{"id":774,"date":"2019-05-14T05:39:47","date_gmt":"2019-05-14T03:39:47","guid":{"rendered":"http:\/\/ns307812.ovh.net\/?p=774"},"modified":"2019-05-14T05:39:47","modified_gmt":"2019-05-14T03:39:47","slug":"mon-vieux-fontenoy","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.histoirederoubaix.com\/index.php\/2019\/05\/14\/mon-vieux-fontenoy\/","title":{"rendered":"Mon vieux Fontenoy"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>Il y a quelques ann\u00e9es que je suis pass\u00e9 dans le Fontenoy, mon quartier de jeunesse. Il n\u2019y avait encore aucune maison abattue, mais il n\u2019y avait plus, non plus aucune \u00e2me dans cette partie de rue situ\u00e9e entre la rue de l\u2019Alma et la rue de la Lys. Les fen\u00eatres et les portes \u00e9taient bouch\u00e9es par des parpaings pour emp\u00eacher toute \u00ab\u00a0r\u00e9occupation\u00a0\u00bb, toute violation. La mort d\u00e9j\u00e0 planait sur ce quartier autrefois si vivant.<\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>J\u2019apprends \u00e0 pr\u00e9sent par mes vieux amis que tout a disparu et que des ensembles s\u2019\u00e9l\u00e8vent maintenant l\u00e0 o\u00f9 nous jouions dans le pass\u00e9. Que l\u2019on me pardonne d\u2019\u00e9voquer cette p\u00e9riode de ma jeunesse, mais si, comme je l\u2019esp\u00e8re, nombreux sont encore ceux qui l\u2019ont connue, ils ne pourront que s\u00e9cher furtivement une larme au coin de l\u2019\u0153il en retrouvant vie, habitudes et habitants de cette \u00e9poque \u00e0 pr\u00e9sent effac\u00e9e.<\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>Pour nous, le Fontenoy avait des limites assez nettes. Si l\u2019on prend les axes rue de l\u2019Alma, rue de Fontenoy, formant ainsi une croix, il s\u2019\u00e9tendait de la rue Saint-Vincent de Paul \u00e0 la rue Henri Carette dans un sens et de la rue Blanchemaille au ch\u00e2teau Wibaux de l\u2019autre. Ces limites englobaient des rues secondaires comme la rue Archim\u00e8de au moins l\u00e0 o\u00f9 elle touchait la rue de l\u2019Alma avec, sur l\u2019un des coins, la cr\u00e9merie Broutin, sur l\u2019autre l\u2019herboristerie Gras. C\u2019\u00e9tait une rue assez calme, marqu\u00e9e pour moi par deux points remarquables : vers le bas l\u2019\u00e9cole Archim\u00e8de o\u00f9 j\u2019ai fait mes classes primaires (mon p\u00e8re l\u2019avait fr\u00e9quent\u00e9e du temps de Monsieur Lerat, Directeur). En passant, je rappelle que les enfants du quartier se partageaient entre cette \u00e9cole, celle de la rue Saint-Vincent (Directeur Monsieur Vaneste) et celle du boulevard d\u2019Halluin. Le second point, vers le haut, le caf\u00e9 <em>\u00ab Au Mogador \u00bb<\/em> o\u00f9 nous sommes all\u00e9s mes camarades et moi, une fois adolescents, jouer bien des parties de billard. Non loin de ce caf\u00e9 aboutissait la rue de la Lys bien peupl\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 sa jonction avec la rue de Fontenoy. Il devait y habiter, si ma m\u00e9moire ne me trompe pas, un marchand de charbon bien connu du nom de Boutteville et un chanteur des ch\u0153urs du th\u00e9\u00e2tre, Monsieur Lodewick, qu\u2019on remarquait sur la sc\u00e8ne \u00e0 cause de son pied bot. Je me souviens l\u2019avoir vu dans le <em>\u00ab Grand Mongol \u00bb<\/em>, jou\u00e9 au Casino Grand&rsquo;rue. L\u2019autre partie de cette rue arrivait \u00e0 la rue Saint-Vincent de Paul. Si l\u2019un des trottoirs n\u2019offrait que quelques maisons habit\u00e9es dont celle de Monsieur Th\u00e9rin, adjoint au maire, qui avait mari\u00e9 mes parents et de nombreux Roubaisiens, l\u2019autre longeait la fabrique Lepoutre et les entrep\u00f4ts de bois de l\u2019entreprise de menuiserie Derville (mon p\u00e8re y travailla) qui s\u2019ouvrait c\u00f4t\u00e9 rue de l\u2019Alma face \u00e0 la rue de la Redoute (actuellement rue Emile Moreau). Les murs de ces entrep\u00f4ts n\u2019\u00e9taient pas pleins, mais les briques, pour faciliter le s\u00e9chage du bois, laissaient entre elles des intervalles, ce qui nous permettait de faire de l\u2019escalade ou encore d\u2019y cacher des petits billets dont le contenu plus ou moins bien \u00e9crit, ne comportait rien de bien compromettant.