La laine dans tous ses états

Conférence donnée par Bernard Leman* le 5 septembre 2020

Le mot « laine » définit une masse de fibres provenant d’un animal. Celui-ci peut être un chameau, une chèvre, un lapin, un lama ou un mouton ! La majorité des laines sont utilisées de façon industrielle pour créer des articles textiles. La laine de mouton est la plus utilisée.

Louis Jean Marie Daubenton s’intéresse à l’élevage et notamment à l’amélioration de la production de laine et, en 1782, il publie  une Instruction pour les bergers et les propriétaires de troupeaux. Louis XVI s’intéresse à son projet : en 1783, il fait bâtir une ferme près de son château de Rambouillet et fait l’achat de nombreux animaux domestiques pour mettre en pratique les théories des physiocrates visant à améliorer l’élevage ovin.

Il émet le projet de trouver un moyen de briser le monopole espagnol et d’éviter de payer chaque année 30 millions pour l’achat de laine destinées aux filatures françaises. Il réussit à obtenir de son cousin, Charles III, la permission d’acquérir un troupeau de 383 mérinos pour acclimater cette race au ciel d’IIe de France puis la faire prospérer à travers le royaume. Les meilleures têtes du cheptel hispanique choisies (334 brebis, 42 béliers et 7 moutons conducteurs furent sélectionnés), le troupeau quitte l’Espagne le 15 juin 1786 sous la conduite de 4 bergers. Quatre mois plus tard, le 12 octobre, après avoir franchi les Pyrénées, 366 mérinos arrivent à Rambouillet.

Grâce à l’intelligence des soigneurs et aux connaissances du naturaliste Daubenton, le troupeau prospère. Le pari de Louis XVI est gagné. Daubenton vend des béliers mérinos dans le monde entier, ce qui explique que la majorité des tissus produits sont faits à partir de laine mérinos. *

La zoologie classe le mouton dans la famille des animaux laineux comme la chèvre et le lapin. Les animaux laineux sont désignés par leur famille et le pays d’origine, par exemple : la chèvre cachemire (Inde), le lapin angora (Turquie). Le mouton a été domestiqué par l’homme depuis le dixième millénaire avant Jésus Christ pour sa laine, sa viande, et le lait des brebis. Des archéozoologues ont situé la fabrication du fromage de brebis au troisième millénaire. La croissance de la fibre de laine dure en continu un an environ. Un mouton qui n’est pas tondu pendant des années peut mourir étouffé par sa propre laine…

 

Mouton non tondu depuis 6 ans !

 

Un peu d’histoire

A partir de 15.000 avant J.-C., le Proche-Orient est le théâtre d’une série d’oscillations climatiques qui aboutissent à l’optimum climatique au cours duquel se développent les sociétés sédentaires, agricoles et pastorales du Néolithique. La domestication entraîne chez les animaux de multiples modifications : comportement, taille, chromosomes, etc. Chez le mouton, elle amène l’amplification du duvet laineux très réduit chez l’espèce sauvage Ovis orientalis, mais ne supprime pas immédiatement la mue annuelle. La pousse en continu n’intervient pas avant la fin de l’âge du Bronze et l’épilation des moutons et le travail de la laine ont rythmé le calendrier agricole mésopotamien. Les propriétés de ce duvet, disponible en toutes petites quantités mais chaud, léger, doux et facile à travailler, ont sans doute attisé très tôt la curiosité des hommes, peut-être dès le tout début du processus de domestication vers 8000 avant J-C.

En basse Mésopotamie, où l’environnement est encore marécageux dans la première moitié du 3e millénaire, on colonise les franges des conflits de voisinage. Les troupeaux sont confiés à des bergers appointés par le pouvoir. En Syrie du nord, le nomadisme pastoral se met en place sur les marges arides du désert syrien vers 2400 avant J-C, en concertation avec les premiers Etats. Nous connaissons mal les premiers moutons domestiques, l’iconographie de l’époque les représente avec des caractères primitifs (cornes en tire-bouchon, jabot…) et parfois une queue grasse révélatrice de la fréquentation d’un environnement aride.

Les textes, disponibles dès 3200, suggèrent l’existence de différentes qualités de laine. La plus prisée est la blanche, réservée à un usage vestimentaire royal. Parallèlement, des techniques inventives avec un outillage adapté se développent : teintures, armures textiles, etc. ouvrant la voie aux arts visuels. La laine ordinaire, la plus rêche, est issue de troupeaux mal nourris. Les autres qualités de laine sont réservées à différents usages : rations, échanges, voiles de bateau, manufactures. Ainsi, à la fin du 3e millénaire avant J.-C., des milliers de travailleurs sont employés dans des ateliers d’état qui contrôlent toute la chaîne de production. Aucune de ces structures n’est connue par l’archéologie mais les textes permettent parfois de suivre des individus sur plusieurs années. Ceux-ci sont en majorité des femmes et des enfants au statut précaire : prisonniers de guerre, veuves, personnes de basse extraction qui n’ont plus accès à la terre et qui sont réduits à vendre leur force de travail aux grands organismes, et qu’on emploie à des tâches élémentaires dont le savoir-faire est sans doute acquis dès l’enfance. Des tisserands masculins spécialisés encadrent cette main d’œuvre presque servile rétribuée en nature, mais pas pour autant à la pièce.

Curiosité, fibre de prestige puis matériau banalisé, la laine n’a jamais supplanté le lin en Mésopotamie. Celui-ci a connu des usages diversifiés mais principalement cérémoniels (rideaux de sanctuaires, vêtements liturgiques, etc.), rappelant que dans les sociétés agricoles, on ne met pas tous ses œufs dans le même panier.

Parmi les enjeux de société actuels éclairés par cette lointaine expérience, on retiendra l’utilisation d’une matière première renouvelable, dont la sélection peut amener des produits de haute qualité à forte plus-value, le maintien et la modernisation de savoir-faire ancestraux, parfois identitaires des régions (tonte, lavage des laines, transformation), la mise en valeur de zones ingrates et la maîtrise complète de la filière de production indispensable aux petites exploitations, la nécessaire concertation entre producteurs et consommateurs dans une économie responsable et respectueuse de l’environnement comme de la condition des travailleurs. L’Orient ancien en fut l’un des premiers laboratoires.

Le caractère du mouton

Deux traits du caractère du mouton sont importants lors du pâturage : d’abord, il est grégaire : quand les moutons sont en en pâturage, ils sont dispersés mais quand un danger se présente, ils sont apeurés et se regroupent de façon serrée.C’est ce comportement qui est utilisé quand il faut déplacer les moutons. Le moyen utilisé dépend du nombre de moutons à regrouper. On peut utiliser le chien, (le berger australien) le cheval, la moto ou le mini hélicoptère.

