Société d'émulation
de Roubaix
Accueil > TEMOIGNAGE DE PATRON > Le monde du travail > Bilan d'une carrière

Bilan d'une carrière

goole+ facebook twitter

Dans le trou, des mois terribles  !

  

" Les affaires c'est un champ de bataille, on ne ramasse ni les morts, ni les blessés ".

 

J'ai quitté mon appartement de la rue de Paris lorsque j'ai vu que je ne pouvais pas affronter ces sept mille de francs de côte mobilière, le chauffage, le bazar. L'appartement a été loué par le Secrétaire du Syndicat Patronal Textile. Il cherchait un logement, on lui a loué notre appartement. 

 

Nous nous sommes retirés, ma femme et moi et ma fille qui était formidable dans le grenier mansardé, au lieu de ce somptueux appartement de 250 m² magnifique, jardin …. On s'est retiré dans le grenier avec des lanterneaux. Tu sais, vivre dans le grenier et louer ton appartement - un appartement de grand luxe et te retirer dans le grenier, cela te met un sacré choc ! C'est pour cela que j'ai failli sauter par la fenêtre plusieurs fois. Je ne pouvais pas faire autrement. Deux voitures, j'en ai vendu une, pour n'en garder qu'une. Une Simca.

  

Après moi, On en a profité pour balancer mon fils qui est parti directement à Lyon trouver une situation et on a balancé mon neveu. Pour faire croire qu'il y avait encore quelqu’un portant le nom dans l'affaire, on a nommé un grouillot de la comptabilité, qui portait le même nom que moi comme PDG de L’affaire !

  

J'ai d'abord offert mes services à mes collègues, avant de les concurrencer. J'ai été très déçu. Le seul qui est venu me voir chez moi et m'expliquer pourquoi il ne pouvait pas me reprendre, c'est Marcel P…... C'était un ami, je jouais au tennis avec lui, je le connaissais bien. J'étais concurrent.

  

Les autres n'ont même pas répondu à mes lettres. Je les voyais tous les mois aux réunions syndicales à Paris. " Les affaires c'est un champ de bataille, on ne ramasse ni les morts, ni les blessés ". C'est ce que disait toujours mon associé, il avait parfaitement raison.

  

S.M. - A l'époque, quand tu es rentré dans l'affaire familiale, tu pensais que c'était complètement impérissable.

  

P.L. - Je n'ai jamais imaginé une seconde que cela puisse s'arrêter, c'est la raison pour laquelle j'ai mis le paquet dans l'affaire. Suppose que j’ai pu faire un rêve en imaginant que l’affaire pouvait s’arrêter, que j'ai pu entrevoir ce qui allait se passer vingt ans après, je n'aurais évidemment pas insisté pour racheter les actions de ma mère ou de mes soeurs.

Mes relations-amies m’ont servi.

  

P.L. - Tu ne peux pas t'imaginer ce que le fait que le D…G. du groupe D… ait été mon cousin, m'a servi. Lorsque j'étais condamné à être repris. Je suis allé le trouver et je lui ai dit: " tu ne me reprends pas mais tu peux me rendre un service énorme. Fais croire urbi et orbi que tu me reprends. C'est le seul moyen pour que nous puissions nous défendre. Autrement, on nous prendra la peau du dos ". A Roubaix-Tourcoing, cela circulait en vingt-quatre heures. Effectivement c'est arrivé aux oreilles de W… vingt-quatre heures après. C'est pour cela qu’il m’a donné tout de suite rendez-vous un lundi. J'ai répondu que je ne pouvais pas, je n'avais pas le temps, je n’étais pas libre. " Je peux jeudi matin pas avant ".

  

Voilà un autre cas : avec ma femme, j'allais à la Redoute. Henri Pollet en était à la tête, mon ami " Riquet ". Riquet était simple. Il a été vraiment chic avec moi. Devenu représentant, plus tard, quand j'arrivais pour mes fabricants belges à la Redoute et que Riquet embrassait ma femme et me serrait la main comme un copain, cela me donnait du poids auprès des acheteurs.

  

Je verrai toujours Henri Pollet-Six, la génération au-dessus de mon ami Riquet, arrivant un jour dans le bureau des acheteurs de la Redoute, me voyant là et me disant : " lorsque tu auras fini viens me voir dans mon bureau, j'aimerais bavarder avec toi ". L'acheteur avait entendu, cela joue énormément, parce qu'au moins l'acheteur ne peut pas te faire une rosserie.

  

Au début, le fabricant que j'ai représenté ne faisait pas un centime d'affaires avec la Redoute ; ensuite je faisais dix millions. Par contrat j'avais 4% de commissions, ce n'était pas mal.

 

Je gagnais donc de l'argent facilement par rapport à ce que j'avais connu et … sans risque, je n'en ai jamais eu aussi peu. J'étais beaucoup plus payé que lorsque j'étais PDG ou que ce que me payait W…. Je lui avais demandé une augmentation. Mon fils n’en revenait pas ! Je voulais 2.000 francs de plus. Il a accepté parce qu'il savait très bien qu'un PDG cela se renvoie mieux qu'un domestique. Mais c'était il y a vingt-cinq ans.