<\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>Un peu au-dessus de cette rue, et en parall\u00e8le venait la rue de Cassel qui, de la rue Saint-Vincent \u00e0 la rue de Fontenoy, ne comportait que des maisons de ma\u00eetre, mais voyait s\u2019ouvrir face \u00e0 cette derni\u00e8re rue, le parc du ch\u00e2teau Wibaux avec son dispensaire, autre lieu d\u2019\u00e9bats pour les enfants du quartier. Ce parc, bord\u00e9 d\u2019un long mur, descendait jusqu\u2019\u00e0 la rue St\u00e9phenson, prolongement de la rue Archim\u00e8de, nous paraissait, \u00e0 nous les petits, immense. Son gardien Baptiste, homme \u00e0 la jambe de bois, \u00e0 la forte moustache, nous effrayait toujours quand il apparaissait, nous chassant impitoyablement de toute pelouse. Quant au jardinier de la ville, Georges, appel\u00e9 \u00e0 assurer son entretien, avec le recul du temps, je lui tire mon chapeau quand je pense qu\u2019il tondait toutes les surfaces avec une tondeuse \u00e0 bras, sans moteur. Quelquefois, le comit\u00e9 des f\u00eates du quartier y donnait des kermesses. Les loteries, les man\u00e8ges s\u2019installaient et alors nous ne savions plus nous d\u00e9crocher de ce lieu paradisiaque sauf pour aller r\u00e9clamer quelques sous \u00e0 la maman pour jouer au tirlibibi.<\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de cette partie de rue avaient \u00e9t\u00e9 construits les immenses entrep\u00f4ts du conditionnement o\u00f9 s\u2019entassaient d\u2019\u00e9normes balles de fibres textiles laine ou coton. Toutes ces rues \u00e9taient pav\u00e9es de lourds gr\u00e8s de granit que des ouvriers alors v\u00eatus d\u2019un ample pantalon de velours se resserrant \u00e0 la cheville, les reins ceintur\u00e9s d\u2019une bonne flanelle, venaient assez souvent remettre en place.<\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>Apr\u00e8s les avoir enlev\u00e9s, on remettait une couche de sable bien jaune, puis \u00e0 l\u2019aide d\u2019un outil, sorte d\u2019herminette ou de pioche r\u00e9duite \u00e0 la fois marteau d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et pic aplati de l\u2019autre, les ouvriers les repla\u00e7aient apr\u00e8s avoir enlev\u00e9 un peu de sable avec la face plate de l\u2019outil et les martelaient de l\u2019autre pour les \u00e9galiser. Constamment courb\u00e9s ou \u00e0 genoux, ces hommes faisaient inlassablement, sans grands arr\u00eats, ce travail particuli\u00e8rement p\u00e9nible. Il n\u2019y avait alors aucune main d\u2019\u0153uvre \u00e9trang\u00e8re si l\u2019on veut bien compter comme Fran\u00e7ais la plupart des habitants qui \u00e9taient venus de Belgique lors de la pouss\u00e9e industrielle textile de Roubaix.<\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>Le Fontenoy \u00e9tait comme un grand village, m\u00eame si les \u00e9glises en \u00e9taient assez \u00e9loign\u00e9es. Les plus proches \u00e9taient Saint-Joseph o\u00f9 je fis ma communion en 1925 et Notre-Dame plus pr\u00e8s de la place Chevreul. Chaque printemps voyait les fa\u00e7ades \u00eatre repeintes d\u2019une couche de badigeon fait de chaux plus ou moins teint\u00e9e, d\u00e9lay\u00e9e dans l\u2019eau, comme cela se fait encore beaucoup en Belgique. Le soubassement \u00e9tait pass\u00e9 au goudron de houille, noir, luisant, que nous allions acheter \u00e0 l\u2019usine \u00e0 gaz dont les \u00e9normes r\u00e9servoirs tr\u00f4naient dans la rue de Tourcoing.