Berger australien, chien de berger par excellence

 

Ensuite, la hiérarchie dominante naturelle des moutons pousse les moutons à suivre docilement un chef de file vers de nouveaux pâturages. C’est un facteur essentiel qui a fait que le mouton a été une des premières espèces animales domestiquées. Pour déplacer un troupeau, il suffit que le berger place en tête un mouton ou se place lui-même en tête avec un seau de nourriture ou un agneau dans les bras comme le montre la célèbre statue de Picasso « l’homme au mouton » qui a été exposée au Musée de La Piscine lors de sa réouverture après travaux en octobre 2018.

 

L’ Homme au mouton de Picasso © La Voix du Nord

Quand on parle des « moutons de Panurge » l’expression tire son origine d’un épisode du Quart Livre de François Rabelais : « Alors que Pantagruel et ses compagnons, dont Panurge, parcourent la mer afin de consulter l’oracle de la Dive Bouteille, ils abordent un navire de commerce et font connaissance avec les passagers. Une altercation éclate entre le marchand Dindenault et Panurge, le premier s’étant moqué de l’accoutrement ridicule du second. Après le retour au calme, Panurge décide de lui acheter un mouton. La transaction s’éternise car le troupeau appartient à la race de Chrysomallos, le bélier à la toison d’or, ce qui explique son coût élevé. Panurge, après avoir en vain essayé d’abréger les boniments à propos des propriétés merveilleuses de ces bêtes, en acquiert finalement un et le jette à l’eau. Le reste du troupeau va rejoindre son congénère, emportant Dindenault et les autres bergers qui tentent de les retenir en s’accrochant à eux ».

 Du mouton au ruban de laine peignée

Dés 1900, Roubaix a été la capitale mondiale du peignage de laine. En un siècle, la population de Roubaix passera de 8.000 à 123 000 habitants. Aucun atout naturel ne prédestinait l’agglomération à une telle croissance : ni main-d’œuvre disponible, ni matière première en quantité importante, ni rivière pour laver la laine, faire tourner les machines, transporter les marchandises. Seul l’environnement de Roubaix a été un facteur positif dans son développement : l’Angleterre pour l‘accès à de nouvelles technologies, la Belgique pour le recrutement des salariés et l’approvisionnement en charbon. Mais, de l’avis de tous les historiens, ce développement fantastique trouve une bonne part de son explication dans l’esprit d’entreprise de quelques marchands-fabricants et le savoir-faire de milliers d’artisans.

 Mais avant d’arriver à la laine peignée, le chemin est long !

  • La tonte : première étape

Nos ancêtres profitaient de la mue du mouton pour récupérer la laine accrochée par les broussailles ou, quand la mue était terminée, par épilation voire par peignage des toisons avec des fers. Trois méthodes de dépilation sont mondialement utilisées :

– La méthode manuelle

L’usage des fers a toujours cours pour tondre de petits nombres de moutons.

 

Tonte manuelle aux ciseaux

La tondeuse électrique est maintenant généralisée. Chaque année a lieu le championnat mondial des tondeurs de laine. Deux Gallois et un Néo-zélandais ont été sacrés champions du monde de tonte de moutons à l’issue de la compétition qui s’est déroulée en France en juillet 2019 à Dorat en Haute-Vienne.

Concours de tonte à la machine                                 électrique

– Le délainage

C’est le pelage des peaux de mouton après abattage pour la boucherie. C’est en voyant la laine se détacher de peaux de moutons pourries que les industriels mazamétains l’ont mis au point. Ce procédé consiste à favoriser une fermentation de la peau de mouton qui va permettre l’ouverture des pores et ainsi, la libération de la laine. Il se divise en plusieurs phases pour arriver au pelage.

Au début de l’épopée du délainage, le pelage était réalisé manuellement par les « peleurs » à l’aide du couteau de pelage. Ce procédé vient donc après l’étuvage et consiste à séparer définitivement le poil de la peau. Le peleur était debout, arc-bouté sur son outil de travail : le banc de pelage. Une extrémité de ce banc reposait à même le sol et l’autre, était relevée par un croisillon de bois, de façon à ce que le ventre du peleur puisse s’y appuyer dessus. Cela permettait à l’ouvrier peleur de coincer le haut de la peau sous son ventre. Il ne lui restait plus qu’à prendre le couteau de pelage entre ces deux mains et à peler la peau, pour arracher la laine dans un mouvement descendant. C’était un travail extrêmement contraignant. Aujourd’hui, le travail du peleur est entièrement automatisé grâce à des machines très performantes.

– La tonte chimique

C’est le laboratoire des Pelages, Toisons et Fourrures de l’Institut de .Recherche Agronomique de Jouy en Josas qui est à l’origine de cette méthode. Il s’agit d’inoculer une substance dépilatoire au mouton qui provoque l’arrêt temporaire desfollicules pileux de façon à ce que la racine du poil en croissance soit cassée à l’ intérieur, et par conséquent de façon à pouvoir procéder à une épilation facile, rapide et sans douleur. Le mouton de ce fait mue comme son ancêtre du dixième millénaire. L’histoire est un éternel recommencement !

Des études ont montré que la viande des moutons ainsi traités peut être consommée sans danger. La mise au point du procédé a été faite en Australie où elle se pratique beaucoup. Les chercheurs ont dû prendre en compte également le comportement du mouton car celui-ci est un animal facilement stressé. Une fois le mouton épilé, sa peau est aussi lisse que celle d’un bébé. Le mouton déprime et parfois en meurt. C’est pour cette raison que les fermiers pratiquant cette méthode entourent le mouton d’un léger manteau après l’épilation pour lui donner l’impression de n’avoir pas été tondu !

Les moutons tondus ont froid !

 *  Le transport

La tonte se faisant dans les pays producteurs (Australie, Nouvelle Zélande, Afrique du Sud) il faut la transporter dans les pays utilisateurs. Après la tonte, la laine est compactée dans une presse de façon à obtenir une balle, et les balles sont mises dans un container. Celui-ci est immatriculé. Ce qui permet de connaitre en temps réel sa position en mer. Petite anecdote : cette immatriculation m’a permis de solutionner une réclamation sur 40 tonnes de laine brute polluée par un produit nauséabond. J’ai donc organisé cette enquête en Australie en tant que Directeur-qualité auprès de la compagnie maritime. Et nous avons pu trouver l’origine de cette contamination et déterminer « la partie » responsable qui a pris en charge tous les frais. Les ports recevant les bateaux sont Anvers, Zeebrugge, Dunkerque.

  • Le triage

Jusque 1950, la laine brute était triée manuellement dans le peignage. Après cette date, elle est pré-classée sur les lieux d’élevage, testés par des méthodes normalisées.

  • Le chargement des laveuses

Comme les touffes de laine brute ont été compactées lors de la mise en balle, la laine brute est ouverte par la chargeuse. Les touffes sont ainsi divisées en touffes de quelques grammes qui alimentent la chaine de lavage.

La laveuse comporte 5 bacs, sur une longueur de 40 mètres environ. La progression est assurée par des herses appelées l’homme de fer en souvenir de l’époque où cette opération était assurée par des ouvriers munis de fourches. Après chaque bac, la laine est essorée.