 

"  Mourir sans revoir Roubaix ! "

 

 S.M. - Nous parlions des difficultés de la Lainière … Suite à l’OPA de Seydoux en 1987, Derveloy a été contraint d’abord de partager le groupe avec lui. Il lui a donné le meilleur : le négoce de laines et le peignage. Il a gardé toute l’activité Lainière, tissage et bonneterie. Finalement il a du déposer le bilan. Barberis a racheté la Lainière pour 10 millions, tu vois le prix d’une affaire qui a occupé près de 20.000 personnes à une époque !

 

P.L. - C’est à nouveau en dépôt de bilan ?

  

S.M. - Oui, après Barberis, elle a été rachetée par Verbeck qui vient de déposer le bilan cette année et qui est prêt à la donner pour 1 franc !

  

P.L. Il n'y a plus rien à Roubaix ! Tu ne peux pas t'imaginer combien cela m’écœure d’y penser. Quand je pense à cela, tu vois, cela remue trop de souvenirs. Je veux mourir sans revoir Roubaix. Il y en qui veulent mourir en revoyant Venise, moi je veux mourir sans revoir Roubaix. Je ne peux plus voir cela.

  

S.M. - Pourquoi, tu trouves que c'est injuste ?

 

P.L. - Non, ce n'est pas injuste, c'est impensable un truc pareil, c'est du gâchis. Il faut avouer que nos gouvernants n'ont jamais compris que le textile était une industrie de main-d’œuvre. A partir du moment où on refusait le textile, on refusait une masse de main-d’œuvre fantastique. N’oublies pas que Roubaix-Tourcoing employait 70 000 personnes, c'est la vérité.

 

Lorsque j'étais au Syndicat Patronal, après la guerre, c'est 70.000 personnes que nous avions en charge. C’était fantastique. Pendant la guerre j'y étais avec Bernard D’Halluin et ensuite Maurice Hannart qui est un de mes amis de collège, Président, très jeune à 42 ans. C'était formidable.

  

S.M. - Roubaix, j'y vais encore régulièrement. J'ai même été visité le tissage Ternynck Frères. - Je suis allé Rue de la Fosse aux Chênes, il y a deux mois, j'ai vu un tissage en plein Roubaix encore, rue de la Fosse aux Chênes. Ils ont peut-être 80 métiers, mais hypermécanisés, des machines qui coûtent des millions. C’est une exception, si on regarde ce qui reste. Les anciennes affaires ont arrêté leurs usines et elles ont fait de la distribution.

 

P.L. - Bien sûr c'est cela qu'il fallait faire. Je n'y ai pas pensé, ce n'est pas mon métier. Tu vois comme une économie peut être détruite par la guerre. Pendant la guerre tout ce que tu produisais, tu le vendais dix fois si tu voulais.

 

L’argent ne m'intéressait pas, je m'en moquais de l'argent, on ne pouvait rien en faire de toute manière. J'allais à bicyclette, je ne pouvais pas sortir. Il n'y avait rien, on ne pouvait rien faire. On avait de l'argent, on ne savait pas à quoi l’employer. En plus de cela les ouvriers gâchaient par patriotisme. Lorsque les ouvriers gâchaient, on faisait une bonne affaire ; on avait des rendements inférieurs, mais on récupérait les déchets. C'était une gestion exactement " à l'inverse ". Cela a duré quatre ans. Lorsque l'on a travaillé comme cela pendant quatre ans et qu'il faut remettre les choses en place, c'est un travail de titan. Il m'a fallu des années pour retrouver mes rendements d'avant.

 

 " Tous du même pot … ! "

 

S.M. - Dans les discours de cinquantenaire de la Lainière de Roubaix, on trouve parmi les ouvriers...

 

P.L. -... Tous nos noms, c'est ce que j'ai écrit moi-même. Il y a des Glorieux, des Lefebvre, des Motte, des Masurel. J'avais avec moi un délégué syndical qui s'appelait Glorieux, j'avais un Motte, un Leclercq, comptable. Autrement dit, nous étions tous du même pot.

  

C'est ce que j'ai raconté à des ouvrières à l'usine. Un jour je faisais danser des ouvrières de l'usine qui s'appelaient comme moi, les sœurs L…, trois belles filles d'ailleurs, qui habitaient de l'autre côté de la frontière. L'usine était montée sur des terrains qui appartenaient à la famille.

 

Je leur ai dit " vous savez, mes ancêtres étaient tout de même des cultivateurs, ils cultivaient les terrains autour. Après tout nous sommes peut-être parents, vous habitez à deux kilomètres de là ". Une espèce de zozo du comité d'entreprise, qui était là, a dit : " oui mais aujourd'hui ce n'est plus le même porte-monnaie ! ".

  

Ce que n'ont pas compris beaucoup de roubaisiens, c'est que nous étions du même pot que nos ouvriers.  

 

 

Interview réalisée par Stéphane Mathon en août 1996

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec * .


Il n'y a aucun commentaire pour le moment.