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Tradition patronale

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TRADITION PATRONALE

 


Par Alphonse MOTTE, Président de la Chambre de Commerce de Tourcoing

Extrait de l’hebdomadaire « L’Opinion Economique et Financière » de décembre 1948

 

L’homme peut, avec le temps et la science, devenir maître des forces de la nature, s’il asservit les éléments qui l’entourent pour créer ce qu’on nomme le progrès, il demeure lui-même immuable, physiquement, moralement, intellectuellement. Ce corps qu’il anime, ce cerveau qui pense, sont exactement dans nos paquebots aériens ce qu’ils étaient dans nos diligences et nos chariots moyenâgeux. Cette stabilité indiscutable de la nature humaine est à l’origine du mot tradition, c’est à dire de la faculté de transmettre, de génération en génération, les mêmes idées, les mêmes principes.

La tradition est une force naturelle à tel point que pour juger le Présent, il est obligatoire de remonter au Passé. Cela est vrai pour toute œuvre des hommes. Notre examen se limite ici à la formation de deux cités, mais ne peut se soustraire à cette loi.

Parler de tradition patronale, c’est donc indiquer les méthodes qui, depuis deux et trois siècles, ont servi de fils conducteurs à nos industries régionales. Aucune raison de nous enorgueillir de ce qui existe, puisque le mérite en revient à nos ancêtres. Ce n’est point non plus faire leur panégyrique que de tracer un aperçu objectif et impartial de leur activité, comportant, comme toute œuvre humaine, des vérités et des erreurs.

S’il fallait déterminer les deux qualités maîtresses de cette tradition, nous pourrions citer, sans crainte de démenti : L’ardeur au travail, et surtout l’esprit familial.

Le goût du travail a des causes physiques. L’homme s’adapte au climat. Son caractère devient une copie de la nature qui l’entoure. Comme elle, il est, chez nous, sévère, uniforme, mais aussi, volontaire, ardent, dans sa volonté de produire par l’effort les richesses que le soleil ne lui offre guère de lui-même. L’homme est aussi marqué par les événements. Or, si loin que remonte notre histoire, depuis le Moyen Age, ce ne sont que résistances et combats. Nos deux cités ne connurent, depuis leur naissance, que pillages et invasions successives : espagnoles, hollandaises, autrichiennes, allemandes, enfin.

Dès le XIIIe siècle, nos bourgades, éprises déjà de vocation textile, voyaient se multiplier des ateliers, plus ou moins clandestins vis à vis des ordonnances du temps, de sayetteurs, de drapiers, de tisserands, de teinturiers. Une consécration officielle récompensait enfin leurs efforts, par la Charte de pierre de Roubaix, en 1469, et par la Franche Foire de Tourcoing en 1491. Depuis ce temps, d’une marche lente et artisanale d’abord, puis, dès 1820 avec la vapeur, d’une allure accélérée, nos deux centres textiles, grâce à cette tradition d’un travail acharné, ont acquis, année par année, leur réputation mondiale.

Les luttes économiques ne furent pas moins âpres que les luttes politiques et militaires. Le textile est une industrie (par sa matière même) obligatoirement internationale, donc monétaire, c’est à dire spéculatif. Qui n’a pas le caractère bien trempé, ne saurait réussir dans ce métier, où le danger demeure permanent, où toute difficulté doit être combattue sans défaillance.

De cette nécessité de l’effort constant, nous avons vu la preuve, tant dans la chute rapide des firmes, où la tradition se perdait, que dans l’Ascension non moins rapide de celles qui la gravaient au fronton de leurs usines. La machine, chez nous, se nourrit non seulement de laine et de coton, mais elle a faim perpétuellement de renouveau, de progrès. Elle n’est pas un capital paisible et de tout repos, elle vit intensément, ou elle meure.

Chez nous, on se préoccupe, non de rentes, mais de labeur.

Traditions de principes, c’est à dire de caractère. L’activité engendre l’opiniâtreté, la volonté jusqu’à la passion, la confiance en soi jusqu’à la susceptibilité, la probité personnelle jusqu’à la méfiance des autres, le sens de la réussite quelquefois jusqu’à un certain égoïsme, avec cependant toujours le respect de la parole donnée et du contrat signé. Une vie méthodique, régulière, toujours tendue, forme des tempéraments plutôt calmes et froids ; mais tout caractère a ses réactions, ses besoins impérieux de repos, de détente, de plaisir ?


Ce tribut payé dans nos villes à la nature l’est dans une atmosphère de cordiale simplicité et de franche belle humeur. Il a pour cadre la vie familiale, et c’est bien la seconde tradition de nos habitants, dans leurs récréations comme dans leur travail.

Le patronat de Roubaix-Tourcoing ne s’honore pas de vieux blasons. Il est fils des ses œuvres, et les généalogies remontent rarement au-delà des XVème et XVIème siècles. Encore, s’agit-il d’exceptions.

Très longtemps, le travail textile ne fut qu’un modeste artisanat familial, mais le stimulant de la machine n’a pas détruit chez nous le principe ancestral. Nos firmes les plus connues sont-elles autre chose, de nos jours encore, que de grandes ruches familiales ? Ce n’est pas l’importance du chiffre d’affaires qui marque le sens d’une maison, mais sa forme, ses principes, sa concentration ; en un mot, sa tradition : les associés d’une même souche qui, chaque jour, du matin au soir, s’accrochent en équipe à ce tas de briques, à cet amoncellement d’acier, qui est l’héritage d’un effort plus que centenaire, ne sont-ils pas les effigies naturelles de ce ménage d’artisans, où l’épouse, bien souvent, peinait plus que son mari, alors que l’atelier et le foyer ne faisaient qu’une seule habitation ?

Les usines actuelles ne sont que la prolongation de ces ateliers, s’élargissant, au cours des années, en proportion du cercle de famille. Les mêmes noms, qui se multiplient, s’entrecroisent, s’interpénètrent dans l’annuaire de nos deux villes, à l’étonnement quelquefois de l’étranger ne sont que le miroir d’une tradition.

Que faut-il en penser ? Dans le branle-bas de l’économie moderne, ces îlots familiaux ont-ils leur raison d’être ?…

Si l’on voit le passé, on n’en peut douter.

Nos chefs d’industrie n’ont trouvé le succès que dans leur travail ininterrompu et concentré. L’usine est leur raison de vie, matérielle sans doute, mais aussi morale. Ils en savent tous les rouages, mais connaissent surtout, à quelque échelon que ce soit, leurs collaborateurs de tous les jours. Se connaître, bien souvent, c’est se comprendre. C’est ainsi que la tradition est à la base de l’esprit social qui les anime. On peut discuter les résultats acquis, mais il faut, de bonne foi, reconnaître le principe.

Si, par contre, on envisage l’avenir, on éprouve quelquefois une certaine inquiétude. Le poids énorme de la fiscalité, la somme mouvante, imprévisible, des capitaux engagés, permettront-ils à ces maisons, le risque total de fortunes entières, devant la marée montante de ces vastes forteresses tant anonymes, qu’étatistes, où celui qui y travaille à tout à gagner et rien à perdre ?

Est-ce le combat inégal du pot de terre et du pot de fer ? Ou la lutte modernisée de David souple et libre, avec ces lourds Philistins, qu’une armure rigide, pesante, enchaînante, rend incapables de mouvement et d’action ?

Le jour où nos descendants, se lassant du labeur  journalier, s’attableront chaque mois, quelques heures, autour d’un tapis vert anonyme, notre tradition sera morte.

Mais ce jour-là, nous ne le voyons pas encore poindre à l’horizon.   

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