Le premier bac est un bac trempeur qui permet d’éliminer la terre et les sables.

Le deuxième bac contient du carbonate de sodium, produit caustique qui permet d’extraire 80 % des matières grasses contenues dans la laine brute appelées suintine. La suintine est récupéré par centrifugation puis est raffinée pour obtenir la lanoline. La suintine a été aussi utilisée par l’infanterie : « Monsieur le Docteur Berthier, médecin major de l’armée se met à essayer la suintine sur les « godillots » des hommes de troupe de son régiment. Il remplace le cirage classique qui rend le cuir dur et cassant, lui enlève toute souplesse, et lui fait faire des plis qui sont autant d’occasions de blessures pour le pied du soldat. Cet emploi rend beaucoup des services au régiment pendant les manœuvres, il supprime les soldats trainards et les indisponibles qui ne peuvent plus marcher par suite des excoriations qu’ ils ont aux pieds, des soldats vont même jusqu’à graisser leurs pieds au début des marches forcées et suppriment de cette façon les excoriations auxquelles ils sont sujets » !

Le troisième bac contient un détergent synthétique bio-dégradable.

 

Bac de lavage au Peignage Amédée

Les deux derniers sont les bacs rinceurs. La laine est ensuite séchée car elle contient 70% d’eau. A la sortie du séchoir, elle n’en contient plus que environ 20% environ mais elle contient des éclats de paille et de chardons qui seront éliminés pendant l’opération suivante : le cardage.

  • Le cardage

Cette opération a pour but de paralléliser les fibres de laine et d’éliminer une partie des matières végétales. Le cardage consiste à faire passer la laine entre des cylindres garnis de pointes de finesse croissante. La laine forme un voile continusur une largeur de 1,80 m à 2,50 m. Ce voile est alors un ruban de quelques centimètres. Le cardage permet d’éliminer 98% des matières végétales.

Cardage au Peignage Amédée

 

  • Le peignage

Le ruban de laine cardée est calibré sur des machines appelées « GILLS ». La parallélisation des fibres est alors totale. Le ruban ainsi produit peut être peigné. Le ruban passe à travers une série de peignes très fins comptant jusqu’à trente aiguilles par centimètre. Cette opération permet d’éliminer les boutons (c’est-à-dire les nœuds) et les éclats de paille. Au sortir de la peigneuse, la laine se présente sous la forme d’un voile fin et léger. Il faudra reconstituer un ruban régulier par étirage sur un « gills » finisseur.

Le ruban de laine cardée passe entre les peignes. © Plaquette Peignage Amédée

  • Le conditionnement

Le ruban est enroulé en pots ou en bobines de 10 à 15 kilos qui sont regroupés en balles de 450 kg dans une presse hydraulique de 300 tonnes de pression.

Les balles de laine au Peignage Amédée

 

  • Les contrôles de fabrication

A chaque étape de la transformation de la laine, le laboratoire de Contrôle-qualité procède à diverses observations, mesures et analyses. Après le lavage, des échantillons sont prélevés. La teneur en matières grasses résiduelles est mesurée à l’aide de solvant. La composition des bains de lavage fait aussi l’objet de mesures précises. Le produit fini est contrôlé à intervalles réguliers pour détecter les impuretés qui auraient échappé au peignage : les nœuds, les éclats végétaux, les amas de fibres. Pour mesurer la longueur moyenne, un échantillon est testé par un appareil appelé « ALMETER ».

Le diamètre des fibres (entre 18 et 35 microns) est déterminé au microscope mais il est plus rapide de mesurer une moyenne sur un échantillon : une touffe soigneusement pesée est comprimée dans un tube ; un débit d’air constant est injecté à une extrémité et on mesure la diminution de pression à l’autre extrémité. La perte de charge est fonction du diamètre des fibres. Cet appareil de mesure s’appelle un « air flow ». En cas de litige sur les mesures, le laboratoire de la Condition publique peut faire des mesures contradictoires qui, elles, sont officielles.

Dessiné par Albert Bouvy, la Condition Publique voit le jour en 1902 en tant qu’établissement public, propriété de la Chambre de commerce de Roubaix. Au départ, utilisée pour le conditionnement des matières textiles telles que la laine, le coton et la soie, elle sera réhabilitée en manufacture culturelle, 101 ans plus tard.

A l’heure où l’Organisation Mondiale de la Santé rappelle les risques sanitaires liés à une surconsommation de produits carnés, on se souviendra que l’histoire de l’Homme est aussi celle de la transformation de la Nature et que les animaux n’ont pas toujours été élevés pour leur viande. Ainsi la laine des moutons domestiques fut-elle le moteur du développement européen lors de la Révolution industrielle. Un milliard de moutons sur terre produit actuellement 2,1 millions de tonnes de laine par an. Fibre de luxe transmutée en produit infroissable et lavable par les progrès de l’industrie moderne, la laine ne représente pourtant plus aujourd’hui que 2% des fibres textiles utilisées en France.

 Les aménagements nécessaires au développement industriel textile

– Le canal de Roubaix

Imaginé par Vauban, dès 1699 pour relier la Marque à l’Escaut, demandé officiellement en 1813 par le Maire de Roubaix, sa construction débute en 1827 pour l’approvisionnement en charbon, en eau, en matières premières (laine et coton) et l’expédition des produits finis de l’industrie textile en développement.

– Le prélèvement de l’eau de la Lys et la fontaine des 3 Grâces

Roubaix se développe d’une manière considérable au XIXe siècle. Pour faire face aux besoins en eau grandissants de l’industrie, on décide de puiser dans la Lys. Les travaux sont mis en route et aboutissent en 1863. Pour fêter l’événement, on construit une fontaine sur la Grand-Place. Œuvre de Charles Iguel, elle a pour sujet les trois grâces et comporte plusieurs vasques superposées. Un premier déménagement la placerait en 1874 sur le square Notre-Dame, à l’emplacement actuel de l’école des Beaux-arts. Elle y resterait jusqu’à la suppression du square en 1882. On la pose alors au carrefour du boulevard Gambetta et de la rue du Moulin le 20 mars 1883, dans le but d’orner l’entrée de Roubaix. Mais, cette malheureuse fontaine doit de nouveau émigrer en 1924. Il lui faut faire place au monument aux morts. On la démonte pour la réinstaller, quelques centaines de mètres plus loin sur le boulevard, en face de l’hôtel des Postes. Notre fontaine reste là jusqu’en 1955, mais, placée au débouché direct de la rue du Coq Français, elle est une nouvelle fois victime des aménagements pour faciliter la circulation : on la démonte une fois de plus. Au cours de ce démontage, le bassin se fissure et la fontaine est déclassée et disparaît de la voie publique roubaisienne.

