{"id":276,"date":"2019-05-04T14:23:27","date_gmt":"2019-05-04T12:23:27","guid":{"rendered":"http:\/\/ns307812.ovh.net\/?p=276"},"modified":"2019-05-04T14:23:27","modified_gmt":"2019-05-04T12:23:27","slug":"visite-du-roi-makoko","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.histoirederoubaix.com\/index.php\/2019\/05\/04\/visite-du-roi-makoko\/","title":{"rendered":"Visite du roi Makoko"},"content":{"rendered":"<div align=\"justify\">\n<p><big>Bien avant l\u2019arriv\u00e9e d\u2019Africains, de S\u00e9n\u00e9galais en particulier, avant l\u2019arriv\u00e9e sur les champs de bataille de la Grande Guerre des tirailleurs et autres troupes coloniales, la ville est honor\u00e9e de la visite du roi Makoko en 1887,<\/big><big>\u00a0entour\u00e9 de quelques uns de ses guerriers. Il est l\u2019attraction de\u00a0<em>la Grande Cavalcade du Congo<\/em>, charitable et publicitaire, organis\u00e9e par les fr\u00e8res Vaissier qui exploitent la savonnerie des <em>Princes du Congo<\/em>. Exotisme ! C\u2019est, en effet, un palais des mille et une nuits, orientalo-hindou qu\u2019ils allaient se faire construire rue de Mouvaux. L\u2019image de l\u2019autre, celle de l\u2019\u00e9tranger est aimablement folklorique, l\u2019Afrique d\u00e9file sur des chars m\u00ealant vrais Africains et Roubaisiens grim\u00e9s pour l\u2019occasion.<\/big><\/p>\n<\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><big>Il serait bien dangereux de conclure que l\u2019humanisme, le respect de l\u2019autre et le refus du racisme r\u00e8gnent \u00e0 Roubaix dans cette fin de si\u00e8cle et au d\u00e9but du XX<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle. La ville, pourtant va atteindre le sommet de sa puissance industrielle, sa population approchera 125.000 habitants en 1896 et la vague de migration belge est bien achev\u00e9e.<\/big><\/p>\n<p><big>Depuis 1886, un courant de sentiment anti-\u00e9tranger se d\u00e9veloppe sur le th\u00e8me de la d\u00e9fense du travail national. Il ne dispara\u00eetra pas rapidement alors que la loi de 1889 sur la nationalit\u00e9 aboutit \u00e0 la naturalisation des Belges. Roubaix va cesser d\u2019\u00eatre une ville belge (elle est d\u00e9j\u00e0 la <em>Manchester du Nord, une ville am\u00e9ricaine<\/em>\u00a0et la\u00a0<em>Mecque du Socialisme\u00a0<\/em>!).<\/big><\/p>\n<p><big>Mais la tribu du roi Makoko, elle, ne vient pas \u00e0 Roubaix pour y travailler. Au d\u00e9but du si\u00e8cle on trouvera un Noir oeuvrant dans la ville, marchand ambulant de friandises \u00e0 la noix de coco. Martiniquais, il est surnomm\u00e9 <em>Patakoko<\/em>, son cri de marchand. Il est \u00ab\u00a0<em>dr\u00f4le et sympathique<\/em>, le\u00a0<em>n\u00e8gre Banania\u00a0\u00bb<\/em> local ! <\/big><big>Nous ne sommes pas loin de l\u2019\u00e9poque o\u00f9 un Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique fran\u00e7aise qui avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9venu de la pr\u00e9sence d\u2019un Noir parmi les \u00e9l\u00e8ves d\u2019une grande \u00e9cole qu\u2019il allait passer en revue, l\u00e2cha, surpris tout de m\u00eame, cette phrase historique \u00ab\u00a0<em>Ha! C\u2019est<\/em>\u00a0<em>vous le n\u00e8gre\u2026 Et bien, continuez !