Charles Gounod à Roubaix

A cette époque, les compositions de Charles Gounod font la joie des amateurs de musique. Il connaît le succès avec « Faust », « Mireille » ou « Roméo et Juliette » que tout le monde fredonne. Sa visite annoncée à Roubaix met donc en effervescence les très nombreuses harmonies, chorales, fanfares et orphéons de la ville qui se lancent avec zèle dans la préparation de manifestations artistiques importantes.
 
Le 31 mai 1890 a donc lieu la répétition générale du grand concert exclusivement consacré aux œuvres du Maître, prévu pour le lendemain. Devant plus de 200 personnes, réunies dans l’Hippodrome du boulevard Gambetta, Charles Gounod reçoit de chaleureuses ovations.
 
Le lendemain, dimanche 1er juin, à 11 heures ½, des fanfares, des harmonies et des Sociétés de chant arrivent en grand nombre et se massent devant l’Hippodrome. A midi précise, aux accents d’un pas redoublé et bannières au vent, le long cortège des Sociétés, empruntant le boulevard Gambetta et la Grande Rue « dans un ordre parfait », débouche place de la Mairie.
 
C’est l’Union des Trompettes qui se trouve en tête. Viennent ensuite les sociétés suivantes : L’Abeille, La Cigale, La Solidarité, L’Union des Chasseurs, L’Aurore, L’Espérance, L’Union Lyrique, La Fanfare de Beaurepaire, Le Choral Nadaud, La Coecila, La Fanfare Delattre, Les Mélomanes, L’Avenir, La Concordia, L’Union des Travailleurs, L’Alliance Chorale, La Grande Fanfare, La Lyre Roubaisienne et La Grande Harmonie.
 
Deux magnifiques couronnes en fleurs artificielles recouvertes chacune d’une branche de laurier et ornées d’un large ruban tricolore avec dédicaces en lettres d’or, sont portées dans le milieu du cortège. L’une d’elle est offerte par la Société Artistique et Littéraire de Roubaix-Tourcoing, l’autre par l’ensemble des Sociétés Musicales Roubaisiennes. Pour chacune d’elle, deux hommes suffisent à peine à les porter.
 
Il est midi cinq lorsque Charles Gounod arrive à l’Hôtel de ville accompagné de Julien Koszul qui a été le chercher en voiture à l’hôtel Ferraille où il loge. Ils sont accueillis par Julien Lagache, le Maire de Roubaix, entouré de ses adjoints. Lorsqu’il apparaît au balcon, il est aussitôt salué par les acclamations de la foule évaluée à 6.000 personnes. Les sociétés chorales défilent devant le Maître et viennent se grouper autour de la Grande Harmonie. Ils entonnent tous ensemble, sous l’habile direction de Julien Koszul, le fameux « Chœur des Soldats » de Faust. « L’enthousiasme est alors à son comble ! » relate le Journal de Roubaix. « Cette grande œuvre est exécutée avec une maestria remarquable et produit un effet grandiose. Le spectacle est émouvant, et ceux qui y ont assisté ne l’oublieront jamais ».
 
Ensuite, dans les salons de la mairie où lui sont présentés les présidents et les chefs des Sociétés musicales, Charles Gounod écoute Julien Koszul « très ému », lui rendre un vibrant hommage : « Vous êtes non seulement grand, mais bon, ce qui est meilleur… » Le Maître répond par une brève allocution : « Je ne veux ni abuser de votre temps ni fatiguer vos oreilles et ma voix (car à mon âge elle commence à faiblir) en prononçant un long discours. Laissez-moi vous dire seulement que je suis profondément touché de la belle manifestation dont je viens d’être l’objet…, tout à l’heure, l’ « Union des Travailleurs » a, par sa belle devise, attiré particulièrement mon attention. C’est que ce mot, en effet, signifie tout. C’est par le travail que les plus grosses difficultés s’aplanissent, que toutes les situations s’égalisent. Je suis un vieux travailleur, moi qui vais bientôt avoir 72 ans. J’avais 12 ans lorsque j’ai commencé à travailler, et je vous avoue que j’ai eu parfois des jours pénibles et difficiles à traverser. Mais aujourd’hui la manifestation grandiose à laquelle vous m’associez me fait oublier les mauvais jours et toutes les blessures que j’ai reçues. En présence d’une fête aussi belle, ma carrière reverdit… »
 
Dehors, les sociétés musicales se font entendre de nouveau. Après une Marseillaise bien enlevée, la fanfare Delattre exécute une marche Espagnole. De nouveau Charles Gounod se montre au balcon et de nouveau il est ovationné. Puis la foule chante le « Vivat Flamand ». Au nom de tous les Roubaisiens, Lucien Lagache réitère ses remerciements au visiteur. Après quoi, ce dernier regagne l’hôtel Ferraille où sera servi un vin d’honneur. A 13 heures 30, les lieux ont retrouvé leur physionomie habituelle.
 
