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Troisième époque (1668 à 1800)

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ROUBAIX A TRAVERS LES AGES


Par Gaston Motte,

Président de la Société d’Emulation de Roubaix

Octobre 1945

 

TROISIEME EPOQUE DE 1668 A 1800


DU RATTACHEMENT A LA FRANCE A LA REVOLUTION

 

 

NOUVELLE ORGANISATION DANS LE CADRE DE L’ADMINISTRATION FRANCAISE


La prise de Lille venant parfaire le « pré carré tant désirable » de Vauban, la Flandre solidement tenue entre les mains puissantes de Louis XIV, c’était, au point de vue politique, une solution qui mettait fin à des siècles d’incertitude. Au point de vue économique et à l’égard des débouchés nouveaux dont la recherche apparaissait nécessaire, c’était un fait grave et, pour ainsi dire, un saut dans l’inconnu.


Cet état de choses imprévu offrait au surplus une particularité assez gênante. Les nouvelles provinces étaient considérées non pas encore comme territoire national, mais comme « conquête du Roi ». A ce titre, la manufacture se trouvait grevée d’une double charge : celle des droitS d’entrée sur les laines qu’elle continuait à faire venir d’Angleterre et de Hollande, celle des droits à acquitter à la sortie des fils et tissus passant sur territoire français.


D’un autre côté, Lille, qui avait perdu son procès sous l’occupation espagnole, estima qu’il lui était permis de le rouvrir auprès de l’administration française.


Les manufacturiers de Lille trouvaient devant eux une situation aggravée du fait que plus ou moins à leur insu, la fabrication de Roubaix s’était étendue à la production des damas de laine, qu’on envoyait à teindre et à apprêter à Gand et à Amsterdam. Ces manutentions s’y effectuaient à meilleur compte et mieux qu’à Lille et les articles finis s’y trouvaient en position d’être aisément acheminés aux lieux de consommation : Hollande, Espagne, Italie et pays d’outre-mer. La conquête française ayant eu pour conséquence de faire interdire le transport hors des nouvelles limites du Royaume, la fabrique de Roubaix exprima son intention de « calandrer » (apprêter) chez elle, par des établissements qu’elle était prête à installer. Devant cette perspective, le Magistrat de Lille sentit la nécessité de jeter du lest, en permettant l’entrée à Lille pour y être apprêtées et plombées, de quelques fabrications jusqu’alors interdites. A quoi Roubaix trouva à répliquer, non sans à-propos, que l’institution d’un droit à l’entrée en teinture impliquait la reconnaissance du droit à la fabrication.


Par ailleurs, les dernières années de l’occupation espagnole et les « dommages de guerre » avaient lourdement grevé les finances du bourg de Roubaix. Des impôts très lourds furent institués. Mais qui les paierait ?


Aussitôt se posa le problème d’une répartition équitable entre le bourg et la campagne. L’impôt était établi à Roubaix sur les mêmes bases que dans le reste du « plat pays » c’est-à-dire suivant la quantité de terre occupée par chaque habitant. Sur ce pied, les laboureurs supportaient le fardeau des tailles à la place des manufacturiers et bourgeois dont « l’occupation » était insignifiante. En 1674, une transaction intervint, limitant aux trois quarts les frais incombant au bonnier (c’est-à-dire à l’agriculture) et le quatrième quart à la manufacture et à la bourgeoisie.


LES ALEAS DE L’HISTOIRE - LE TRAITE D’UTRECHT 1714


Des évènements imprévus vinrent alors reprendre le premier plan : un terrible incendie qui détruit toute la partie est du bourg y compris l’église Saint Martin (19 juin 1684) ; les péripéties et les contributions de la guerre de Hollande ; une famine qui, succédant à un hiver rigoureux cause cinq cents morts (1693). Tous les maux réunis semblent vouloir accabler notre cité ; puis une nouvelle ère de guerre qui, durant une douzaine d’années, de 1701 à 1713, broie nos populations prises entre les troupes françaises d’une part, les troupes hollandaises et anglaises d’autre part. Roubaix est occupé à dix reprises différentes.


Cette occupation s’accompagne d’une invasion de marchandises étrangères qui augmente le désarroi d’un commerce en mal d’orientation.


A partir de ce moment, Tourcoing, découragé, a tendance à se désintéresser quelque peu de la fabrication proprement dite pour se spécialiser dans le commerce des laines et des filés de laine.