\u00a0\u00bb<\/em><\/big><\/p>\n<p><big>Entre 1905 et 1907, dans les th\u00e9\u00e2tres roubaisiens et au \u00ab\u00a0Th\u00e9at\u2019Louis\u00a0\u00bb avec les marionnettes, on manifeste son soutien aux Boers, son int\u00e9r\u00eat pour les guerres du Transvaal : les pi\u00e8ces sur ces sujets font un triomphe ! Sans doute faut-il penser que dans les r\u00e9gions textiles, m\u00eame entre 1870 et 1914, l\u2019ennemi h\u00e9r\u00e9ditaire est l\u2019Anglais qu\u2019on est ravi de voir en difficult\u00e9 en Afrique. \u00ab\u00a0<em>Ha ! Soyez maudite, Angleterre !\u00a0\u00bb c<\/em>hante Louis Catrice.<\/big><\/p>\n<p><big>C\u2019est pourtant de 1897 que date la c\u00e9l\u00e8bre chanson de Louis Pontier \u00ab\u00a0<em>Les pots au burre<\/em>\u00a0ou\u00a0<em>la peste \u00e0 Roubaix\u00a0\u00bb<\/em>. Ces Flamands frontaliers \u00ab\u00a0<em>pus tra\u00eetes que l\u2019vermine\u00a0\u00bb<\/em> sont pr\u00e9sent\u00e9s l\u00e0 en briseurs de gr\u00e8ves\u2026 pendant que Jules Guesde est accus\u00e9 d\u2019\u00eatre le candidat des Belges et des \u00e9trangers. On notera que d\u2019autres chansons, au contraire, d\u00e9fendent les Belges.<\/big><\/p>\n<p><big><em>Allons, les pots au burre.<\/em><\/big><\/p>\n<p><big><em>N\u2019faites pas enn\u2019si drol\u2019de fid\u2019gure<\/em><\/big><\/p>\n<p><big><em>Car nous aut\u2019s in n\u2019veut pos<\/em><\/big><\/p>\n<p><big><em>Vous faire payi des drots<\/em><\/big><\/p>\n<p><big>(Henri Carr\u00e9, dit Dartagnan, pseudonyme d\u2019Henri Carrette)<\/big><\/p>\n<p><big>Louis Catrice, dans \u00ab\u00a0la Roubaisienne\u00a0\u00bb livre un beau refrain internationaliste :<\/big><\/p>\n<p><big><em>Salut \u00e0 nos fr\u00e8res de la Belgique!<\/em><\/big><\/p>\n<p><big><em>De tous les pays, Allemands ou Fran\u00e7ais<\/em><\/big><\/p>\n<div align=\"justify\">\n<p><big><em>Vous qui luttez pour une R\u00e9publique<\/em><\/big><\/p>\n<p><big><em>Ou r\u00e9gneront le travail et la paix.<\/em><\/big><\/p>\n<\/div>\n<p><big>Il a cependant oubli\u00e9 de citer les Anglais !<\/big><\/p>\n<p><big>Mais depuis la d\u00e9faite de 1870, on se pr\u00e9pare \u00e0 la guerre, ou on pr\u00e9pare la guerre\u2026 Puisque <em>si tu veux la paix<\/em>\u2026 On peut \u00eatre surpris de voir des enfants dans les \u00e9coles publiques enr\u00f4l\u00e9s dans les\u00a0<em>bataillons scolaires<\/em> avec uniforme, d\u00e9fil\u00e9s, exercices militaires \u2026 et stands de tirs dans les amicales la\u00efques.<\/big><\/p>\n<p>ll s\u2019agit de former des <em>soldats citoyens<\/em>\u00a0qui ne sombreront pas dans l\u2019<em>id\u00e9ologie militaire des nationalistes<\/em>\u00a0\u2026 Mais le sentiment national est pourtant vif. On notera qu\u2019en 1910 au Congr\u00e8s de Nice, les socialistes bl\u00e2meront leur section du Nord pour ses positions nationalistes sur la protection du travail des fran\u00e7ais.