 – Les réservoirs des Huchons

Au tournant des 19e et 20e siècles, l’urgence de la distribution en eau répond à un essor industriel rapide et à une évolution démographique croissante. La municipalité décide de construire, boulevard Lacordaire, deux premiers réservoirs. Datés de 1885, ils sont dus à l’ingénieur Auguste Binet. En 1930, l’ingénieur Nourtier construit l’autre paire. Il s’agit des réservoirs situés aux deux extrémités. Ces quatre réservoirs présentent tous une élévation à deux niveaux, servant de support à la cuve ; leur maçonnerie de brique rouge est richement décorée. Cette juxtaposition des deux paires de réservoirs permet d’appréhender l’adaptation et l’approche à presque un demi-siècle d’intervalle, de deux ingénieurs dont le savoir-faire se situe dans l’alliance entre fonctionnalité et esthétique.

 

  • Bernard Leman a été pendant 43 ans le Directeur-Qualité du peignage Amédée, rue de Cartigny à Roubaix

 

SOURCES
*
« La bergerie royale de Rambouillet » par Madame de Sabran
Le travail de la laine en Mésopotamie :  Catherine Breniquet  :  L’état, le pouvoir, les prestations et leurs formes en Mésopotamie ancienne (actes du colloque assyriologue franco-thèque Paris 7-8 novembre 2002)
La fontaine des 3 grâces Roubaix  : ateliers mémoires de Roubaix.
L’épopée textile de Roubaix-Tourcoing (édition de la Voix du Nord)  Les patrimoines
La récolte de la laine par  dépilation : Jean Rougeot et R .G .Thebaut Laboratoire des Pelages, Toisons et Fourrures Institut national . de la recherche agronomique
Les réservoirs du Huchon  : Monumentum

Du Café à la Presse (du Parc)

A la fin du XIXe siècle, Le « Beau Jardin » prend forme… les Roubaisiens commencent à aller s’y promener en remontant doucement le boulevard de Paris. Le kiosque à musique, construit en 1881 (détruit aujourd’hui), remporte un tel succès qu’en 1883, on peut lire un rapport à l’administration municipale réclamant « l’acquisition de mille chaises ».* Mais la promenade donne soif !

Le Café du Parc CP Méd Rx

Il semble que l’idée d’installer un café à proximité du Parc ait germé dans la tête du Roubaisien Edouard Catteau qui, dès 1896, demande à la Ville de lui louer une parcelle de terrain lui appartenant, située « à l’entrée, côté droit du parc de Barbieux ». Il s’engage à y établir un « café-restaurant qui sera construit à ses frais suivant toutes les règles de l’art ». La Ville accepte avec quelques conditions : une durée de bail de dix années et, à l’expiration de la concession, l’immeuble deviendra gratuitement la propriété de la Ville qui en disposera comme elle voudra. De la construction de ce café, on ne trouve aucune trace… Mais en 1906, non seulement le bail a expiré, mais en plus, Edouard Catteau a cessé d’occuper cette maison depuis fin 1905… « La Ville a donc pu prendre possession plus tôt de la construction établie sur ce terrain et en faire le logement du jardinier-chef » peut-on lire dans les délibérations municipales de 1907. (En 1894, le Conseil municipal avait déjà décidé de construire un logement pour le chef-jardinier, « faisant front au Boulevard de Douai ». Les travaux furent adjugés en 1895 et terminés la même année mais est-ce à ce même emplacement ? ).

Hôtel particulier de Charles Georges Masurel CP Méd Rx

Parallèlement, on découvre qu’en 1897, un certain Jules Lerouge-Losfeld demande à la mairie l’autorisation de faire construire un café par l’architecte Louis Barbotin, sans doute sur les deux autres parcelles voisines. Il semble bien que ce soit, là, la véritable naissance du Café du Parc. A l’époque, Louis Barbotin a déjà construit l’Hospice Barbieux et construira la caserne des Pompiers avenue Gambetta en 1907. Dès 1900, on trouve donc trace de ce nouveau café au 116 bd de Paris dans les Ravet-Anceau. Il est face à l’hôtel particulier de Charles-Georges Masurel-Leclercq, construit par Dupire-Rozan dans les années 1890. Et les deux constructions qui encadrent le carrefour des boulevards de Paris et Cambrai sont réalisées dans un style cohérent. Puis en 1903, ce même Lerouge-Losfeld (que l’on trouve alors domicilié au 116 bd de Paris, c’est-à-dire au café même), demande le permis de construire un « chalet » au 118 bd de Paris.

La famille Vanhove à la terrasse du Café du Parc en 1947. Collection particulière.

Cependant en 1937, une demande de travaux sur le Café du Parc signale qu’ Amédée Haustrate en est le propriétaire… Il est, depuis 1920, le propriétaire du garage juste à côté, 70 bd de Cambrai… Bref, les propriétaires de ce café se sont donc succédé ! Ce nouveau café se prolonge vers l’avenue Jean Jaurès d’une véranda et d’une « terrasse » ombragée qui accueille les clients quand le temps le permet. Et le chalet sert de salle de concert où se produisent de nombreux artistes de tout style et parfois de grande célébrité, voire des vedettes parisiennes : chanteurs, musiciens, acrobates, humoristes… Maurice Chevalier y serait même venu ! Les spectacles se déroulent principalement les samedis, dimanches et lundis. C’est donc un café « chic » et de bonne renommée qui jouit d’une belle clientèle. Il ne semble pas faire d’ombre aux autres estaminets du Parc ni même au café « La Laiterie » qui sera construit en 1908.

Plusieurs cafetiers s’y succèdent : P. Verrièle, A. Sieuw, M. Castelain. En 1934, il est désormais référencé comme « Café du Parc », tenu par A. Jonckheere. En 1945, on le nomme aussi bien « Café du Parc » que « Café Duthilleul » du nom de son nouveau propriétaire. Ce Gaston Duthilleul a affirmé avoir employé plus d’une vingtaine de garçons dans son établissement ! C’est dire son succès… La Seconde Guerre mondiale mettra fin aux activités de cafés-concerts.

La fin d’un café… la naissance d’une Presse

Hélas, en 1957, le Conseil municipal envisage la création d’un café-restaurant dans le Parc (ce sera le futur Bol d’air) et décide la destruction du Café du Parc et la vente du terrain, en 1959, à La Compagnie française de Raffinage et à la SCI lilloise « Résidence Barbieux »… Le café sera démoli en février 1964…

Le café du Parc est démoli Photo NE

Les deux associés font appel à l’architecte de Lambersart Gustave Dumoulin qui n’obtient le permis de construire qu’en 1962 après un premier refus par la mairie de Roubaix en 1959. La société pétrolière, avec l’accord du Ministère des carburants, envisage donc d’installer une station-service : c’est l’emplacement idéal à cette sortie de Roubaix, vers la route de Lille.