En soirée est donné le concert fiévreusement préparé en l’honneur du grand compositeur. Inutile de préciser que la salle de l’hippodrome est comble. Très applaudi, Charles Gounod prend place au pupitre. Et aussitôt le public est impressionné par la vigueur avec laquelle cet homme aux cheveux blancs dirige l’orchestre : « Il a un coup de baguette étonnant, et toujours, il tient les instrumentalistes en main. Il ne dédaigne pas le modeste rôle d’accompagnateur et le remplit avec un charme et un talent admirable ». Après avoir ravi une assistance vibrante, ce concert exceptionnel prend fin vers 23 heures 30.
 
Le lendemain, invité d’honneur, notre compositeur est accueilli au banquet annuel organisé à l’hôtel Ferraille, par l’Union Artistique de Roubaix-Tourcoing. Sur un mur sont accrochés le portrait du musicien avec, de chaque côté, un drapeau tricolore. Acclamé dès son entrée, Charles Gounod prend place tandis que lui est remise la carte du menu, ornée d’un dessin où l’on reconnaît, habilement enlacés, les titres de ses œuvres les plus connues.
 
Après le « Vivat Flamand », il écouta Julien Koszul donner lecture d’une lettre envoyée par Gustave Nadaud qui regrette d’être retenu à Paris. Au dessert, le patoisant bien connu Jules Watteeuw prend la parole : « Ah ! t’cheul honneur, amis de l’Union Artistique, d’erchevoir aujourd’hui l’un des ros de l’musique… »
 
Charles Gounod prend un vif intérêt à la lecture de ces vers en patois qu « ’il a compris en partie » dit-il et félicite Jules Watteeuw, l’invitant à dire d’autres morceaux. Le Broutteux récite alors « Le Corbeau et le Renard », « Mariage » ou encore « Waterloo »…
 
Tous les Roubaisiens qui ont eu l’occasion de s’approcher de lui, ont, à coup sûr, dû éprouver une grande sympathie pour cet éminent artiste. Le mardi 3 juin, en gare de Roubaix, Charles Gounod prenait le train de 12 heures 49 à destination de Paris.
Charles Gounod (Paris, 1818 – Saint-Cloud, 1893)
Grand Prix de Rome en 1839
 
Ami de Mendelssohn, il découvre Bach, Mozart et Beethoven. Il fait des études de théologie mais s’aperçoit que la musique est sa véritable vocation. En 1859 est joué au théâtre-lyrique son « Faust », opéra d’après le drame de Goethe. Il connaît le succès avec le célèbre air de Méphisto « Le Veau d’or », l’air de Marguerite dit « Des Bijoux » – Ah ! Je ris – immortalisé à sa façon par La Castafiore de Hergé, le « Chœur des Soldats » et la musique de ballet de la « Nuit de Walpurgis ». En 1867, il publie « Roméo et Juliette », opéra d’après Shakespeare, dont les airs les plus connus sont la charmante valse de Juliette « Je veux vivre » et l’air du ténor « L’amour, l’amour ». Surtout réputé pour ses opéras, il écrivit également 13 messes, 2 requiem, 2 symphonies et de la musique de chambre.

Waldeck-Rousseau à Roubaix (mai 1898)

Au moment où il arrive à Roubaix en mai 1898, Pierre Marie Waldeck-Rousseau n’a pas encore atteint le sommet de sa carrière politique, mais il a déjà une certaine expérience de la vie politique. Né à Nantes en 1846, ce juriste et avocat d’affaires a été député de 1879 à 1889 dans les rangs des républicains opportunistes. Ministre de l’Intérieur sous Gambetta (1882) puis sous Jules Ferry (1883-1886), il a vu son nom attaché à la loi sur les syndicats professionnels (1884). Revenu pour un temps à ses activités d’avocat, il sera le défenseur de Gustave Eiffel dans le procès du scandale de Panama. Son retour en politique fait de lui le sénateur de la Loire, à partir de 1894, et il soutient le cabinet Méline, ce qui fait de lui un républicain centriste, sinon de droite. Son parcours politique jusqu’alors est représentatif de l’évolution des partis républicains face à la montée du radicalisme et du collectivisme.

