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Quatrième époque (1800 à 1945)

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ROUBAIX A TRAVERS LES AGES

Par Gaston Motte,

Président de la Société d’Emulation de Roubaix

Octobre 1945

 

QUATRIEME EPOQUE DE 1800 A 1945

 

LES NOUVELLES INSTITUTIONS

 

La loi du 28 pluviôse an VIII (17 février 1800) confiait l’administration municipale des communes ayant une population de 5 000 à 10 000 âmes à un maire et à deux adjoints nommés par le Premier Consul et à un conseil de trente membres nommés par le Préfet. Roubaix agglomérait alors une population de 8 703 habitants. Un des premiers maires ainsi nommés fut M. Floris Delaoutre. Il reprenait ainsi un poste qu’il avait déjà occupé sous l’ancien régime.

Sur le plan industriel et commercial, la Constitution de l’an III, ne reconnaissant aucune limitation à la liberté du commerce et de l’industrie, laissa s’établir un système de licence désordonné contre lequel Roubaix, dernier refuge des règlements, ne cessa de s’élever pendant un demi-siècle.

Le 12 pluviôse an XIII (1er février 1805) une Chambre consultative des manufactures, fabriques, arts et métiers est instituée pour Roubaix (première forme des Chambres de Commerce). Un ancien égard en était le vice-président. Le premier geste de cette chambre fut pour exprimer le vœu que fussent rétablis les anciens règlements. A ces démarches venait s’associer Tourcoing.

A son tour et à peine installé (7 août 1810), le Conseil des Prud’hommes adoptait la même attitude. Aucune suite officielle ne fut donnée à ces vœux. L’idée même de la réglementation était contraire à l’état d’esprit résultant de la Révolution.

Un peu plus tard (1821) une entente dite « contrat d’Union », groupa les fabricants de Roubaix et de Tourcoing autour d’une réglementation destinée, comme on le dirait aujourd’hui, à normaliser la fabrication.

 

DES PREMIERES ANNEES DE CE XIXème SIECLE A L’EMPIRE

 

Les premières années de ce XIXème siècle, si riches par ailleurs en évènements nationaux, furent accompagnées, pour l’activité de Roubaix, d’alternances marquées. Après la faillite des assignats, quelques années se présentèrent de fructueux commerces avec les départements belges voisins, rattachés au territoire français. Puis la conscription, contribution aux guerres de l’Empire, vint troubler la vie de la cité et la marche de son industrie, enfin le blocus continental, en coupant les relations avec l’Angleterre, plaça l’économie en circuit fermé.

L’histoire de cette période  se trouve presque entièrement résumée dans un rapport, en date de 1811, de la jeune chambre consultative qui s’exprime comme suit :

« Les débouchés furent médiocres sous le règne des assignats, mais, avec l’argent, reparurent l’activité et l’abondance jusqu’au traité d’Amiens qui vint aussi apporter la désolation dans la fabrique et frapper nos produits d’une perte de 35 %. A la rupture du traité d’Amiens, les affaires reprirent immédiatement avec une vigueur telle que les bras manquèrent et ne purent suffire aux commandes. »

 

LES GUERRES D’EMPIRE ET LEURS CONSEQUENCES

 

Mais ensuite, avec les guerres de l’Empire, la raréfaction des matières vint tarir la source de toute activité. Bref, après quelques années de prospérité, l’Empire se termina sur une note de misère.

La chute de Napoléon 1er ramena les armées alliées sur le territoire de Roubaix, d’une façon passagère en 1814, et, au titre de l’occupation (troupes saxonnes) de février 1816 à octobre 1818. Avec elles, en 1817 s’installe la famine.

Pendant trois ans, le sort du département du Nord resta en balance et son rattachement à la France incertain. Et, par le tracé de frontières résultant du traité de Paris (1815), 40 % de la population de Roubaix devenait frontalière, c’est-à-dire avait son emploi journalier en France, et sa résidence en Belgique.