Maquette de la station service. Doc AmRx

Mais il manque un peu de place : il faudrait adjoindre à l’ancien terrain du café les 205 mètres carrés mitoyens qui appartiennent à la Ville de Roubaix et font partie du Parc Barbieux même s’ils sont séparés par l’avenue (est-ce l’emplacement de la maison du jardinier-chef ?) ! Oui mais… se dresse là, depuis 1925, la statue du Commandant Bossut ! Qu’à cela ne tienne ! Avec l’accord de la famille Bossut, une entreprise parisienne la déménage en 1963 dans le Parc proprement dit, où elle est toujours. La station-service s’intègre dans un nouvel immeuble de 6 étages, qui, avec 24 appartements et 2 studios, est censé lutter contre la crise du logement à Roubaix. La station prend le nom de « station Relais du commandant Bossut ». A la base un autre commerce : et voilà la naissance de la Presse du Parc ! Elle sera inaugurée en août 1966 par sa propriétaire Mme Cattoire. Les logements ne seront, eux, terminés qu’en juin 1967.

Le début d’une longue histoire. ©NE

Son architecture, une fois encore, s’harmonise avec l’immeuble de standing en arrondi, bâti en 1951 par l’architecte-urbaniste roubaisien Porte, sur l’emplacement de la propriété Masurel-Leclercq sur le coin opposé.

Un carrefour bien dégagé qui reste parfaitement harmonieux… dans un autre style ! © EG

De la Presse du Parc à la Maison de la Presse

Après Mme Cattoire, c’est Madame Deveyer qui achète cette « Presse du Parc » et développe une clientèle assez bourgeoise, proposant en particulier beaucoup d’articles-cadeaux : très beaux stylos, maroquinerie, etc. La vente se fait derrière de grands comptoirs en bois à tiroirs : papeterie, tabac, librairie… bien séparés.

Et c’est là que les Groux entrent en scène : en 1995, Gérard Groux, responsable d’un dépôt de presse employant 60 porteurs de journaux à Carvin dans le Pas de Calais, envisage de s’offrir son propre point de vente. Il entend parler de la « Presse du Parc » qui est en vente mais… venir à Roubaix ? Il fait quand même « l’effort » et… s’y installe ! Tout est à faire pour se sentir chez soi dans cette presse dont il reprend les 3 vendeuses. Il a donc l’idée d’adopter le concept de franchise de la Maison de la Presse. Ce concept, nouveau à l’époque, qui n’accorde son enseigne qu’à une seule librairie par ville, propose une solution « clés en mains » très d’avant-garde. Tout est prévu : enseigne, linéaires, disposition du magasin, publicité, jusqu’au carrelage bleu qui couvre encore de nos jours le sol de la Presse du Parc. C’est la Maison de la Presse qui prend tous les travaux en charge. Et pendant 3 semaines, Gérard et Annie Groux installent le point de vente dans des bungalows sur le parking, avec l’accord des occupants de l’immeuble, bien sûr ! La nouvelle enseigne propose aux clients le libre-service alors que dans la boutique précédente, ils étaient servis. Le nom La Presse du Parc est cependant conservé car il a fait la réputation du magasin. En 2007, Gérard Groux prend sa retraite et c’est son fils, François, qui prend la relève avec sa sœur Stéphanie pendant quelques années.

Quand, en 2010, arrive Virginie… Responsable d’un magasin de mode de luxe à Rambouillet, elle a l’expérience de la présentation des produits dans une boutique, le merchandising comme on dit maintenant, et la fibre du contact avec la clientèle. François reconnaît très gentiment « que c’est grâce à elle que la Presse se développe tant ». 

Mais c’est un travail sans relâche : toute l’année, presque tous les jours, de 7h 30 à 19h, sans compter que, bien souvent après la fermeture, Virginie ou François assure encore des services aux alentours comme de livrer journaux ou tabac à domicile. Leur maître-mot est en effet « proximité avec la clientèle ». Et ce ne sont pas les idées et les initiatives qui leur manquent comme par exemple celle de réserver près de 2 500 Charlie Hebdo pour leur clientèle, lors de l’attentat de janvier 2015…

Point de rencontre des élèves de la Cité scolaire Baudelaire ou de nombreux autres établissements scolaires de Roubaix, et de clients roubaisiens fidèles, encore roubaisiens ou habitant désormais Bondues, Hem ou même Leers, la Presse du Parc est une figure emblématique de Roubaix… François et Virginie sont loin de se reposer sur leurs lauriers ! Bon courage à eux et merci pour leur accueil toujours chaleureux !

Virginie, François et Gérard Groux, la bonne équipe de la Presse du Parc. © EG

Evelyne Gronier-Renaut

 

* In « Ce joli parc doit vous rappeler de belles choses » Isabelle Baudelet

Merci à Philippe Waret et à Jean-Pierre Maerten des Ateliers mémoire pour leur aide, leurs documents, leurs informations. Merci aussi à toute l’équipe des Archives municipales qui m’a aidée dans mes recherches.

Marie-Rose et Jean Ducatez

Jean Ducatez est natif de l’Artois, son père est mineur, lui-même devient douanier. Nommé à Tourcoing, il rencontre son épouse en 1955. Elle est employée au bureau du piqurage des Ets Mathon et Dubrulle depuis 1948, à 14 ans. Sa mère était ouvrière dans cet atelier, sa grand-mère y avait été tisserande et son grand-père travaillait aux apprêts. «  Je ne pouvais que suivre la lignée «  dit-elle. Devenue dactylo puis mécanographe, elle arrive bientôt dans les  » grands bureaux « , elle est secrétaire et côtoie Messieurs Dubrulle, Rasson et la fille d’Eugène Mathon, Madame Eugène Rasson.

De son coté, Jean Ducatez est en poste à la frontière belge, à la Martinoire, La Marlière, au Mont à Leux. Il doit s’initier au textile. Il convient de distinguer les matières synthétiques, la laine lavée, carbonisée… Il est aidé par son épouse et vient de nombreuses fois à l’usine Mathon. Ils y sont attachés.

Au début des années 60, la firme Mathon et Dubrulle va être, sous le nom d’Utinor, au cœur d’un regroupement comprenant les Ets Paul et Charles Toulemonde et la SA Tissus et Nouveautés et la Société Anonyme de Roncq dont la maison mère est Motte et Cie ( Joseph, Alphonse et Antoine Motte). Cette concentration ne donne pas de résultat devant la crise montante, plus favorable aux structures réactives et flexibles. La décision d’arrêter l’activité est donc prise entre les associés. La meilleure part du personnel est reprise par les établissements Ternynck Frères et la décision est prise de livrer l’usine à la démolition.

Le destin va s’accélérer

Nous sommes en 1972 et Marie-Rose Ducatez fait partie du groupe des 6 personnes restantes. Il faut emporter tout ce qui reste. « Nous sommes arrivés à la salle des coffres, il y avait des papiers personnels, des souvenirs de la guerre 14-18, des effets personnels d’Auger Dubrulle, une trentaine de plaques de verre photographiques de l’entreprise utilisées pour une plaquette des années 30, quelques courriers d’Eugène Mathon … «  Qu’en faire ?