<\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>Dans chaque partie de rue, les habitants se connaissaient bien. Les voisines se rendant facilement visite pour prendre une tasse de caf\u00e9. Ainsi, j\u2019habitais au 146 de la rue de Fontenoy. Je suis n\u00e9 en 1914 \u00e0 l\u2019H\u00f4pital de la Fraternit\u00e9, ma m\u00e8re habitait alors, jeune mari\u00e9e (mon p\u00e8re \u00e9tait au front), une petite maison cour Decock, rue de l\u2019Alma. Apr\u00e8s avoir, comme beaucoup de Roubaisiens \u00e9vacu\u00e9 en Haute Marne en passant par la Suisse et par la Haute Savoie, j\u2019\u00e9tais revenu retrouver en 1920 ma grand-m\u00e8re qui habitait une de ces cour\u00e9es aux petites maisons de deux pi\u00e8ces au rez-de-chauss\u00e9e et de deux chambres exig\u00fces \u00e0 l\u2019\u00e9tage, cour Delestrez, rue de Fontenoy. Mes parents avaient lou\u00e9 une maison presque face \u00e0 cette cour pour y tenir un petit commerce de parapluie et de maroquinerie. Co\u00efncidence, cette maison avait \u00e9t\u00e9 occup\u00e9e autrefois par mon grand-p\u00e8re paternel Camille Vandeputte, dit \u00ab\u00a0le Marbr\u00e9\u00a0\u00bb, qui y tenait caf\u00e9. Un jour que mes parents d\u00e9cid\u00e8rent d\u2019en changer les deux fen\u00eatres servant de vitrines d\u2019exposition pour une nouvelle vitrine plus large et plus moderne et qu\u2019ils changeaient alors le plancher de bois, vieux, ponctu\u00e9 de trous, on retrouva, l\u00e0 o\u00f9 \u00e9tait le comptoir du d\u00e9bit, des petites pi\u00e8ces d\u2019argent qui s\u2019y \u00e9taient perdues&#8230;<\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>Quittant cette maison d\u00e9sormais n\u00f4tre, mon grand-p\u00e8re s\u2019\u00e9tait install\u00e9 sur l\u2019angle de rue, en face, et tout le quartier connaissait le caf\u00e9 de Camille que fr\u00e9quentaient les menuisiers de chez Derville et o\u00f9, aux moments de joie collective, les chaises servant de monture, prenaient de rudes chocs, lorsque les cavaliers, tournant autour de la salle, les menaient au rythme de la <em>\u00ab\u00a0Marche des Forgerons\u00a0\u00bb<\/em>.<\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>Revenons donc aux voisins de qui je vais \u00e9voquer les noms et que bien des anciens, lisant ce journal, reconna\u00eetront. Nous partons vers la rue de la Lys. Sur l\u2019angle de la rue de l\u2019Alma, c\u2019\u00e9tait le caf\u00e9 de Jojo Lemarchand. Ce dernier y avait mont\u00e9 un caf\u2019con\u2019 o\u00f9 chaque dimanche des chanteurs venaient se produire. Venait ensuite la maison de la famille Bray avec Julie, la maman, Emile, le gar\u00e7on devenu je crois coiffeur, et Luce, une de nos bonnes camarades de jeux. Puis, c\u2019\u00e9tait le magasin de parapluies de ma m\u00e8re qui n\u2019abandonnera jamais ce quartier o\u00f9 tout le monde la connaissait sous le nom de <em>\u00ab\u00a0Marie Paraplu\u00a0\u00bb.<\/em><\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>Il y avait ensuite une petite cour\u00e9e o\u00f9 nous devions aller prendre notre eau \u00e0 la pompe et qui comportait trois maisons : celle d\u2019Arthur Joye, ex-marchand de charbon. Devant sa maison se dressait le hangar o\u00f9 il rangeait sa voiture et dont la porte coch\u00e8re, \u00e0 la grande col\u00e8re d\u2019Arthur, nous servait d\u2019\u00e9norme tableau. La maison du milieu abritait la famille Mervaille. Le papa Camille \u00e9tait menuisier chez Derville. La maman Philom\u00e8ne s\u2019occupait