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Explications sur Roubaix-Tourcoing

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EXPLICATION DE ROUBAIX-TOURCOING
 

Par Gaston MOTTE, Président de la Société d’Emulation de Roubaix
 
Extrait de l’hebdomadaire « L’Opinion Economique et Financière » de décembre 1948
 
 
 
Il serait vain de vouloir tracer une histoire économique distincte de chacune des deux villes de Roubaix et de Tourcoing, tant leur évolution a été parallèle.
 
Sans doute ces deux bourgs relevaient-ils au Moyen Age, de deux seigneuries différentes ; sans doute étaient-ils séparés l’un de l’autre de toute la distance d’une lieue –distance énorme pour l’époque- mais les mêmes circonstances ont développé leur berceau, les mêmes vicissitudes ont entravé leur essor, les mêmes tenaces efforts ont assuré leur développement.
 
A l’origine, agglomérations purement agricoles, dont les seules activités étaient la culture et l’élevage, agglomérations sans guère de consistance, à l’écart des villes de colonisation romaine, des fleuves et des grandes routes des peuples. Aucune particularité géographique, donc, ne les appelait à un développement quelconque ; on peut même dire que certaines le leur interdisaient.
 
A l’activité agricole d’origine est venue se juxtaposer une activité seconde, occupant les loisirs d’hiver de foyers abondamment peuplés : celle du filage à la quenouille.
 
Elle déborda bientôt le cadre de l’utilisation domestique et s’étendit à la mesure des besoins de la ville la plus proche, Lille, et de sa fabrique. La situation se prolongea ainsi tout au long du Moyen Age, constituant le premier stade connu de l’activité de Roubaix et de Tourcoing.
 
A cette époque, Tourcoing, qui peut, semble-t-il, se targuer d’une ancienneté antérieure à celle de Roubaix (peut être sa proximité de la grande route de Lille à menin et Courtrai y a-t-elle contribué) figure aux enquêtes fiscales du Comté de Flandre, vers la fin du XVe siècle, comme comptant 4 à 500 feux, soit 2 000 à 2 500 habitants.
 
Avec l’accroissement de la population, la demande des marchands de la ville se développa et l’on dut faire venir de Picardie, de Hollande, d’Angleterre et même d’Espagne, les laines que le cheptel local ne pouvait plus produire en quantité suffisante.
 
L’abondance et le bon marché d’une main-d’œuvre rurale peu exigeante incita rapidement Lille à confier aux habitants « du plat pays » la fabrication elle-même (en quelque sorte « à façon ») des tissus communs, dont elle se réservait toutefois la vente. Les pièces de tissus ainsi fabriquées étaient acheminées sur Lille, dont elles recevaient le plomb ou « scel ».
 
Cette activité « foraine », c’est à dire, hors de la ville, activité modeste et anonyme, et seulement tolérée, s’exerça sous une forme non officielle jusqu’au XVe siècle, si nous en croyons une étude de Georges Espinat sur « La Draperie » dans la Flandre Française, au Moyen Age, du XIe au XIVe siècle.
 
A vrai dire, dès le 16 décembre 1360, Jean, roi de France, avait autorisé l’exercice de la draperie à Tourcoing, mais le roi de France était bien loin, son autorité bien intermittente, et cette autorisation était limitée aux fabrications communes (bourgeterie) utilisant les laines du pays ; or Lille n’entendait pas, en aucune manière, tolérer l’extension de cette autorisation, qu’elle considérait comme une entorse à ses privilèges.
 
Cette lutte pour la Liberté contre le Privilège durera trois cents ans, et c’est aux seigneurs de Tourcoing et de Roubaix qu’il appartenait, selon la bonne fortune de leurs hautes relations, de mener la lutte contre la mainmise de Lille.
 
Premier Chambellan de Charles le Téméraire, Pierre de Roubaix obtenait de son maître, le 1er novembre 1469, une charte accordant au bourg son premier privilège de fabrique.
 
A la même époque, Baudouin de Lannoy, seigneur de Tourcoing, recevait de Maximilien d’Autriche, l’octroi d’une Franche-Foire pour Tourcoing qui prenait ainsi rang aux côtés des « bonnes villes » de flandre.
 