Toutes ces difficultés ne font que rendre plus divergents les intérêts de citadins et des laboureurs, ceux-ci prétendant (1717) que « les frais de sauvegarde de la guerre doivent être à la seule charge du bourg, les laboureurs ayant en leur charge celle de leurs censes, ce qui ne les avait nullement empêchés d’être fourragés et pillés… »


Crise, impôts, famine ni incendie n’avaient affecté bien profondément le moral des Roubaisiens, semble-t-il, ni leur confiance en l’avenir, car la fin de cette guerre détermina un nouvel essor. Y participa l’appoint d’une main-d’œuvre venue des Pays Bas d’une part (Gand, Audenarde, Ypres) et d’Arras, d’autre part. De cette dernière provenance, plusieurs mouvements s’étaient déjà manifestés, vers 1490, comme il a déjà été dit, et vers 1640, où un certain nombre de maîtres et d’ouvriers, l’une et l’autre fois chassés par la guerre, étaient venus s’installer à Roubaix.


DE LA PAIX D’UTRECHT EN 1714 A LA BATAILLE DE FONTENOY EN 1745


La paix d’Utrecht (1714) avait rendu la Châtellenie de Lille à la France ; du reste, plus encore que les attentions de Louis XIV (qui avait prodigué ses visites à Lille, l’occupation par la Hollande « hérétique » avait contribué à orienter les esprits et les cœurs vers la France.


Et trente années de paix vont permettre au bourg d’effacer la trace de ces longs désastres et à un analyste de l’époque, Legroux, de tracer de la cité un nouveau tableau, celui-ci assez imprévu :
« Le bourg de Roubaix est considérable et ancien, ses manufactures le rendent célèbre plus que bien des grandes villes en France, en Espagne et ailleurs ». Encore une autre référence « Beaucoup de villes ne valent pas le bourg de Roubaix tant dans la beauté des maisons du lieu que dans le nombre de ses habitants » (Petit Dictionnaire historique et géographique de la Châtellenie de Lille 1733 – Imprimerie Léonard Danel).


Déjà en 1705, c’est-à-dire entre deux cataclysmes, les échevins de Roubaix avaient adressé à la princesse d’Epinoy, Marquise de Roubaix, en vue d’améliorer la voirie, une requête basée sur le considérant : « … que le nombre de vos sujets s’est accru  à un tel point, malgré la guerre, que les plus aisés de ce bourg sont obligés de bâtir quantités de maisons pour les travailleurs… ».


Pourtant, dès 1744, la région va à nouveau connaître les calamités de la guerre. Les troupes françaises ayant occupé puis évacué Roubaix, les troupes hongroises y pénètrent et emmènent des otages, en garantie de versement d’une indemnité de guerre.


Cette courte période se termine, pour la région, par la bataille du Fontenoy. Une nouvelle ère de paix devait se prolonger pendant cinquante ans.


Voulant mettre fin une fois pour toutes au régime d’exception qui avait dans le passé entravé son essor, Roubaix profita d’une trêve si rare pour solliciter l’arbitrage royal. En 1760 donc, les Echevins et les principaux manufacturiers adressèrent au Roi une requête afin d’obtenir, cette fois, « l’autorisation d’établir à Roubaix et dans le dernier degré de perfection, la fabrication de toutes les étoffes poil soie, laine ou lin que fabriquaient ou fabriqueraient à l’avenir les Anglais, les hollandais, les silésiens et autres étrangers ».
Au moins, cette fois, la question était clairement exposée.


Sans attendre la décision sollicitée, les Echevins subventionnèrent cette même année (1760) la création à Roubaix du premier établissement de teinture et apprêts.


Un arrêt du conseil d’Etat du 7 septembre 1762 accorda l’autorisation demandée en l’étendant à l’ensemble du Royaume. Dépossédée de son privilège, Lille, appuyée par l’Intendant de Flandre, mit tout en œuvre pour empêcher la publication de cet arrêt dans la province et, à la consternation de Roubaix et de Tourcoing, parvint à en faire suspendre l’exécution dans la châtellenie de Lille. Riposte de Roubaix, qui forme opposition à cet arrêt et va chercher renfort auprès des Etats d’Artois indirectement intéressés à la question en raison des importants débouchés que trouvaient les filés de laine d’Artois et de Picardie auprès des manufactures de Roubaix et de Tourcoing. Bref, ce ne fut qu’après quatorze ans de débats et de controverses, et en 1776, qu’un nouvel arrêt du Conseil d’Etat, rendu sur un rapport de Turgot, vint ordonner définitivement l’exécution de l’arrêt de 1762 « dans sa forme et teneur ».