<\/p>\n<div align=\"justify\">\n<p>Louis Catrice avait chant\u00e9\u00a0<em>le vrai Roubaigno parle pato<\/em>. Avis aux Flamands qui abandonnent le flamand dialectal pour passer au fran\u00e7ais via le picard (ou<em>\u00a0patois<\/em>). Car au fond, \u00e0\u00a0<em>vrai Roubaigno<\/em>\u00a0s\u2019oppose\u00a0<em>Flamin<\/em>\u00a0dont la langue sonne faux (une cloche au mauvais son\u00a0<em>parle flamin<\/em>). Il s\u2019agit sans doute plus du jugement du citadin, ce\u00a0<em>vrai Roubaigno<\/em> regarde avec condescendance ce villageois, ce paysan\u2026 ce <em>bl\u00e9dard<\/em>\u00a0dirait-on aujourd\u2019hui. Mais Catrice pourtant ne chante les grands id\u00e9aux, la R\u00e9publique et la R\u00e9volution, qu\u2019en fran\u00e7ais, dans la\u00a0<em>langue du Progr\u00e8s <\/em>! A la fin du XIX<sup>e <\/sup>si\u00e8cle au th\u00e9\u00e2tre Louis Richard, les jeunes ouvriers qui le fr\u00e9quentent souhaitent voir supprimer le\u00a0<em>boboche<\/em> avec ses personnages picardisant pour le remplacer par un acte de plus de la pi\u00e8ce en fran\u00e7ais pourtant fort longue. Ce seront les spectateurs de 1905, \u00e9poque o\u00f9 les fils de Louis Richard proposent des s\u00e9ances bon march\u00e9 le jeudi soir, qui demandera le r\u00e9tablissement du <em>boboche<\/em>. Le<em>\u00a0pato<\/em>\u00a0ne sera plus la marque du\u00a0<em>vrai Roubaigno<\/em>. \u00ab\u00a0<em>Roubaisien parle fran\u00e7ais\u00a0\u00bb<\/em> pouvait-on lire dans un lyc\u00e9e professionnel de Roubaix. \u00ab\u00a0L\u2019<em>emploi du patois et<\/em>\u00a0<em>des expressions grossi\u00e8res est interdit\u00a0\u00bb<\/em> lisait-on dans l\u2019ancien r\u00e8glement int\u00e9rieur de l\u2019Institut Turgot, Le <em>parleu d\u2019pato<\/em>\u00a0c\u2019est le\u00a0<em>vulgaire<\/em>\u00a0dans toutes les acceptions du terme et non plus le\u00a0<em>vrai Roubaigno<\/em>.<\/p>\n<\/div>\n<p><big>Au bout du chemin, dans les arm\u00e9es de la guerre 14-18, ces gens au fort accent et au fran\u00e7ais r\u00e9gional marqu\u00e9 par des picardismes recevront le sobriquet de\u00a0<em>chtimis<\/em> \u2026. Et ceux qui partent se r\u00e9fugier dans d\u2019autres r\u00e9gions de France verront s\u2019inscrire sur leurs papiers de r\u00e9sidents la mention \u00ab\u00a0<em>\u00e9tranger\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0(\u00e9tranger \u00e0 la commune, bien s\u00fbr). Dans la formulation populaire cela donnera l\u2019expression\u00a0<em>boches du Nord<\/em> pour d\u00e9signer ces Fran\u00e7ais du Nord.<\/big><\/p>\n<p><big>Avec Makoko et Patakoko, l\u2019\u00e9tranger faisait rire en cette fin du XIX<sup> e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle! Avec un\u00a0<em>boboche<\/em>, le\u00a0<em>couteau magique<\/em> de Louis Richard, originaire de Bruges, son public des Longues Haies majoritairement flamand, riait aussi \u2026 de Pitche Flamin ! Dans cette pi\u00e8ce, Morveux Courtelapette pour soutirer un peu d\u2019argent \u00e0 son oncle Dominique invente une histoire de couteau magique \u2026. On peut tuer quelqu\u2019un et le ressusciter avec une petite chanson.