de ses deux gar\u00e7ons : Julien et Fernand. Julien l\u2019a\u00een\u00e9, \u00e9tait un de nos camarades. Continuons, apr\u00e8s la porte coch\u00e8re tableau, on trouvait une autre porte coch\u00e8re : celle d\u2019Henri Frites. Je ne lui ai connu que ce surnom que lui donnaient mes parents tout simplement parce qu\u2019il vendait des frites \u00e0 la porte du cin\u00e9ma Leleu. Ses proches voisins \u00e9taient les Moutier. Ils avaient un grand gar\u00e7on trop vieux d\u00e9j\u00e0 pour \u00eatre des n\u00f4tres, par contre sa s\u0153ur Clotilde est venue jouer au Basket avec nous rue d\u2019Alsace. On rencontrait ensuite la maison plus bourgeoise pour l\u2019\u00e9poque de Madame Lecomte. Y habitaient aussi Albert, un grand jeune homme \u00e9tudiant et Yvonne, elle aussi compagne de jeu. On y voyait parfois un parent, professeur d\u2019art, Monsieur Bayens, qui fit un jour un tableau peint de la rue. Puis c\u2019\u00e9tait la famille Vandecaveye, ami d\u2019enfance de mon p\u00e8re et voisine, la famille Moni\u00e9. Le papa travaillait aussi chez Derville. Il y avait plusieurs gar\u00e7ons dont Albert et Georges un de mes tr\u00e8s bons camarades ainsi que plusieurs filles dont Rachel. Leurs voisins, les Dehainin \u00e9taient forains. Alors venait la maison de Florine, la m\u00e8re de mon ami Doyennette, presque mon fr\u00e8re tant il m\u2019a guid\u00e9 \u00e9tant jeune. C\u2019\u00e9tait la maison du bon accueil. Je m\u2019y rendais presque chaque jour. C\u2019\u00e9tait le lieu de r\u00e9union des amis : Julien, Charlot Georges, Andr\u00e9, Roger, moi-m\u00eame. La famille Dambrine se pr\u00e9sentait alors avec sa fille Jeanne que, comme toutes les filles du lieu, nous remarquions naturellement.<\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>Ainsi, voyez-vous, chaque maison \u00e9tait connue, comme si les habitants \u00e9taient de la m\u00eame famille. Il m\u2019est arriv\u00e9 d\u2019habiter d\u2019autres endroits au hasard de ma profession d\u2019instituteur. Mon dernier poste, \u00e0 Lille, pr\u00e8s de la mairie, m\u2019a permis de conna\u00eetre, parce qu\u2019elles habitaient le m\u00eame immeuble que moi, mes coll\u00e8gues directrices des \u00e9coles maternelle et de filles, le cafetier voisin parce que je devais y aller t\u00e9l\u00e9phoner et c\u2019est tout. Je ne connaissais personne d\u2019autre.<\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>Pour finir et arriver \u00e0 la rue de la Lys, je pourrais encore rappeler la m\u00e9moire d\u2019un m\u00e9nage dont la femme s\u2019appelait Romanie et le gar\u00e7on Maurice. Les Horquin, la famille Codron avec notre ami Pierre et la famille Bonte dont le gar\u00e7on Julien faisait partie de notre groupe de sortie. La famille Mention avec notre ami Charlot habitait une cour\u00e9e situ\u00e9e entre la rue de la Lys et les entrep\u00f4ts de la rue Cassel.<\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>En revenant sur nos pas, l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue \u00e9tait occup\u00e9 par l\u2019usine Lepoutre, avec pr\u00e8s du coin, sa chaufferie qui d\u00e9chargeait \u00e0 m\u00eame la rue, ses cendres, ses scories, ses grouaches comme on disait et on voyait plus d\u2019une personne venir les trier pour en retirer les morceaux de charbon imparfaitement consum\u00e9s. Preuve que toutes nos familles n\u2019\u00e9taient pas riches et que toute \u00e9conomie \u00e9tait bonne \u00e0 faire. Au bout de l\u2019usine, on remarquait le caf\u00e9 du <em>\u00ab\u00a0Brassard Rouge\u00a0\u00bb<\/em> qui faisait \u00e0 manger pour les ouvriers. Cette appellation vient de la guerre 14-18 durant laquelle des d\u00e9port\u00e9s je crois, arboraient