Société d'émulation
de Roubaix

La guerre 40

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La guerre 40

P.L. - Les affaires marchaient très bien, on gagnait beaucoup d'argent. Nous avions les mêmes problèmes que tous les industriels de Roubaix à savoir : on gagne de l'argent mais on liquide nos stocks. Comment allons-nous faire quand il faudra faire tourner notre maison après la guerre, retrouver de l'argent pour acheter nos matières premières et faire tourner nos usines ? A l'époque l'inflation était énorme, on avait de l'argent on ne pouvait rien faire avec. L'argent ne m'intéressait pas du tout.

 

Nous étions sous commandement allemand, nous dépendions de Bruxelles. Si Hitler avait gagné la guerre, il reconstituait les Flandres. La Somme était la ligne de démarcation, le Nord Pas-de-Calais, Somme, la Belgique et la Hollande étaient les Flandres. Il refaisait les Flandres ce que ne voulaient pas les Anglais. Si bien que nous étions sous la Kommandantur de Bruxelles.

  

Il y avait à Lille un bureau régional d'organisation de l'industrie textile, le BROIT mais les ordres de fabrication venaient des allemands. Si bien, je n'ai pas honte de le dire, j'ai fabriqué pour les Allemands des couvertures militaires. La seule chose que j'ai faite c'est de la résistance passive. D'abord je leur ai pris beaucoup de marchandises. Sur la marchandise qu'ils me donnaient pour leurs commandes, je leur en ai pris des dizaines de tonnes et j'ai mis autant de déchets dans leur fabrication. Cela je m'en félicite. Et avec toute cette masse de marchandise neuve, de laine neuve (des bateaux qui avaient été détournés de l'Angleterre), on a pu faire du tissu " civil ". A tel point qu'un jour un officier allemand est arrivé à l'usine et a crié lorsqu'il a compris que l'on faisait beaucoup plus de civil que de militaire. Alors que normalement on aurait du tourner à plein pour la Wermacht.

  

Les contacts avec les officiers allemands que j'ai reçus, j'étais jeune, j'avais vingt-trois ans, ont toujours été très corrects. Je suppose que le contact existait parce que, un jour, l’un d’eux m'a dit : si j'accepte ce que vous me proposez je serai "chocolat". Je trouve que de la part d'un allemand cela voulait dire que je le trompais, je lui racontais des salades.

  

A l'époque le cardé était encore en vogue, maintenant c'est fichu. Le cardé était une industrie qui n'est pas noble comme le peigné. Comme disait mon associé : " nous vivons des poubelles des autres " Nous achetions les sous-produits du peignage, les blousses de laine, les lavetons, toutes les cochonneries pour faire du fil cardé. Tu connais la différence entre le fil cardé et le peigné ?

  

Je ne sais pas s'il y a encore une filature de cardé qui marche en France. Avant la guerre 40/45, nous faisions de la couverture, très peu ; nous faisions surtout les feutres pour pantoufles, une grosse industrie. Tout de suite après la guerre c'était encore le feutre pour pantoufles : la charentaise. Le tissu était composite, il y avait un endroit cardé écossais, il y a avait un intercalaire en coton, une espèce de tissu genre wassingue qu'on achetait chez Dassonville ou ailleurs, et il y avait un envers tricoté que nous faisions nous-mêmes. Nous faisions le fil et les matières tricotées. On collait tout cela avec du latex. Le cardé, c'était pour faire des tissus grossiers, comme la pantoufle, et la pantoufle on n'en voulait plus. Cela a été la dégringolade du feutre pour pantoufles, petit à petit, de onze fabricants nous sommes tombés, quand j'ai quitté l'usine, à même plus trois fabricants.

 

A propos des grands Industriels…

 

P.L. - J’aimais beaucoup Jean Ternynck. C'était un grand industriel. Il n'y en a pas eu beaucoup tu sais à Roubaix. Il ne faut pas te faire d'illusions. Si je devais te donner la liste des grands industriels que j'ai connus à Roubaix, elle ne serait pas très longue, contrairement à ce que tu penses.

  

S.M. - J’en suis sûr.

 

P.L. - Il y a eu Louis Mulliez, les Pollet, Jean Ternynck qui avait un sens pratique fantastique,…. Louis Lepoutre, une affaire formidable mais ils ont continué à faire de la serge, c'était fini. Ils avaient leurs bureaux, leurs usines rue de la Fosse aux Chênes. Quand j'étais gosse, il y a eu un incendie, j'étais terrorisé, ça brûlait en face de notre maison, en pleine nuit, avec les pompiers dans la rue. Quand Louis Lepoutre donnait une soirée, à minuit il disait à tout le monde : "je vais me coucher". La soirée se terminait sans lui et, à cinq heures, il allait faire la remise en route de la machine à vapeur. Comme Louis Mulliez, celui qui aurait quatre-vingt quinze ans aujourd'hui, je le tutoyais, il me tutoyait. On s'est connu à Caux-sur-Montreux. Je crois qu'il avait autant d'estime pour moi que j'en avais pour lui.

 

Louis Mulliez, je l'ai connu au réarmement moral. Nous avions envoyé une délégation. Je suis parti avec douze ouvriers, que je ne connaissais pas, je suis revenu avec douze types qui m'avaient compris. Je crois qu'ils m'aimaient bien en revenant de là-bas. J'avais beaucoup d'admiration pour Louis Mulliez, parce que c'était un grand patron. Un patron qui était dur pour les autres mais dur pour lui-même d'abord. Il se levait tous les matins à sept heures et allait à la messe.

  

Je t'ai raconté l'histoire du terrain de ma sœur ? Figures-toi que le Père Louis Mulliez me dit un jour : " je veux te voir. Passes au bureau ".