C’est comme tel qu’il est invité par l’Union Sociale et Patriotique, à l’occasion d’une grande réunion républicaine à l’Hippodrome, qui doit être le point d’orgue de la campagne d’Eugène Motte.

Une foule intense se presse aux trois entrées de l’Hippodrome, et il y a tellement de monde qu’on doit refuser l’entrée à certains électeurs cependant munis de cartes d’invitation. Malgré le contrôle sérieux, parmi les 7000 participants qui ont rempli la salle, quelques perturbateurs ont pris place, qui se signaleront de temps à autre, avant d’être expulsés. On chante l’Internationale et la Marseillaise, simultanément, ce qui donne une idée de l’état d’esprit qui règne pendant cette campagne. Des ampoules d’acide sulfhydrique (boules puantes ?) sont lancées à l’intention de la table de presse, et sur la tribune, où l’une d’elles s’écrasera sur la serviette de M Waldeck-Rousseau, obligeamment apportée par son secrétaire. Une odeur nauséabonde se répand dans la salle. Les sections de l’union sociale et patriotique de Roubaix, Wattrelos, Croix et Wasquehal sont représentées et on remarque la présence du candidat tourquennois Albert Masurel.

Vers 20 h 45, Eugène Motte et Waldeck-Rousseau font leur entrée sur la scène où est dressée la tribune. L’industriel roubaisien prend la parole et doit faire face à l’obstruction systématique de perturbateurs parmi lesquels quelques uns le détrompent : « nous ne sommes pas collectivistes, nous sommes anarchistes… »

Manifestement en fin de campagne, Eugène Motte ne développe plus de programme : « je n’ai pas besoin de faire une profession de foi républicaine, vous me connaissez… », il fait appel à la tradition paternelle, mentionne la loyauté des membres de l’Union Sociale et Patriotique, affirme son respect pour les idées religieuses…

Il fait ensuite l’éloge de M Méline que soutient Waldeck-Rousseau, en se démarquant de lui sur la question du libre échange. Eugène Motte est un homme politique, mais il n’en est pas moins un grand industriel du textile. Il termine en se déclarant fidèle à la politique intérieure du cabinet Méline, du côté des anti-dreyfusards, et en réaffirmant son patriotisme.

Sa conclusion est-elle une introduction brillante à l’exposé de Waldeck-Rousseau ou résume-t-elle son propre engagement ? «  il faut à notre pays des hommes qui savent se consacrer entièrement à son service et non des sectaires qui fomentent la guerre civile et la haine ».

Le Sénateur de la Loire commence alors son discours, qui porte sur son cheval de bataille : la loi sur les syndicats professionnels. Il rappelle d’abord les oppositions à cette loi : ses premiers adversaires estimaient que le travail est une force immense tumultueuse, inhabile à se donner des lois et à les respecter, et qu’il fallait la maintenir dans une impuissance relative. La peur de la grève est citée, perçue comme l’unique but de l’association ouvrière par les tenants de cette opposition.

Une fois la loi votée, d’autres adversaires plus politiciens s’acharnèrent selon lui à dénoncer son succès, puis à privilégier les syndicats rebelles…Il vise le mouvement collectiviste et ses orateurs qu’il taxe de parasites du travail, professionnels de la déclamation révolutionnaire.

Après une longue démonstration économique sur l’intérêt des associations ouvrières, notamment dans le monde agricole, il évoque leurs activités : caisses d’assurance en cas d’accident, secours mutuels, coopératives de consommation et de production, bibliothèques, caisse de retraite, bureaux de placement, cours d’instruction professionnelle…, écorchant au passage les expériences collectivistes comme celle de la verrerie de Jean Jaurès à Albi.

Puis il attire l’attention de l’auditoire sur trois faits marquants de l’évolution du mouvement économique : tout d’abord, la nécessité de produire à bon marché a développé l’importance des entreprises et la fortune d’un seul ne suffit plus à les soutenir (paradoxal devant l’une des plus grosses fortunes de France !). Il en appelle à l’épargne individuelle. Ensuite, il mentionne l’abaissement progressif du taux d’intérêt de l’argent, pour terminer en toute logique économique, sur la puissance d’épargne du travail. En gros, il souhaite intégrer le syndicalisme à la logique capitaliste pour réaliser l’harmonie des forces sociales.