La libération marque une reprise de l’activité, et, dès 1821, l’écrivain Jouy, de l’Académie Française, au cours d’un voyage dans la région, pouvait écrire :

« J’avais entendu parler souvent des progrès de notre industrie dans le Nord… Mais c’est à Roubaix que j’ai pu me faire une idée de la prodigieuse extension qu’elle a prise. Le bruit des machines, des mécaniques, des moulins vous rompt ici la tête ; il n’y a coin si reculé de grenier, de cave, que l’industrie n’occupe… Roubaix, dans un recensement fait en 1806, ne comptait que 8 000 âmes ; il en compte aujourd’hui plus du double, et emploie une grande partie de la population des villages qui l’entourent. Partout on construit des ateliers, des fabriques. La valeur vénale des propriétés bâties s’est quadruplée… »

A cette époque remontent deux facteurs qui devaient amener une révolution dans l’industrie : l’adoption de la machine à vapeur (dont la première à Roubaix fut installée en 1820) et l’invention de la mécanique Jacquard importée de Lyon dans le Nord par un Roubaisien en 1828. Chose surprenante, de telles inventions qui semblaient devoir frapper de discrédit la main-d’œuvre ouvrière, contribuèrent au contraire à y faire appel dans une proportion toujours croissante.

Cette dernière innovation (la mécanique Jacquard) s’introduisit à Roubaix à un moment où, après avoir joui d’une prospérité inconcevable pendant une trentaine d’années, l’industrie du coton était tombée, en 1832, dans le marasme le plus complet (en 4 ans, la production en filature avait diminué de près de 90 % et le personnel occupé, de 80 %).

Au contraire, l’instrument nouveau offrait aux facultés des Roubaisiens l’aliment que réclamait leur activité et avec la même détermination qui leur avait fait abandonner la laine au début du siècle, ils lâchèrent le coton pour revenir à la laine.

Cependant, des familles ouvrières entières vinrent à cette époque se transplanter de Gand à Roubaix et contribuèrent à y acclimater l’industrie de la filature mécanique de coton.

L’industrie reprit alors un nouveau cours marqué par un rapporteur de l’Exposition de Paris de 1839 qui s’exprime comme suit : « Cette ville (Roubaix, fort industrieuse, embrasse beaucoup de genres et les réussit tous. Aussi sa prospérité va toujours croissante et il est difficile de dire où elle s’arrêtera si elle n’a d’autre limite que celle de l’intelligence de sa population ouvrière, de l’activité et de l’habileté de ses fabricants ».

 

ESSOR DE LA REVOLUTION INDUSTRIELLE A ROUBAIX

 

A partir de cette époque, et pendant une centaine d’années (à part les périodes de crises que nous verrons apparaître au cours des pages suivantes) l’activité industrielle et commerciale de la ville se développe par bonds prodigieux.

Mais il ne saurait entrer dans le cadre de cette étude de reproduire des statistiques qu’on pourra trouver dans les publications de notre Chambre de Commerce. La « température » de Roubaix d’il y a cent ans est donnée, entre cent documents, par le rapport du Comité Central de l’Exposition de 1844 (Paris).

« A Roubaix, on ne connait que le travail manufacturier ; il commence avec le jour et finit après la nuit venue et le dimanche est un jour non de plaisir, mais de repos en famille. Les occupations sont communes au mari, à la femme, aux enfants, personne n’est oisif, l’oisiveté ne se supporterait pas. Dans cette ville, il n’est qu’une pensée, produire et vendre ».

Occupations communes au mari et à la femme, dit ce rapport ; on ne saurait, en effet, surestimer le rôle que la femme a joué à l’origine de l’industrie roubaisienne.

A cette époque, la cellule industrielle réunissait presque toujours l’ouvroir et la maison d’habitation et la femme du patron régnait ici et là, distribuant les matières que les ouvriers emportaient pour les travailler chez eux, réceptionnant les pièces tissées qu’on venait rapporter, contrôlant la comptabilité quand elle ne la tenait pas elle-même, suppléant parfois à l’absence ou à la carence du mari.

Le développement de l’industrie se mesure de façon indéniable par l’extension de la ville, d’une part, et l’augmentation de la population, d’autre part. Ces deux aspects de l’évolution de l’histoire seront d’ailleurs examinés à part.