Victoire de  pure forme et simple satisfaction d’amour-propre, puisqu’un édit royal avait, en février de la même année, supprimé les corps et communautés de marchands, maîtrises et jurandes et leurs privilèges.


On se rendra compte de l’importance de ce nouvel état de choses pour Roubaix, lorsqu’on aura noté qu’en un peu plus de 10 ans, de 1776 à 1789, la production en nombre de pièces augmenta de 50 % « fournissant le travail et la subsistance à 60.000 personnes (en Flandre et au dehors) ».


Cette brusque prospérité trouva son terme, d’une façon brutale et imprévue, par le traité de commerce signé du nom du ministre Vergennes (1786) qui ouvrait largement les portes à la concurrence anglaise, tant il est difficile de s’arrêter sur le chemin de la liberté. Ce traité était pour notre industrie le coup le plus grave qu’elle eût jamais reçu.


C’est que le temps avait changé depuis l’époque des comtes de Flandre et des ducs de Bourgogne. De client qu’il était autrefois de l’Angleterre, Roubaix était devenu, par l’extension de son activité, concurrent de la fabrique anglaise. Et  à cet égard, et pendant cent ans, toute paix politique signifiera lutte économique.


Le Moniteur Universel du 1er décembre 1789 constate que le nombre des métiers en activité à Roubaix a diminué des deux tiers. Pendant deux ans, on n’avait pas vendu une pièce de lainage. Ce nouvel état de fait orienta pour un temps la fabrication dans les articles en base coton, Mankins ou autres, mais ce coup fut tel qu’il marqua son empreinte sur une période de vingt-cinq ans.


LA REVOLUTION FRANCAISE ET LA FABRIQUE DE ROUBAIX


De sa longue lutte avec Lille, Roubaix avait retenu un enseignement par le principal argument mis en avant par ses adversaires ; une complète liberté, avaient-ils insinué, introduirait de toutes parts la fraude dans la fabrication des étoffes, ce qui discréditerait les manufactures de Flandre. Rien n’était plus contraire à l’esprit de nos fabricants. Aussi tinrent-ils à déclarer, en ayant soin de faire avaliser leur décision par le Directoire du département du Nord en août 1791, que tous les règlements sur la fabrication et la police de la manufacture du bourg de Roubaix (institution des Egards) continueraient d’avoir leur exécution jusqu’à ce qu’il en fût autrement ordonné.


Entretemps, en effet, un nouveau régime avait pris corps, divisant le territoire du royaume en départements, cantons et communes (janvier 1790). C’est ainsi que Roubaix se trouva dépendre du canton de Lannoy inférieur de près des neuf dixièmes, en population.


Bientôt, la Constitution de 1791 vint donner aux municipalités des pouvoirs presque illimités. Les municipalités issues pour la première fois du suffrage public ne firent toutefois, tant à Tourcoing qu’à Roubaix, que maintenir en fonctions les hommes qui tenaient leurs pouvoirs, théoriquement du moins, des seigneurs. Le Directoire de Lille jugea nécessaire, un peu plus tard, de leur adjoindre une espèce de commission de contrôle garante de leur civisme.


Dans ce nouveau régime, le maire, élu, était assisté d’une façon permanente de 8 officiers municipaux (qui devaient être, à Roubaix, 4 fermiers et 4 bourgeois) et, occasionnement de l’assemblée des notables (tous élus par la population).


Les divers évènements de la Révolution n’eurent pas de répercussion particulièrement tragique sur la vie de Roubaix, que sa position excentrique et retirée mettait à l’abri des remous de la politique. Un certain nombre de notables furent seulement incarcérés comme « suspects » et, de 1795 jusqu’au Consulat, une municipalité jacobine occupa le pouvoir.


Par contre, les complications internationales trouvèrent comme toujours à se traduire sur les champs de bataille de la région et par des occupations et pillages au cours des années 1792 et 1793. Le 18 avril 1794, les armées alliées d’invasion, se dirigeant sur Paris, se heurtèrent aux troupes républicaines sur un front de trois lieues entre Mouscron et Leers, qui passait par Tourcoing et Roubaix. Une manœuvre hardie des généraux français mit en déroute les troupes anglo-autrichiennes (dont une partie était occupée à piller Roubaix). Cette bataille dite de Tourcoing fut le début d’une série de succès qui amenèrent la soumission de la Belgique et la conquête de la Hollande.

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