au bras un brassard de cette couleur. Entre caf\u00e9 et usine, il y avait pourtant le long couloir d\u2019une cour\u00e9e o\u00f9 l\u2019on d\u00e9nombrait Charles Delmotte travaillant au Service des Eaux install\u00e9 rue de la Lys, Hel\u00e8ne Tempermann, amie de jeunesse de mon p\u00e8re, son mari et ses enfants, l\u2019oncle Cyrille qui faisait encore des livraisons avec sa voiture \u00e0 chevaux. Tout pr\u00e8s \u00e9tait l\u2019\u00e9choppe du cordonnier Lecomte parent de la dame qui habitait en face. Ensuite venait un m\u00e9nage dont j\u2019ai oubli\u00e9 le nom, ayant un seul gar\u00e7on, Marcel. S\u2019ouvrait alors le couloir de la cour Delestrez o\u00f9 logeait ma grand-m\u00e8re maternelle Jos\u00e9phine ayant comme voisins\u00a0: Les Hochedez, Arthur et Mary, Henri, Jacques chez qui venaient parfois ses ni\u00e8ces, dont Ir\u00e8ne qu\u2019on lorgnait tous, ma foi. La premi\u00e8re maison de la cour faisait partie du caf\u00e9 voisin tenu par un homme \u00e2g\u00e9, tr\u00e8s gros, au cr\u00e2ne couvert de cheveux ras\u00a0: Joseph Dhondt, mari\u00e9 \u00e0 Zulma et ayant avec lui son fils Edouard et son petit fils Raymond Wadin. C\u2019\u00e9tait un personnage tr\u00e8s connu du tout Roubaix, ex-agent de l\u2019Antverpia, une compagnie d\u2019assurance et je le crois aussi si mes souvenirs sont bons, chansonnier patoisant \u00e0 ses heures.<\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>Enfin venait la maison de Cl\u00e9mence, Madeleine et Blanche et leurs fr\u00e8res, toutes tr\u00e8s droites, tr\u00e8s douces. Puis la famille Ghesqui\u00e8re aux nombreux enfants dont Aur\u00e9lie mari\u00e9e \u00e0 Monsieur Courcel et Rach\u00e8le. La derni\u00e8re famille avant le coin \u00e9tait celle de Madame Bataille et de ses deux filles Lucienne et Rosa. Le fils Maurice qui y venait parfois a eu, sans trop le savoir, assez d\u2019influences sur moi. Il avait fait l\u2019Ecole Normale de Douai. Je ne sais s\u2019il a enseign\u00e9 mais il a certainement \u00e9crit et particip\u00e9 \u00e0 des revues. C\u2019est le premier intellectuel que j\u2019ai rencontr\u00e9. Il m\u2019a donn\u00e9 des vieux cahiers d\u2019Ecole Normale que j\u2019ai longtemps conserv\u00e9s, des livres, j\u2019ai encore celui o\u00f9 l\u2019on trouve l\u2019histoire du Comte Job, des revues reli\u00e9es dans lesquelles j\u2019ai lu l\u2019Histoire de l\u2019Auberge de la Croix Noire. Il m\u2019a donc entra\u00een\u00e9 \u00e0 lire alors que nous n\u2019avions pas de livres \u00e0 la maison. D\u2019autre part, il poss\u00e9dait aussi un grand sabre de cavalerie qu\u2019il me montrait volontiers et qui m\u2019\u00e9merveillait. <em>\u00ab\u00a0Objets inanim\u00e9s avez-vous donc une \u00e2me\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em> Ca doit \u00eatre de ce moment que commen\u00e7a \u00e0 na\u00eetre mon go\u00fbt pour tout objet ayant une histoire et mes envies de collectionner.<\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>Le caf\u00e9 du coin ex-caf\u00e9 Camille Vandeputte, \u00e9tait devenu le caf\u00e9 Vammarck. Le p\u00e8re Vammarck avait plusieurs filles, l\u2019une d\u2019elles \u00e9pousa Francis Versavel qui rempla\u00e7a son beau-p\u00e8re, une autre Sylvie \u00e9pousa le demi-fr\u00e8re de mon p\u00e8re Auguste Castelain et je devins ainsi plus ou moins son parent. Francis et mon oncle Auguste faisaient partie d\u2019une chorale : <em>\u00ab La Coecilia roubaisienne \u00bb<\/em> dont les sorties \u00e9taient toujours remarquables. Roubaix, Tourcoing connaissaient encore d\u2019autres chorales \u00e0 cette \u00e9poque : les Cric-Sik (je ne garantis pas l\u2019orthographe), les Quarante et je crois qu\u2019il y avait aussi le coin de la rue de la Lys et d\u2019Archim\u00e8de : Les Maboules.