« Ce n’est pas du socialisme, c’est du progrès social »

Et de conclure en associant Eugène Motte comme champion de ce programme, dans lequel il voit le triomphe prochain de la raison, du progrès et de la liberté.

Une longue ovation suit ces derniers propos et M. Pécher, vice président de l’Union sociale et Patriotique fait approuver par acclamations l’ordre du jour qui récapitule les propos qui viennent d’être tenus et les consignes pour le vote du 8 mai prochain. Les participants entonnent la Marseillaise, il est dix heures et demie, la séance est levée.

La sortie s’effectue sans heurts, bien que quelques centaines de patriotes croisent d’autres centaines de socialistes qui avaient assisté à la réunion du Théâtre Deschamps rue Archimède, où Jules Guesde, Emile Moreau et Henri Carrette ont tour à tour pris la parole.

Soutenu théoriquement et politiquement par Waldeck-Rousseau, Eugène Motte, qui devait remporter ces élections, dut un rien frémir, quand son intervenant d’un soir devint Président du Conseil le 22 juin 1899, à la tête d’un gouvernement de défense et d’union républicaine, et que ses décisions entraînèrent rien moins que la révision du procès Dreyfus et la fin de l’agitation nationaliste. De plus, si son intention était de surveiller les congrégations et d’enlever l’enseignement aux jésuites, c’est bien Waldeck-Rousseau qui favorisera l’adoption de la loi sur les associations de 1901. Anti-waldeckiste à cette époque, Eugène Motte devra trouver d’autres soutiens pour les élections de 1902.

Philippe Waret

Jacques Brel au Casino

Par Francine Declercq et Laurence Mourette. Photos tirées d’un article de Nord Eclair.

Jacques Brel fait ses adieux à la scène au casino de Roubaix

Le 16 mai 1967, c’est l’effervescence à Roubaix. Jacques Brel, un des chanteurs les plus marquants des années 1960, y donne son dernier concert public. Lassé par des tournées interminables et par la solitude des hôtels anonymes, épuisé à force de donner toujours le meilleur de lui-même lors de ses concerts, Jacques Brel a déclaré lors de son dernier spectacle à l’Olympia de Paris « qu’il ne veut pas baisser » et qu’il arrête définitivement la scène.

Et c’est précisément à Roubaix que Georges Olivier, le directeur de sa tournée, décide qu’il y donnera son dernier concert. Dès l’ouverture des caisses de location du Casino et en quelques heures, les 2.000 places que contient l’immense salle sont vendues. Les fans viennent de toute la France, aussi bien d’Aix en Provence, de Belgique et que de Londres en Angleterre pour ovationner une dernière fois ce talentueux chanteur.

Quelques heures avant le spectacle, les journalistes et photographes de grands hebdomadaires et quotidiens français et étrangers, de la télévision et de la radio nationales convergent vers la Grand’Rue. Le mot d’ordre est passé : « Cette fois c’est la dernière ! » et personne ne veut manquer cet événement.

Devant une salle comble et survoltée, le public, ému jusqu’aux larmes écoute ses chansons qui s’enchainent les unes après les autres dans un rythme affolant. Jacques Brel a atteint la maturité des grandes vedettes. Quand il chante, personne ne reste indifférent. Chacune de ses chansons décrit ses semblables avec beaucoup de tendresse, parfois avec férocité mais  toujours avec une grande lucidité.

En bas de la scène, les flashs crépitent, les photographes se bousculent et mitraillent avec deux parfois trois appareils photos. Au pied de la rampe, des dizaines de boîtes de pellicules vides jonchent le sol.

Quand  Jacques Brel entame sa dernière chanson « Madeleine », le public sait que le spectacle s’achève. Malgré les rappels, les cris et les sifflets, il ne revient pas sur scène et personne ne réalise encore vraiment qu’il n’y remontera plus.

Pendant ce temps, dans les coulisses toute la grande famille du music hall est là pour l’entourer. Comme Eddie Barclay, venu spécialement de Cannes et Bruno Coquatrix qui a abandonné l’Olympia pour être présent ce soir-là à Roubaix, mais aussi Georges Olivier, Gérard Jouannest, les Delta Rythm Boys… Tous se réunissent avec les musiciens et les amis, les journalistes et les ouvreuses pour entonner en chœur et avec beaucoup d’émotion la chanson « Ce n’est qu’un au revoir ».

