Paris 1921

GUITTON G. – La Vie Ardente et Féconde de Léon HARMEL – Spes, Paris 1929

La Semaine Religieuse – Lille 1887

PIERRARD Pierre – Enfants et Jeunes Ouvriers en France au 19ème et 20ème siècles – Paris 1927

PIERRARD Pierre – Les Laïcs dans l’Eglise de France – Paris 1988

SIX Jean-François – 1886, Naissance du 20ème siècle en France – Editions du Seuil – Paris 1986

TALMY R. – L’Association Catholique des Patrons du Nord 1884-1895 – Lille 1962

Le Cinquantenaire des Retraites Fermées dans la Région du Nord 1881-1931 – Lille 1931.

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par bayart henri jean le 13/10/2013
merci pour cette belle page sur mon arrière grand père qui était un saint homme je possède ces mémoires qui sont passionnantes sur cette époque