Le fils de Maurice Dubrulle, appelé, leur dit de débarrasser tous ces objets mis de coté par son père et le fondé de pouvoir de l’entreprise, connaissant la passion de Jean Ducatez pour cette période, l’autorise à tout ramener chez lui… A partir de ce moment les époux ne cesseront pas d’enrichir ce fonds constitué d’objets relatifs à la guerre 14, faite par Auger Dubrulle et le Capitaine de Gaulle, ainsi qu’à la firme Mathon et Dubrulle.

Marie-Rose Ducatez poursuit sa carrière aux Ets Ternynck Frères. Elle connaît beaucoup de choses et s’occupe du courrier, telex, facturation, comptabilité avec la confiance de tous. Elle quitte l’entreprise en 1989. Pour elle, ces 41 ans de travail l’ont été dans une seule firme. Avec son mari, ils vont partir s’installer dans le midi à Six Fours.

Que faire des archives ? Pour la trentaine de plaques de verre photographiques de l’entreprise Mathon et Dubrulle des années 30, Jean Ducatez va les proposer au musée de Tourcoing et sa conservatrice, Madame Coppin, va les reproduire, en vue de faire une future exposition. Lors de leur déménagement, ne pouvant stocker de tels objets, Jean Ducatez les donne à un brocanteur de Tourcoing, José Escarti, ou elles disparaissent.

Les recherches vont se poursuivre

Les autres archives  » papiers  » vont accompagner les époux Ducatez dans le Midi ou leurs recherches vont se poursuivre : étude de la période de la guerre 14 ou le Lieutenant Dubrulle et le Capitaine de Gaulle, sont compagnons de tranchées, particulièrement cette journée du 2 mars 1916 ou ils tomberont cote à cote ; Auger Dubrulle tué et Charles de Gaulle blessé d’un coup de baïonnette, prisonnier durant de longues années. S’y ajoutent d’autres sujets d’intérêt comme l’histoire des autres enfants Dubrulle tués à la guerre dont Jean (le stade Jean Dubrulle), le Patois, … Les Ducatez opèrent le classement des papiers d’entreprise et entretiennent un réseau d’information avec tous leurs anciens amis et collègues.

Actuellement, nos amis veulent que leurs travaux soient utiles à qui de droit : c’est le sens de leur dépôt au Commandant du porte avions Charles de Gaulle et celui qu’ils m’ont fait au titre de l’entreprise ou Marie-Rose a fait toute sa carrière.

Auger Dubrulle dont le Général de Gaulle parle dans ses écrits…

Je sens aussi qu’ils aimeraient qu’un travail d’historien soit réalisé sur la personnalité d’Auger Dubrulle, décédé à Douaumont à 23 ans aux cotés du Général de Gaulle, qui en parle dans ses écrits. Toute sa correspondance est conservée, un gros travail a été fait dans les archives du 33e RI et les récits des combattants de l’époque, elles pourrait permettre de remettre à la lumière une époque dramatique de notre histoire. Si un jeune étudiant en histoire veut s’y livrer, il aura de la matière et de la satisfaction.

Archives des Ets Mathon et Dubrulle.

Ce texte a été mis en forme par Stéphane Mathon à partir des courriers et discussions avec Marie-Rose et Jean Ducatez ainsi que des documents qu’ils ont communiqués.

Ce n’est qu’un modeste hommage à leur qualité de femme et d’homme de mémoire, à tous deux : merci !

 

Bières et brasseurs

Selon les écrivains romains, c’était la boisson favorite des barbares qui envahirent l’Empire au début de notre ère. Les archives du Moyen-âge foisonnent de lois, coutumes, chartes et autres documents officiels qui relatent les règlements administratifs concernant la fabrication et la commercialisation de la bière. La corporation des brasseurs jouissait dans toutes les cités flamandes d’une réputation considérable.

Bien qu’elle ait eu à lutter contre l’influence du vin dont nos aïeux faisaient une consommation importante même dans nos régions, la bière tenait tête ardemment à la concurrence ; elle coulait à flots dans toutes les cérémonies, à toutes les occasions. Le roi Gambrinus, personnage mythique apparaît dans une foule de légendes sous les traits d’un géant trônant entre les fûts de bière aux formes rebondies. Le houblon était d’une culture courante et nombreux sont les villages dont les archives rappellent cette culture sous forme d’un lieu-dit « La Houblonnière » appellation donnée à une terre affectée à cette plante.

LES BRASSERIES DE ROUBAIX

Il y avait à Roubaix, depuis les temps les plus reculés, la cense de la Brasserie, propriété du seigneur de Roubaix, située à côté du château, approximativement à l’entrée de la rue de Lannoy.

Mais au XVIe siècle, ce n’était pas la seule brasserie à Roubaix, nous en avons relevé quatre, dont celle que nous venons de citer, deux autres installées aussi dans des censes, à la cense de La Haye et à la cense de la Potennerie, et la quatrième que nous croyons implantée près du centre du bourg, tenue par Arthus ROUSSEL, lui-même marié avec une fille de la cense de la Brasserie.

Au XVIIe siècle, les brasseries roubaisiennes étaient au nombre de 9, leurs propriétaires étaient : Jacques CASTEL, Hugues de Le BECQUE, Pierre de Le RUE, la veuve Jean-François LECOMTE, Estienne Le CLERCQ, André CASTEL, Georges DUFOREST, Pierre BAYART et Jacques DUJARDIN.

Au XVIIIe siècle, ils sont 13, que nous énumérons : La veuve Jean-Baptiste LEPLAT, François LEPLAT, la veuve Antoine LEPLAT, Charles WACRENIER, Joseph LECOMTE, Michel SELOSSE, François GRIMONPREZ, François GOUBE, Georges du TOIT, Louis MATON, François GHESTEM, Charles de LOS et LEHEMBRE Fils.

Au XIXe siècle, le développement de la ville qui se traduit par une augmentation considérable de la population entraîne l’ouverture de très nombreux estaminets (plus de 2.000 sont recensés en 1895). Ceci amène un accroissement des brasseries dont le nombre passe à une vingtaine d’établissements qui pour faire face à la demande atteignent une capacité de production importante. Nous donnons ci-après la liste des brasseries existant en 1895 ainsi que leur adresse et leur capacité de production telle qu’elle ressort du registre des patentes de la même année :

BOSSUT Frères, rue Hoche, 73 hl

BRASSERIE DE JEAN GHISLAIN, 101/103, rue de l’Ommelet, 138 hl

BRASSERIE ROUBAISIENNE, 6, boulevard d’Halluin, 383 hl

BRASSERIE DE L’UNION, quai d’Anvers, 277 hl

BROWAEYS-TIERS, 81/85, rue de Rome, 97 hl

DAZIN Frères, boulevard de Beaurepaire et quai de Wattrelos, 309 hl

DELCOURT-LORTHIOIS, 12, rue de Lannoy, 395 hl

DUJARDIN ET DELMASURE, 37, rue de l’Ouest, 225 hl

DUTHOIT-DROULERS, 19, rue de Blanchemaille et 3, rue de l’Avocat

FROIDURE & LEFEBVRE, 211, rue de Lannoy 271 hl

Auguste LEFRANCOIS & Cie, 83, rue d’Inkerman et 45 bis, rue des Arts, 233 hl

LORIDAN-LEFEBVRE, 58, rue du Tilleul, 43 hl

Edmond MULLE-WATTEAU, 168, rue de Lille, 202 hl

POLLET-JONVILLE, 52/54, rue de l’Espérance, 210 hl

QUINT-DEVALLEE, 53, chaussée du Moulin, 285 hl

H. SALEMBIER, 1, rue d’oran, 123 hl

E. SCHOONACKERS, 19, rue de Croix, 28 hl

SOCIETE UNION DE ROUBAIX-TOURCOING, 27, rue Meyerber, 223 hl

TOUTLEMONDE L., rue Darbo, 72 hl

Il s’agit ici de la capacité des chaudières de chaque entreprise et non de sa production. Ces deux éléments sont cependant bien évidemment en rapport entre eux.