Je vais le voir, et il me dit : " je dois agrandir mon usine, il y a un terrain qui est là au milieu de l'usine, je me suis renseigné; il paraît qu'il appartient à ta sœur. Je le veux ".  Je lui ai dit : "mais ma sœur je ne sais si elle a envie de le vendre ou pas, je n'en sais rien". Il me dit : " ça n'a pas d'importance, si elle ne veut pas le vendre, elle pourra toujours y venir en hélicoptère ! ". (Elle en a eu finalement un bon prix !). Voilà Louis Mulliez, j’avais une profonde admiration pour lui.

 

Je vais te donner une autre anecdote sur Louis Mulliez, au Syndicat Patronal. J'ai représenté la filature de cardé et la couverture au Syndicat Patronal pendant à peu près trente ans. Je voyais Albert Prouvost-de Maigret. Il arrivait toujours en retard. On attendait "Monsieur Albert Prouvost". Au point de vue importance, on ne pouvait pas comparer la Lainière, le Peignage, ces Messieurs de la filature de peigné, avec nous et nos filatures de cardé et filatures de coton. Nous étions des rigolos nous. Nous, nous étions concurrencés par toute la France. Les salaires n'étaient pas les mêmes à Roubaix, à Lyon, à Mazamet ou à Vienne. On criait : " ce n'est pas possible, on va finir par fermer nos filatures !" La filature de coton c'était pareil. Leur concurrence était surtout dans l'Est, avec Boussac et tout ça. Tandis que le peignage, à l'époque n'avait plus grande concurrence, même si le peignage Motte existait encore. En fait Prouvost a racheté dans les années 60/70, tous les peignages...

 

S.M. - Son frère Gérard avait tout compris de la distribution. C'est lui qui a lancé la chaine des magasins Phildar en franchise !

 

P.L. - Oui, c'est Gérard Mulliez-Cavrois et son fils, Gérard Mulliez-Mathias, a créé Auchan.

  

S.M. - J'ai connu Gérard Mulliez-Cavrois quand j'étais chez IBM l’ingénieur commercial de Phildar. Il nous a reçus car l'ordinateur que nous avions installé est tombé en panne plusieurs jours. C'était en 1966. Il a donné à mon directeur d’IBM un cours de gestion d’entreprise. Il était debout en blouse blanche, derrière son bureau, comme un professeur d’école. Derrière lui, il faisait descendre sous nos yeux tous les tableaux de bord de Phildar, un par un. Puis il a conclu : " Messieurs, notre métier est trop sérieux pour que nous supportions de tels désordres avec notre ordinateur, il faut régler ces problèmes de toute urgence ! Il était impressionnant !

 

Pour revenir aux Prouvost, quand les charges sociales, la cotisation pour le CIL et tout le bazar, augmentaient, ce n’était pas trop grave. Il n'y avait plus que les peignages allemands qui pouvaient les concurrencer. Pour te dire la suite : un jour je suis allé le trouver pour lui dire : " Ecoutez Albert (je ne le tutoyais pas, je le vouvoyais), on ne peut continuer à suivre comme ça. Je compare ce que donne actuellement la Lainière aux œuvres collectives. Nous, nous donnons autant ! Je lui disais : vous savez ce qu’est notre affaire, ça n'a rien à voir avec la Lainière et le Peignage ! Nous sommes une entreprise de 450 personnes. Nous faisons un chiffre d'affaires d'un milliard neuf cent millions seulement. Nous n'avons rien à voir avec vous ".

 

Je dis donc à Albert : " on ne peut pas continuer sur cette voie là, ce n'est pas possible. Nous sommes concurrencés par Mazamet par exemple …". Tu sais ce qu'il me répond ? " Transportez votre usine à Mazamet ". C’est incroyable ! Avec le transport et le démontage, on déposait le bilan immédiatement. Transporter l'affaire, ses cardes, ses métiers à filer à Mazamet ! Il fallait des réserves fantastiques pour faire un truc pareil.

  

S.M. - Il l’avait fait aux Etats-Unis !

 

P.L. - Mais bien sûr, il avait une usine à Woonsockett et il l'a transportée en Caroline du Nord. Seulement il avait les moyens, c'est une question de moyens. Tu peux faire des trucs comme cela quand tu es à la tête de l'affaire qui gagne de l'argent ou qui a des gros moyens. Mais nous on ne pouvait pas.

 

S.M. - Et l'anecdote avec Louis Mulliez au Syndicat Patronal ?

 

P.L. - Je l'ai trouvé fantastique. Nous sommes une trentaine de types autour de la table présidée par Maurice Hannart. Je suppose qu' Albert Prouvost était là, mais il y avait Dupré, Trentesaux, le représentant de la filature coton, je ne sais plus qui c'était exactement, moi pour la filature de cardé. Une idée est mise en discussion. Maurice Hannart donne son avis le premier, puis vient le tour du deuxième, du troisième… Cela arrive à moi, je dis comme tout le monde. Cela arrive à Louis Mulliez : il se lève et dit : " je ne suis pas d'accord, vous êtes tous à côté de la plaque ". Et il expose pourquoi nous avions tous tort. Il ne nous pas dit que nous étions des c...., mais pourquoi nous avions tous tort. On a voté pour lui.

 

Il faut oser dans un Conseil d'administration ! J'étais jeune à l'époque, j'avais trente-cinq ou quarante ans. Il y avait des pontes de soixante, soixante-cinq ans comme Louis Mulliez ou Dupré. Il ne nous a pas dit que nous étions des imbéciles, mais on a tous été d'accord avec son point de vue.

Interview réalisée par Stéphane Mathon en août 1996

 

 

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