<\/big><\/p>\n<p><big>Vers 1930, L\u00e9opold Richard, fils de Louis fera de Pitche Flamand le\u00a0<em>trosime farceu<\/em>\u00a0(avec Jacques et Morveux) qui fera semblant de mourir et de ressusciter. A l\u2019\u00e9poque de Louis Richard, Pitche Flamin serait plut\u00f4t\u00a0<em>farc\u00e9 <\/em>: il est tu\u00e9! Et \u00e7a fait rire tous les\u00a0<em>ex-Flamins<\/em>! Le meurtre est \u00e0 la fois rituel et symbolique m\u00eame si la marionnette peut-\u00eatre, par d\u00e9finition, alternativement\u00a0<em>morte<\/em>\u00a0et\u00a0<em>vivante<\/em>.<\/big><\/p>\n<p><big>En v\u00e9rit\u00e9, le monde devient bien compliqu\u00e9 : des Fran\u00e7ais peuvent traiter un Roubaisien de\u00a0<em>boche du Nord<\/em>, les soldats de la France peuvent \u00eatre noirs, l\u2019ob\u00e9issant capitaine Dreyfus devenir l\u2019\u00e9tranger int\u00e9gral et nous faire peur, Makoko et Patakoko nous faire rire. Le meurtre\u00a0<em>pour rire<\/em> de Pitche flamin symbolise pourtant les affrontements et la violence verbale (ou celle des articles de presse de l\u2019\u00e9poque) qui accompagn\u00e8rent la transmutation du <em>Flamin<\/em>\u00a0en fran\u00e7ais.<\/big><\/p>\n<p><big>Un chansonnier roubaisien anti-collectiviste proposa d\u2019envoyer Jules Guesde et ses\u00a0<em>sangsues (ou sangsures<\/em>) en Afrique ! Le d\u00e9put\u00e9 de Roubaix n\u2019est pas <em>patriote<\/em>\u2026 il sera, pourtant, bient\u00f4t ministre d\u2019Etat \u00e0 la guerre ! En 1917 sur les champs de bataille, la mort appara\u00eetra comme un \u00e9tranger plus redoutable que l\u2019Allemand. L\u2019inversion se traduira par des crosses en l\u2019air ! Un autre \u00e9tranger r\u00e9appara\u00eetra sur ce m\u00eame champ de bataille : le loup sorti d\u2019on ne sait o\u00f9 et qui, affam\u00e9, aurait mang\u00e9, fait rarissime, de la chair humaine.<\/big><\/p>\n<p><big>Le loup \u00e9tait-il responsable de la famine et de la mort? Makoko et ses cannibales avaient fait rire les Roubaisiens ; le loup lui, l\u2019\u00e9tranger, n\u2019amuse pas ! Tout vient se bousculer en cette fin de si\u00e8cle et d\u2019\u00e9poque, \u00e0 Roubaix, construite sur l\u2019immigration, plus qu\u2019ailleurs. L\u2019\u00e9cole gratuite, publique, obligatoire et la\u00efque, la g\u00e9n\u00e9ralisation du fran\u00e7ais, le colonialisme pour \u00e9viter la R\u00e9volution en France et exporter le Progr\u00e8s et les mesures pour l\u2019extermination du loup, concentrent la pens\u00e9e et l\u2019action politique de Jules Ferry. On trouve de curieuses r\u00e9fractions dans l\u2019imaginaire et dans la r\u00e9alit\u00e9 surtout dans une ville aussi r\u00e9publicaine que Roubaix. Les m\u00e9dailles ont toujours un revers !<\/big><\/p>\n<p><big><em>\u00a0<\/em><\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\"><em><big>Alain GUILLEMIN<\/big><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Bien avant l\u2019arriv\u00e9e d\u2019Africains, de S\u00e9n\u00e9galais en particulier, avant l\u2019arriv\u00e9e sur les champs de bataille de la Grande Guerre des tirailleurs et autres troupes coloniales, la ville est honor\u00e9e de la visite du roi Makoko en 1887,\u00a0entour\u00e9 de quelques uns de ses guerriers. 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