L’évolution de la vente devait amener certains de ces établissements à se transformer en société coopérative, ceci dès 1875/1880. On peut ainsi lire dans le Journal de Roubaix du 20 juin 1880 la relation d’un banquet offert aux actionnaires et au personnel d’une brasserie coopérative créée à Roubaix en novembre 1879. La particularité de cette fête est que les organisateurs avaient tenu à dresser un menu entièrement réalisé à la bière que nous ne résistons pas au plaisir de vous présenter :

Birambo Saint Arnould

Sardines et radis à la drêche

Tête de veau houblonnière

Rosbeef aux pommes, sauce Gambrinus

Haricots verts à la Lawette

Rôti de veau malté aux petits pois

Fromage à la mousse

Gâteaux à la glucose

Desserts variés au levain

Café et liqueurs

 

Le XXe siècle devait être marqué par une concentration de cette industrie à tel point que Roubaix ne compte plus à présent qu’un seul établissement.

Edmond DERREUMAUX

Président de la Société d’Émulation de Roubaix de 1993 à 1996

Bulletin de la Société d’Émulation de Roubaix n° 1 – Mars 1993

Service de nuit au 19e siècle

En 1881, le Conseil Municipal de Roubaix décida d’étudier la mise en place d’un service médical de nuit destiné à faire face aux besoins de la population dans le domaine des soins d’urgence aux malades et aux accouchements. Cette décision était motivée par l’insécurité qui régnait dans la ville dès la nuit tombée, comme dans toutes les grandes cités à la même époque, et dont on peut trouver le témoignage par la lecture de la presse locale de la fin du 19e siècle.

Pour mettre au point ce service, il fut d’abord décidé de consulter les autres villes françaises ayant mis au point une organisation de ce genre et le dossier conservé aux Archives municipales de Roubaix contient les réponses détaillées des villes de Rouen, Le Havre et Lyon ainsi qu’une lettre de la municipalité d’Amiens qui précise qu’aucun service analogue n’existe dans sa ville. Après ces consultations, la Ville de Roubaix décida la création d’un service médical de nuit qui fut institué par l’arrêté municipal du 2 juillet 1881.

Ce service répondait aux quatre préoccupations suivantes :

1 – Etablir une liste de médecins et de sages-femmes s’engageant à effectuer le service de nuit ;
2 – Assurer la sécurité des praticiens qui se rendent au chevet des patients ;
3 – Fixer les honoraires des soins donnés ;
4 – Garantir le paiement des honoraires au besoin en se substituant sur ce point au malade, quitte à procéder par tous moyens légaux au recouvrement des sommes dues.

Il en résulta un arrêté municipal adopté le 16 septembre 1881.
Ce service devait dans l’ensemble donner satisfaction aux usagers, patients, médecins et sages-femmes ; les problèmes venant surtout des taux des honoraires qui furent rapidement contestés par les médecins qui les trouvaient insuffisants.

Au fur et à mesure que les années passent, on voit ainsi les rétributions des intervenants évoluer selon le tableau succinct que nous avons établi : les tarifs de 1898 étaient encore en vigueur à la veille de la guerre de 1914. A titre de comparaison, nous dirons qu’à la fin du 19e siècle, un kilo de pain de ménage coûtait de 35 à 40 centimes et que le salaire d’une journée de travail (10 à 12 heures) d’un tisserand était payé de 3 francs 50 à 4 francs 25 (il s’agit du salaire courant, celui-ci pouvant varier selon la qualification).

Après la guerre 14-18, le prix d’une visite de nuit par un médecin était fixé à 24 francs. Nous n’avons pas d’indication sur le taux de vacation des sages-femmes à cette période, il semble d’ailleurs que les accouchements d’urgence étaient alors plus fréquemment orientés vers la maternité de l’hôpital. Les difficultés les plus importantes rencontrées par la Municipalité de Roubaix dans le fonctionnement du service médical de nuit survinrent à propos des honoraires que le patient ne payait pas au moment des soins et dont l’administration faisait l’avance en vertu du règlement du service. La récupération de ces sommes donnait lieu à de nombreux litiges et contestations et son budget gonflait démesurément.

Au départ, le Conseil Municipal avait voté en 1881 un crédit de 600 francs (pour un trimestre puisqu’il fonctionnait à partir du 26 septembre). En 1887, le crédit qui avait été porté à 5 000 francs s’était révélé insuffisant et il avait fallu voter le 21 février 1888, une rallonge de 1 365 francs. Devant l’inquiétude des conseillers municipaux, une enquête fut ordonnée dont les conclusions furent les suivantes :

1 – Multiplication des sommes irrécupérables, soit que les débiteurs sont considérés comme insolvables ou indigents, soit qu’ils n’aient pu être retrouvés, étant « partis sans laisser d’adresse »;

2 – Irrégularités à propos des accouchements des femmes assistées par le Bureau de Bienfaisance à propos desquels deux cartes de remboursement étaient parfois établies, l’une avant l’accouchement par le Bureau de Bienfaisance, l’autre par le service médical de nuit si l’on faisait appel à lui pour intervenir auprès de la parturiente. Il en résultait que certains accouchements dont le prix aurait dû être à la charge du Bureau de Bienfaisance, avaient été imputés sur le budget du service médical de nuit.

Pour remédier à ces anomalies, le Conseil municipal lors de sa réunion du 12 juillet 1889, adopta un arrêté précisant que l’accouchement étant chose prévue, nul ne pourra requérir l’office d’une sage-femme s’il n’est muni d’une carte préalablement délivrée par le Maire ou par le Bureau de Bienfaisance, à moins qu’il ne solde d’abord le prix de la vacation.

En 1913, le fonctionnement du service médical devait coûter 6 679 francs.