Ce qu’il suffira de mentionner ici, ce sont plutôt les périodes de stagnation et de crises et les faits d’une portée quelque peu générale.

La révolution de 1848 s’annonça à Roubaix par des signes précurseurs et une complète stagnation des affaires attribuées à une offensive de libre échangisme, plus de 15 000 habitants étaient soutenus par le Bureau de Bienfaisance (1846).

Mais cette révolution elle-même, pas plus que celle de 1830, n’eut de répercussion spéciale sur Roubaix où les conflits d’idées n’occupaient pas, dans la vie des citoyens, une place prépondérante. Les « journées de juin » (1848) appelèrent à Paris un détachement des Gardes Nationales de Lille, de Roubaix et de Tourcoing qui eurent l’impression de vivre les journées les plus terribles de l’histoire nationale. Pourtant, le contingent de Roubaix revint dans ses foyers sans mort ni blessé.

Un arbre de la Liberté fut planté sur la place du Marché au Charbon qui prit ainsi et conserva le nom de Place de la Liberté.

Un résultat imprévu du nouveau « climat » républicain fut le resserrement des liens entre les deux villes de Roubaix et de Tourcoing. Une étroite communauté d’intérêts aurait dû les unir dans le passé ; certaines différences de caractères, comme il s’en trouve dans les familles, avaient au contraire entretenu des rivalités mesquines, que les rapports journaliers contribuaient à entretenir au lieu de les dissiper.

Il vint à l’esprit de quelques bons citoyens de chercher à opérer une union. Roubaix convia Tourcoing à une fête de la Fraternité et jamais programme n’atteignit mieux son but.

A Roubaix d’abord, une nombreuse délégation de la Garde Nationale et des Sapeurs-pompiers de Tourcoing, musique en tête, fut reçue, comme il se doit chez nous, en un banquet suivi d’une fête de nuit grandiose. A Tourcoing, une réplique de cette fête fut organisée avec un égal bonheur.

Et deux médailles furent frappées pour commémorer cette heureuse entente.

« Il fallait la République pour éteindre l’antipathie des deux Villes » disait la médaille de Roubaix.

« Désormais, nous serons unis » répondait la médaille de Tourcoing.

Pour parfaire cette atmosphère de concorde, la présence du Préfet du Nord et d’une délégation de Lille apportait le témoignage d’un état d’esprit réellement nouveau.

Une fête analogue, en 1850, réservée à une ville avec qui Roubaix avait eu plus d’une fois maille à partir, convia les Gardes Civiques de Tournai et la célèbre musique des Guides de Bruxelles.

L’éphémère république de 1848 céda rapidement la place à un nouveau régime dont les débuts amenèrent à l’industrie de Roubaix un renouveau d’activité.

Un autre fait marquant devait être la visite à Roubaix (et à Tourcoing), le 24 septembre 1853, de l’empereur Napoléon III. L’instabilité du régime de nos Provinces n’avait, dans le passé, jamais laissé le temps à un chef d’Etat de s’y intéresser dans la paix. Lille seule avait pu fêter Louis XIV conquérant et avant lui, les Ducs de Bourgogne qui faisaient bien figure de souverains. L’Empereur accompagné de l’Impératrice Eugénie (alors dans toute sa splendeur) fut reçu d’une façon magnifique et l’aperçu des produits de Roubaix, hâtivement rassemblés dans une salle d’exposition, lui fut une révélation.

Le Second Empire, au cours duquel Roubaix doubla l’effectif de sa population, fut dans l’ensemble pour notre ville, une période de grande prospérité. Mais une activité presque uniquement orientée vers le textile ne peut pas ne pas ressentir avec une grande sensibilité les fluctuations de la demande influencée par l’ouverture et la fermeture de certains débouchés. La politique économique de l’Empereur (car il avait une politique) tout en étant résolument favorable à l’industrie, était aussi largement imprégnée d’un esprit libéral. Dans sa lutte commerciale avec la fabrique anglaise, notre manufacture marqua des avances et des reculs, selon l’effet des traités de commerce tantôt favorables et tantôt défavorables.