Visite du roi Makoko

Bien avant l’arrivée d’Africains, de Sénégalais en particulier, avant l’arrivée sur les champs de bataille de la Grande Guerre des tirailleurs et autres troupes coloniales, la ville est honorée de la visite du roi Makoko en 1887, entouré de quelques uns de ses guerriers. Il est l’attraction de la Grande Cavalcade du Congo, charitable et publicitaire, organisée par les frères Vaissier qui exploitent la savonnerie des Princes du Congo. Exotisme ! C’est, en effet, un palais des mille et une nuits, orientalo-hindou qu’ils allaient se faire construire rue de Mouvaux. L’image de l’autre, celle de l’étranger est aimablement folklorique, l’Afrique défile sur des chars mêlant vrais Africains et Roubaisiens grimés pour l’occasion.

Il serait bien dangereux de conclure que l’humanisme, le respect de l’autre et le refus du racisme règnent à Roubaix dans cette fin de siècle et au début du XXe siècle. La ville, pourtant va atteindre le sommet de sa puissance industrielle, sa population approchera 125.000 habitants en 1896 et la vague de migration belge est bien achevée.

Depuis 1886, un courant de sentiment anti-étranger se développe sur le thème de la défense du travail national. Il ne disparaîtra pas rapidement alors que la loi de 1889 sur la nationalité aboutit à la naturalisation des Belges. Roubaix va cesser d’être une ville belge (elle est déjà la Manchester du Nord, une ville américaine et la Mecque du Socialisme !).

Mais la tribu du roi Makoko, elle, ne vient pas à Roubaix pour y travailler. Au début du siècle on trouvera un Noir oeuvrant dans la ville, marchand ambulant de friandises à la noix de coco. Martiniquais, il est surnommé Patakoko, son cri de marchand. Il est « drôle et sympathique, le nègre Banania » local ! Nous ne sommes pas loin de l’époque où un Président de la République française qui avait été prévenu de la présence d’un Noir parmi les élèves d’une grande école qu’il allait passer en revue, lâcha, surpris tout de même, cette phrase historique « Ha! C’est vous le nègre… Et bien, continuez ! »

Entre 1905 et 1907, dans les théâtres roubaisiens et au « Théat’Louis » avec les marionnettes, on manifeste son soutien aux Boers, son intérêt pour les guerres du Transvaal : les pièces sur ces sujets font un triomphe ! Sans doute faut-il penser que dans les régions textiles, même entre 1870 et 1914, l’ennemi héréditaire est l’Anglais qu’on est ravi de voir en difficulté en Afrique. « Ha ! Soyez maudite, Angleterre ! » chante Louis Catrice.

C’est pourtant de 1897 que date la célèbre chanson de Louis Pontier « Les pots au burre ou la peste à Roubaix ». Ces Flamands frontaliers « pus traîtes que l’vermine » sont présentés là en briseurs de grèves… pendant que Jules Guesde est accusé d’être le candidat des Belges et des étrangers. On notera que d’autres chansons, au contraire, défendent les Belges.

Allons, les pots au burre.

N’faites pas enn’si drol’de fid’gure

Car nous aut’s in n’veut pos

Vous faire payi des drots

(Henri Carré, dit Dartagnan, pseudonyme d’Henri Carrette)

Louis Catrice, dans « la Roubaisienne » livre un beau refrain internationaliste :

Salut à nos frères de la Belgique!

De tous les pays, Allemands ou Français

Vous qui luttez pour une République

Ou régneront le travail et la paix.

Il a cependant oublié de citer les Anglais !

Mais depuis la défaite de 1870, on se prépare à la guerre, ou on prépare la guerre… Puisque si tu veux la paix… On peut être surpris de voir des enfants dans les écoles publiques enrôlés dans les bataillons scolaires avec uniforme, défilés, exercices militaires … et stands de tirs dans les amicales laïques.

ll s’agit de former des soldats citoyens qui ne sombreront pas dans l’idéologie militaire des nationalistes … Mais le sentiment national est pourtant vif. On notera qu’en 1910 au Congrès de Nice, les socialistes blâmeront leur section du Nord pour ses positions nationalistes sur la protection du travail des français.

