Société d'émulation
de Roubaix

Histoire de l'usine

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S.M. - De quand date la création de L & D ?

 

P.L - On sait que c'est en 1816-1820. Cela n'a pas une grande importance. Je sais simplement que mon ancêtre maternelle était fermière et qu’elle habitait parait-il entre Roubaix et Tourcoing. Mon arrière arrière-grand-père était fermier aux environs de Wattrelos. C'est d'ailleurs sur ces terres de Wattrelos qu’a été construite à la fin du siècle dernier notre petite filature de cardée. Je parlerai de cela plus tard.

 

L'affaire L&D a donc été dirigée au départ par mon arrière arrière-grand-père et sa femme. Je suppose que cela s'est passé comme ça se passait à l'époque : le mari devait régler les machines et recevoir les clients, parce qu'à ce moment là les clients venaient nous voir, nous n'allions pas les voir ; ils venaient nous voir. C'était une époque où il suffisait d'avoir une usine et ça tournait automatiquement car les clients venaient pour voir les marchandises, soit le fil, soit les tissus. Son épouse, elle, devait s'occuper du personnel et je suppose de la comptabilité.

 

Mon arrière-grand-père était l'aîné de 3 fils, ils avaient imité un peu les soyeux de Lyon, ils fabriquaient des tissus jacquards pour faire du gilet de soie. Les hommes portaient des gilets de soie. Je n'ai pas très bien compris comment l’activité de l’entreprise a pu passer du tissage Jacquard (qui est de soie) à la filature cardée. Toujours est-il que nous avions après la guerre de 14-18, deux usines. Une grosse filature à Roubaix et à Wattrelos nous avions une petite filature de cardée (la famille était propriétaire de tous les terrains autour), à un kilomètre de la frontière belge. C'est cette usine que nous avons agrandi mon frère et moi pendant la guerre. On l'a agrandie après la guerre et pour finir on a tout transporté à Wattrelos, même le début de fabrication.

 

Mon grand-père était un très brave homme mais je crois que les affaires ne l'intéressaient que peu. Il a eu la chance d'engager comme directeur un industriel de Verviers, qui était paraît-il très compétent en cardé. Son usine avait brûlé entre deux renouvellements de police d'assurance et mon grand-père l'a pris comme Directeur. A l'époque ce qu'il y avait d'important c'était d'être propriétaire de l'outil. Un imbécile et un outil cela gagnait de l'argent. On met un million à un filateur de coton, cela gagne de l'argent et un imbécile pour la diriger cela gagne de l'argent aussi. C'est ce que l'on disait à l'époque.

 

Ce Directeur qui avait la réputation d’être efficace a réellement réussi à s'implanter dans Roubaix. Il a fait partie du Syndicat Patronal Textile et de la Chambre de Commerce. Il a demandé plus tard à mon grand-père d'être associé.

 

Nous habitions rue de la Fosse aux Chênes à Roubaix, ce n'était pas terrible. Si bien que ma mère voyait Roubaix avec horreur. C'est comme je le vois aujourd'hui moi-même. Cela a changé, mais cela ne s'est pas amélioré. La rue de la Fosse aux Chênes est horrible.

 

S.M. - Comment as-tu été accueilli quand tu es rentré dans l'affaire ?

 

 

P.L. - Très bien. C’était en 1936, j’avais 18 ans. Même en 1936, les problèmes de personnel ne se posaient pas vis-à-vis de l'encadrement ou vis-à-vis du personnel ouvrier (c'est surtout l'encadrement qui m'a déçu quant L&D est tombé, pas les ouvriers). Là où j’ai été absolument étonné c’est le premier jour. J'ai pris la voiture pour me rendre à l'usine rue R……, j'ai du demander deux fois ma route. Je n'y avais été qu'une fois avec mon père longtemps avant. Je ne savais même pas où était cette usine. Je suis arrivé là, le directeur de l'usine m'a reçu très gentiment. Il m'a emmené en carderie pour me présenter au contremaître qui s'appelait Grégoire. Il me recevait amicalement, j'étais fils de patron, j'étais reçu amicalement. Alors qu'avec mon fils cela a été différent. Les cadres ont eu un comportement complètement différent avec lui. Ils voyaient arriver un fils de patron cela ne leur plaisait pas du tout.

  

Je savais que je rentrerai dans l'affaire. Mon père disait toujours, " tu ne rentreras pas dans l'affaire ". Je savais que ce n'était pas vrai. " Tu passeras ton bachot ", je ne l'ai pas passé, mes deux frères aînés ne l'ont pas passé. Pourquoi veux-tu que je passe mon bachot ? J'ai fait philosophie amateur en me disant : Cela me suffit. Comme disait ton oncle : " ce qu'il faut, c'est avoir une culture générale assez approfondie ".

  

S.M. – quelle était la taille de l’affaire ?

 

P.L. - Cela a changé suivant les époques. On a vendu en 1924 la filature de Roubaix,

  

S.M. - Mais entre deux, vous aviez rénové le tissage ?

 

P.L. - Oui, nous avons développé l'usine de Wattrelos qui était plus petite. On avait monté un tissage de couverture, une filature, des apprêts. L'usine de Wattrelos couvrait trois hectares et demi. Trente cinq mille mètres carrés. Avec des bâtiments à étage qui étaient très beaux.

  

S.M. - Ça représentait combien d'ouvriers ?

  

P.L. - On a dépassé à un moment les 500, après on a tourné autour de 450.

 

Ce qu'il faut c'est une trop petite usine

 

P.L. - Voilà une réflexion de mon associé : " Ce qu'il faut c'est une trop petite usine ". Je ne dis pas une petite usine, je dis une trop petite usine. Une usine qui ronfle à bloc mais qui soit petite plutôt qu'une grande usine. On avait 35.000 m² de bâtiments pour un chiffre d’affaires minable ! Avec toutes les charges que cela supposait de chauffage, d'entretien…

 

S.M. - Justement quelle est ton analyse quand tu regardes cela ? Dans le fond, Prouvost a été créé de zéro, le Peignage Amédée Prouvost a été créé de zéro, et toutes les entreprises de cette époque comme la tienne créées de zéro...!

  

P.L. - Des paysans, des cultivateurs...

 

S.M. - Ce n'est pas un handicap d'avoir trop de choses, de ne pas savoir repartir de zéro ?

 

P.L. - La vie c'est quelque chose de difficile et je me dis quelquefois : comment vivrons mes arrière-petits-enfants dans trente, ou dans quarante ans. Qu'est-ce qui se passera ? Il est certain qu'ils n'ont aucune idée de ce qu'étaient nos familles, je ne dis pas cela par vantardise, mais nous faisions partie de ce que l'on appelle la grande bourgeoisie. Les 200 familles, qui dirigeaient tout. ... On n'est plus rien ! Nous ne sommes plus que des demi ruinés, des trois-quarts ruinés. Nous, notre chance c'est d'être tombés parmi les premiers. Si nous n'étions pas morts parmi les premiers, je ne sais pas ce qui se serait passé. Heureusement W… voulait un fabricant de couvertures dans son Groupe, c'était notre chance. Aujourd'hui il n'en voudrait plus.

Interview réalisée par Stéphane Mathon en août 1996

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