Ces autorisations n’allaient pas sans inquiéter les Corporations Lilloises, partagées entre le désir d’exploiter les possibilités industrieuses du « plat pays », en lui faisant fabriquer de nouveaux articles, et la crainte de voir un nouvel instrument de travail s’organiser contre elles.
 
Une sentence de 1553 de l’empereur Charles Quint spécifiait que « les dicts manans et habitants… pourront faire exercer de grosses matières, délaissant les ouvrages plus fins aux dicts de la ville de Lille ».
 
Une telle sentence, qui manquait de clarté, ne faisait qu’envenimer le conflit qui, sous des formes diverses et parfois violentes (incursions armées « à plaie ouverte et sang coulant », destruction de métiers et de marchandises) devait se prolonger jusqu’à la Révolution.
 
Des statuts consécutifs à la sentence de Charles Quint, avaient prescrits l’établissement d’Egards-Jurés, chargés d’examiner chaque pièce fabriquée, d’en contrôler la qualité, la longueur, la largeur, en concordance avec des normes établies. C’était déjà, on le voit, l’organisation de la profession.
 
Le rattachement de la Flandre à la France (1668) créa, un siècle plus tard, un état de choses assez gênant pour nos fabriques, qui n’étaient, il faut le rappeler, qu’à l’état quasi artisanal ; Six métiers étaient, durant tout le XVIIe siècle, la règle générale et la « cellule » de cette organisation. Les nouvelles provinces étaient considérées non pas encore comme territoire national, mais comme « Conquête du roi ». A ce titre, la manufacture se trouvait grevée d’une double charge  celle des droits d’entrée sur les laines qu’elle continuait à faire venir d’Angleterre et de Hollande, celle des droits à acquitter au passage de la « ligne de démarcation » qui se trouvait être sensiblement celle de la Somme.
 
D’un autre côté, Lille, qui avait perdu son procès sous l’occupation espagnole, estima qu’il lui était possible de le rouvrir auprès de l’Administration française.
 
Roubaix et Tourcoing déclenchèrent une contre offensive, en installant chez elle des ateliers de teinture et d’apprêt, pour exécuter les opérations qu’elles ne pouvaient plus faire effectuer à Gand ni à amsterdam.
 
Enfin, abattant leur jeu, elles adressèrent au roi, en 1760, une requête, à l’effet d’obtenir l’autorisation de fabriquer « toutes étoffes, poil, soie, laine ou lin, que fabriquaient ou fabriqueraient à l’avenir les Anglais, les Hollandais, les Silésiens et autres étrangers ». Au moins, cette fois, la question était clairement posée.
 
En 1762, un Arrêt du Conseil d’Etat accordait l’autorisation demandée. L’année suivante, Lille parvenait à en faire suspendre l’exécution dans sa Châtellenie. C’était le dernier sursaut de cette résistance ; quatorze ans plus tard, sur intervention et rapport personnel de Turgot, l’Arrêt de 1762 était mis en exécution « dans sa forme et teneur ».
Ainsi se termine la seconde période de développement de notre industrie, période qu’on peut appeler « lutte pour l’autonomie ».
Après un court intervalle, rempli par les événements de la Révolution et de l’Empire, la troisième période s’ouvre avec le machinisme du début du XIXe siècle.
 
Cette véritable révolution ne prenait pas nos gens au dépourvu. Leur industrie était, on l’a vu, de formation artisanale, et constituée d’une multitude de petits entrepreneurs, qui étaient à la fois créateurs et réalisateurs, et d’une pléiade d’ouvriers habiles, travaillant chez eux « à l’otil » et n’ignorant rien du métier. Cet artisanat fut la pépinière qui alimenta l’effectif de la jeune industrie, et où vinrent se recruter les ancêtres de bien des maisons qui subsistent encore.
 
Le XIXe siècle a vu l’essor prodigieux de l’industrie de notre Centre et la constitution de nos Cités, dont la population a décuplé en quelque cent ans.
 