<\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>Tous ces gens se c\u00f4toyaient, se fr\u00e9quentaient sans aucune retenue, sans g\u00eane\u00a0: on s\u2019interpelait dans la rue, on y bavardait longuement, on allait boire le caf\u00e9, on allait entre voisins ensevelir les morts, on faisait \u00e0 leur intention une qu\u00eate en portant de maison \u00e0 maison les mortuaires, on rendait une derni\u00e8re visite au gisant sur le lit de mort. Ainsi suis-je all\u00e9, tout jeune, avec maman, \u00ab\u00a0voir\u00a0\u00bb Fran\u00e7ois, \u00ab\u00a0chaux\u00a0\u00bb comme on disait, Ghesqui\u00e8re. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je voyais un cadavre.<\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>Les dimanches de carnaval, ou le mardi gras, je pouvais rester de deux heures \u00e0 six heures au <em>\u00ab\u00a0grillage de la rue de l\u2019Alma\u00a0\u00bb<\/em>, une cour\u00e9e pr\u00e8s du caf\u00e9 Cordule o\u00f9 mes parents m\u2019envoyaient acheter un litre de bi\u00e8re \u00e0 la fois, sans cesser de voir passer les travestis. Il se constituait aussi souvent, par quartier, des groupes costum\u00e9s qui se rendaient au Fresnoy pour concourir. L\u2019un de ceux cr\u00e9\u00e9s au Fontenoy fut celui des <em>\u00ab\u00a0Diables Rouges\u00a0\u00bb<\/em>. Il y eut aussi <em>\u00ab Les Nourrices \u00bb<\/em> et <em>\u00ab Les Poupons \u00bb<\/em>.<\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>Les soirs d\u2019\u00e9t\u00e9, le dimanche, tous venaient s\u2019assoir sur le seuil des maisons trop petites et trop chaudes, seuil en pierre bleu qui devait provenir de Tournai, et la rue enti\u00e8re offrait ce spectacle de voisins assis c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te bavardant, se reposant avant de reprendre le travail du lundi \u00e0 l\u2019appel des sir\u00e8nes d\u2019usines que chacun savait identifier : <em>\u00ab Tiens ! Voil\u00e0 Vanoutryve ! Ah ! C\u2019est Lepoutre \u00bb.<\/em><\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>La rue offrait encore le spectacle des marchands ambulants. Il y avait chaque jour le laitier Marcel, gros et rouge de visage, qui venait de Bondues dans la campagne proche, avec une voiture l\u00e9g\u00e8re attel\u00e9e d\u2019un cheval\u00a0; il puisait de sa mesure r\u00e9glementaire en fer blanc le lait \u00e0 m\u00eame le bidon. Nous ne connaissions gu\u00e8re le lait en bouteille ou en brique. Il ne m\u2019a jamais empoisonn\u00e9 ce lait, bien qu\u2019il lui arriv\u00e2t les jours d\u2019orage, de tourner \u00e0 peine sur la cuisini\u00e8re \u00e0 charbon.<\/big><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"justify\"><big>On remarquait aussi le lourd chariot transportant un gros tonneau plein de lait battu. Ma m\u00e8re en achetait et nous mangions alors, ce soir-l\u00e0, une esp\u00e8ce de soupe dans laquelle entrait du riz et parfois des morceaux de pomme : le go\u00fbt en \u00e9tait un peu aigre mais je crois que tout ce monde aimait le lait battu, denr\u00e9e de prix modique.<\/big><\/p>\n<div style=\"text-align: right;\"><em><big>T\u00e9moignage de J.N. VANDEPUTTE<\/big><\/em><\/div>\n<div style=\"text-align: right;\"><em><big>Septembre 1993<\/big><\/em><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a quelques ann\u00e9es que je suis pass\u00e9 dans le Fontenoy, mon quartier de jeunesse. Il n\u2019y avait encore aucune maison abattue, mais il n\u2019y avait plus, non plus aucune \u00e2me dans cette partie de rue situ\u00e9e entre la rue de l\u2019Alma et la rue de la Lys. 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