Une seconde visite du couple impérial fut l’occasion, le 29 août 1867, d’amères doléances auxquelles le Souverain ne s’attendait pas. Dans une ville qui, en quatorze ans, depuis sa dernière visite, avait vu passer sa population de 36 000 à 66 000 âmes, une ville dont le coefficient de natalité était (en 1858) le plus élevé de France, ses oreilles n’entendaient que plaintes sur le présent et craintes pour l’avenir motivées par un désastreux traité de commerce avec l’Angleterre (en 1860).

« La fortune publique de Roubaix, lui disait-on, s’est amoindrie de plus de cent millions… c’est tout au plus si quelques manufacturiers, produisant des genres spéciaux, ont trouvé grâce devant la crise… La classe ouvrière est en grande souffrance par le manque de travail… »

Le traité qui avait ouvert les portes à la concurrence étrangère (en quatre mois, il était entré en France pour 40 millions de tissus anglais) avait du même coup marqué l’arrêt des ventes de nos manufactures. Pour battre la concurrence avec ses propres armes et réduire le prix de revient, nos fabricants avaient tenté d’instaurer de nouvelles conditions de fabrication. Cette mesure avait causé des émeutes, accompagnées d’incendies d’usines et de pillages d’habitation (16 mars 1867).

Les choses en restèrent là et le Second Empire termina pour notre Cité, dans un malaise général dû au manque de travail. Les années 1866 et 1867 avaient été des années noires. En 1866, une épidémie cholérique avait, en quelques mois, fait 2 183 victimes (20, 30 et 40 par jour) soit le trentième de la population.

Brusquement, la guerre de 1870 devait donner un autre cours aux préoccupations.

 

L’APOGEE DE ROUBAIX A LA FIN DU XIXe JUSQU’A L’EXPOSITION INTERNATIONALE DE 1911

 

Contrairement à ce qui avait été le cas lors des guerres précédentes, ni Roubaix, ni la région, n’eurent à subir les conséquences directes de la guerre et de l’occupation étrangère. L’invasion ne fit qu’effleurer, à Landrecies, Cambrai et Douai, le département du Nord.

Après le traité de Francfort, la France se retrouva amputée d’une partie de la Lorraine agricole et de toute l’Alsace industrielle, dont un contingent de la population reflua sur les centres industriels restés français. Cet apport ne fut pas négligeable pour Roubaix dont on vit l’activité prendre un nouvel élan. Cet essor, traversé de soubresauts et de crises inévitables, se prolongea ininterrompu jusqu’en 1914 et marqua son sommet lors de l’Exposition Internationale de Roubaix en 1911.

Le dernier quart de siècle a été marqué d’évènements qui sont trop présents à nos mémoires pour avoir besoin d’être rappelés : deux guerres et plus de huit années d’occupation (avec tout leur cortège de privations, de brimades, d’exécution d’otages et de déportation sont venues s’ajouter à toutes celles dont notre histoire a noté le souvenir.

La victoire qui présentement s’achève et qui nous délivre du joug ennemi a coûté à la Patrie bien des souffrances matérielles et morales, bien des deuils, bien des ruines aussi. Fidèle à son passé d’énergie et de labeur, Roubaix, par son effort quotidien apportera sa pierre à la reconstruction du pays.

C’est le  siècle dernier, le XIXème siècle, qui, incontestablement, a marqué Roubaix de l’empreinte la plus visible. Une ville ne peut, en un si court laps de temps, voir augmenter de plus de douze fois sa population sans s’en trouver profondément modifiée, principalement dans son aspect.

Il est absolument certain que nos arrière-grands-parents ne reconnaîtraient rien du Roubaix qu’ils ont connu du temps de leur jeunesse. Et les mots sont insuffisants pour exprimer ces bouleversements. Il arrive un moment où, dans ces conditions, l’histoire doit céder la place à la statistique, aux graphiques et aux plans, qu’on trouvera dans les pages suivantes.

 

Par Gaston Motte,

Président de la Société d’Emulation de Roubaix

Octobre 1945

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