La discrimination d’une activité particulière à chaque ville n’apporterait aucun renseignement véritablement utile. Les deux villes sont en large contact. Le sentier à travers champs qui, au début du XIXe siècle, unissait Roubaix à Tourcoing et par où, à brouette, voyageaient les pièces de tissus, a fait place à une artère, où, dans une rangée continue de constructions, deux maisons voisines portent la mention, l’une « Roubaix – rue de Tourcoing » et l’autre « Tourcoing – Rue de Roubaix ». Cette rue et un large boulevard percé, il y a moins de soixante quinze ans, constituent, si l’on ose dire, un double cordon ombilical. Le labeur est le même partout ; la compénétration est telle que certaines firmes ont leurs ateliers d’un côté, leur maison de commerce de l’autre. On peut toutefois remarquer une prépondérance du négoce et du traitement de la matière brute (laine) à Tourcoing, tandis que Roubaix s’intéresse plutôt à la fabrication proprement dite et à la vente du produit fini.
 
Notons donc simplement que les deux villes, dont chacune n’atteint qu’à la dignité de chef-lieu de canton, totalisent, avec leurs communes suburbaines, une population de près de 350 000 âmes, à laquelle vient s’ajouter, de jour, un effectif de 45 000 frontaliers.
 
Et la plupart des statistiques textiles se trouvent enregistrées par des Organismes uniques, régissant les deux villes : Fédération Industrielle et Commerciale de Roubaix-Tourcoing, Syndicat Patronal Textile de Roubaix-Tourcoing, Consortium de l’Industrie Textile de Roubaix-Tourcoing…
 
Quoique le travail du textile soit l’apanage de notre Centre, on aurait tort de penser qu’il constitue son occupation exclusive.
 
A côté de cette industrie, en effet, sont nées toutes celles qui préparent, accompagnent ou suivent la fabrication du tissu, comme celles qui se trouvent en rapport « latéral » avec elle (industries mécaniques, chimiques, des cuirs et peaux, travaux publics, négoce des charbons, etc.) sans compter mille activités qui semblent n’avoir aucun rapport avec ce qu’on est en droit d’appeler la « spécialité » de nos villes.
 
La véritable physionomie de notre Centre se dégage d’une statistique, déjà ancienne, mais qui semble rester valable, s’il est permis d’extrapoler les chiffres d’un recensement spécial fait à Roubaix à la fin du siècle dernier, et discriminant les pourcentages suivants, par profession :
 

         Industrie                      76,5 %
        Commerce                  19,0 %
        Agriculture                     1,2 %
        Professions libérales     1,4 %
        Rentiers                         1,1 %
        S.P. ou divers                0,8 %
 
 
De tels chiffres se passent de commentaires et donnent le climat de ce que M. Eugène Motte décrivait comme une « ruche bourdonnante d’où les frelons sont exclus » et où une sélection impitoyable vient jouer à chaque crise, ne laissant subsister que les valeurs réelles mais permettant à des personnalités nouvelles de se révéler.
 
Une seule commune mesure de toutes ces activités à tous les plans où elles s’exercent : le goût du travail bien fait.
 
Ce bref exposé ne pouvait que passer sous silence les invasions, occupations, pillages, incendies, famines, crises de toutes sortes qui ont entravé le développement et souvent mis en péril l’existence de nos cités. Parfois même un traité de commerce défavorable est venu ruiner les efforts de plusieurs générations. La formation d’un Centre industriel à Roubaix-Tourcoing est le véritable miracle d’une volonté collective et continue. Puissent les Roubaisiens et Tourquennois d’aujourd’hui et de demain ne pas l’oublier et rester dignes de leurs aïeux.
 
Du long procès que le « Magistrat » de Lille a poursuivi au cours des temps contre le développement industriel de notre centre, un double leitmotiv se dégage :
 
 « Priver Lille de son privilège, c’est introduire la fraude et discréditer les manufactures de Flandre ».
 
La première de ces craintes n’état pas sans fondement car il est de fait que Roubaix et Tourcoing ont pris la place occupée autrefois par la grande ville voisine, dans la fabrication des tissus. Ainsi s’avère-t-il que le privilège est un abri précaire et fallacieux, une position commode, mais sans vues extérieures. D’ailleurs, Lille ne s’en porte pas plus mal et a tout son prestige de Capitale des Flandres.
 
Et Roubaix-Tourcoing a compris que la liberté avait, comme corollaire, la discipline, et son action, loin de « discréditer » les manufactures de la Flandre, a porté leur renom sur tous les Marchés de l’Univers.
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