Louis Catrice avait chanté le vrai Roubaigno parle pato. Avis aux Flamands qui abandonnent le flamand dialectal pour passer au français via le picard (ou patois). Car au fond, à vrai Roubaigno s’oppose Flamin dont la langue sonne faux (une cloche au mauvais son parle flamin). Il s’agit sans doute plus du jugement du citadin, ce vrai Roubaigno regarde avec condescendance ce villageois, ce paysan… ce blédard dirait-on aujourd’hui. Mais Catrice pourtant ne chante les grands idéaux, la République et la Révolution, qu’en français, dans la langue du Progrès ! A la fin du XIXe siècle au théâtre Louis Richard, les jeunes ouvriers qui le fréquentent souhaitent voir supprimer le boboche avec ses personnages picardisant pour le remplacer par un acte de plus de la pièce en français pourtant fort longue. Ce seront les spectateurs de 1905, époque où les fils de Louis Richard proposent des séances bon marché le jeudi soir, qui demandera le rétablissement du boboche. Le pato ne sera plus la marque du vrai Roubaigno. « Roubaisien parle français » pouvait-on lire dans un lycée professionnel de Roubaix. « L’emploi du patois et des expressions grossières est interdit » lisait-on dans l’ancien règlement intérieur de l’Institut Turgot, Le parleu d’pato c’est le vulgaire dans toutes les acceptions du terme et non plus le vrai Roubaigno.

Au bout du chemin, dans les armées de la guerre 14-18, ces gens au fort accent et au français régional marqué par des picardismes recevront le sobriquet de chtimis …. Et ceux qui partent se réfugier dans d’autres régions de France verront s’inscrire sur leurs papiers de résidents la mention « étranger » (étranger à la commune, bien sûr). Dans la formulation populaire cela donnera l’expression boches du Nord pour désigner ces Français du Nord.

Avec Makoko et Patakoko, l’étranger faisait rire en cette fin du XIX e siècle! Avec un boboche, le couteau magique de Louis Richard, originaire de Bruges, son public des Longues Haies majoritairement flamand, riait aussi … de Pitche Flamin ! Dans cette pièce, Morveux Courtelapette pour soutirer un peu d’argent à son oncle Dominique invente une histoire de couteau magique …. On peut tuer quelqu’un et le ressusciter avec une petite chanson.

Vers 1930, Léopold Richard, fils de Louis fera de Pitche Flamand le trosime farceu (avec Jacques et Morveux) qui fera semblant de mourir et de ressusciter. A l’époque de Louis Richard, Pitche Flamin serait plutôt farcé : il est tué! Et ça fait rire tous les ex-Flamins! Le meurtre est à la fois rituel et symbolique même si la marionnette peut-être, par définition, alternativement morte et vivante.

En vérité, le monde devient bien compliqué : des Français peuvent traiter un Roubaisien de boche du Nord, les soldats de la France peuvent être noirs, l’obéissant capitaine Dreyfus devenir l’étranger intégral et nous faire peur, Makoko et Patakoko nous faire rire. Le meurtre pour rire de Pitche flamin symbolise pourtant les affrontements et la violence verbale (ou celle des articles de presse de l’époque) qui accompagnèrent la transmutation du Flamin en français.

Un chansonnier roubaisien anti-collectiviste proposa d’envoyer Jules Guesde et ses sangsues (ou sangsures) en Afrique ! Le député de Roubaix n’est pas patriote… il sera, pourtant, bientôt ministre d’Etat à la guerre ! En 1917 sur les champs de bataille, la mort apparaîtra comme un étranger plus redoutable que l’Allemand. L’inversion se traduira par des crosses en l’air ! Un autre étranger réapparaîtra sur ce même champ de bataille : le loup sorti d’on ne sait où et qui, affamé, aurait mangé, fait rarissime, de la chair humaine.

Le loup était-il responsable de la famine et de la mort? Makoko et ses cannibales avaient fait rire les Roubaisiens ; le loup lui, l’étranger, n’amuse pas ! Tout vient se bousculer en cette fin de siècle et d’époque, à Roubaix, construite sur l’immigration, plus qu’ailleurs. L’école gratuite, publique, obligatoire et laïque, la généralisation du français, le colonialisme pour éviter la Révolution en France et exporter le Progrès et les mesures pour l’extermination du loup, concentrent la pensée et l’action politique de Jules Ferry. On trouve de curieuses réfractions dans l’imaginaire et dans la réalité surtout dans une ville aussi républicaine que Roubaix. Les médailles ont toujours un revers !

 

Alain GUILLEMIN