Parallèlement à ce service médical de nuit, la municipalité avait créé par arrêté du 15 décembre 1882, un service pharmaceutique de nuit qui fonctionnait de la manière suivante : des boîtes de secours étaient déposées dans les différents postes de police et placées sous la surveillance des chefs de postes. Les médicaments et objets contenus dans ces boîtes étaient fournis par l’administration des hospices, ils devaient servir à donner les premiers soins aux blessés et aux personnes qui tombaient malades sur la voie publique.

Après la guerre de 1914-1918, et à plus forte raison après celle de 1940-1945, le développement du téléphone puis de l’automobile modifièrent totalement les besoins des particuliers en matière de soins d’urgence bien qu’on retrouve certaines analogies de nos jours dans les services assurés la nuit par les pharmaciens avec l’intervention de la police et les services d’urgence actuels.

Une autre préoccupation du Conseil Municipal de Roubaix  se porta en 1884 sur le problème du transport des blessés et des malades, particulièrement des contagieux.

Le nouveau Conseil Municipal élu en 1884 comprenait en son sein deux médecins : les docteurs Isidore Carette et Henri Derville.

Lors de la séance du 4 juin 1884 ce dernier exposa les problèmes posés par le transport des malades de leur domicile à l’hôpital. Selon ses indications, les familles faisaient appel à des fiacres qui, outre qu’ils n’étaient absolument pas équipés pour ce service, ne subissaient  aucune désinfection et pouvaient tout aussi bien prendre un autre client immédiatement après avoir déposé à l’Hôtel-Dieu un malade contagieux. Selon le Docteur Derville, les draps et housses des fiacres étaient de véritables dépôts de microbes.

Il soulevait également la question du transport des accidentés sur la voie publique pour lesquels aucune organisation  n’était prévue. Il décrit ainsi ce qui se produit : « Il faut d’abord trouver un médecin, puis aller chercher une civière, parfois à une demi-heure de distance et seulement alors transporter le malade qui ne reçoit des secours qu’après plusieurs heures de souffrance. Pensez aussi que cette civière, portée par des gens qui n’en ont pas l’habitude, reçoit un mouvement de cahot propre à tuer le malade avant son arrivée. »

Le Docteur Derville proposa la création à Roubaix comme il existait déjà à Bruxelles, à Paris et dans quelques grandes villes européennes, d’un service d’ambulance qui serait stationné en permanence à l’Hôtel de Ville, prêt au départ avec des chevaux affectés à son usage et auquel on ferait appel en cas de besoin par l’intermédiaire du poste de police le plus proche de l’habitation du malade ou de l’endroit de l’accident.

Les postes de police étant reliés par téléphone à l’Hôtel de Ville, on devrait ainsi  disposer d’une organisation efficace. Cette communication fut jugée du plus haut intérêt par le Conseil qui chargea la commission adéquate de l’étudier, ce qui fut fait sans tarder car le dossier conservé aux Archives communales contient les échanges de correspondance en 1884 et 1885 avec l’Assistance Publique de Paris et le service d’Hygiène de l’administration communale de Bruxelles et des renseignements intéressants sur ce qui se pratique dans ces capitales. On y apprend que le 14 octobre 1882, la Préfecture de Police de Paris avait créé un service de transport des malades et que plusieurs voitures spéciales y avaient été affectées et remisées dans les dépendances de l’Hôtel Dieu à cet effet.

Par la suite, le 2 juin 1888, fut créé, à Paris, une organisation privée appelée « Œuvres des ambulances urbaines » dont le but était de porter secours, dans le plus bref délai possible, à toutes les victimes d’accident, de maladies subites, de tentatives de meurtre ou de suicide, survenant sur la voie publique, dans les lieux publics, dans les ateliers, théâtres, chantiers, manufactures, usines et arsenaux.

Cette organisation due à l’initiative du Docteur Nachtel, bénéficiait du patronage de nombreuses personnalités de l’époque dont Louis Pasteur, Armand Fallières, Waldeck-Rousseau, etc. Elle était installée à l’Hôpital Saint Louis de Paris et ambitionnait l’ouverture de nouveaux postes qui devaient lui permettre de couvrir tout le territoire de la capitale.
En ce qui concerne Bruxelles, l’administration belge déclarait qu’elle utilisait essentiellement des hamacs montés sur deux roues dont étaient dotés tous les bureaux et postes de police et dont la maniabilité et la légèreté se prêtaient parfaitement à tous les transports de blessés et de malades.

Parallèlement à ces contacts avec les administrations, la municipalité roubaisienne entrait en correspondance avec les fournisseurs éventuels de voitures et de brancards susceptibles de répondre à ses besoins. C’est ainsi qu’on trouve dans le dossier des Archives municipales de Roubaix la proposition du 4 novembre 1884 de l’entreprise Kellner, sise 109, avenue Malakoff à Paris, pour une voiture automobile adaptée spécialement au transport des malades et des blessés et aussi l’offre du 15 mars 1885 de la Manufacture spéciale pour la fabrication de voitures et engins de secours, sise, 18, avenue de la Reine à Bruxelles qui présente un appareil léger pour transporter les blessés et les malades sans avoir besoin de les déranger pour passer là où un véhicule roulant ne peut avoir accès. Nous le reproduisons ci-après.

Les informations et documentations rassemblées devaient permettre à la Municipalité roubaisienne dès sa séance du 12 décembre 1884 de décider la création d’un service permanent municipal pour le transport des blessés et des malades à l’hôpital et de voter un crédit de 2 500 francs à cet effet en vue de l’achat d’une voiture adaptée à cet usage. Ce service devait être confié aux sapeurs-pompiers de la ville et pour permettre à ces derniers de faire face à ces besoins nouveaux, on décida de leur affecter un cheval supplémentaire complétant les deux quadrupèdes dont ils disposaient déjà pour le service des incendies.

Comme on le voit, nos braves pompiers jouaient déjà, il y a plus d’un siècle, le rôle de sauvegarde de la population auquel ils font toujours face avec le dévouement qu’on leur connait.

Par Edmond DERREUMAUX,
Président de la Société d’Émulation de Roubaix

Référence :
Archives Municipales de Roubaix – 3q III n° 2 et compte-rendu du Conseil Municipal

La fin de la Société Motte-Bossut

L’affaire a été créée en 1843. Son chiffre d’affaires est de l’ordre de 200 millions de francs HT avec un effectif de 650 personnes. La perte de l’exercice est de 30 millions. Pourtant, ces dernières années, les bénéfices (hors impôt amortissement et provisions) ont été conséquents : 10 millions de francs /an (entre 1974 et 1978 soit près de 6% du CA. La raison invoquée pour le dépôt de bilan est l’invasion des velours américains.

La gestion de l’affaire est normale, sans excès. La Direction générale est rémunérée avec parcimonie ; les deux plus hauts salaires n’atteignent que 57.000 €, derrière eux, deux cadres sont payés 50.000 €. Une quinzaine de cadres reçoivent 30.000 €. Coté social, les salaires versés se montent à près de 40 millions et les cotisations sociales à 20 millions. L’affaire est socialement utile.

Une affaire ancienne mais vulnérable

 La faille est ailleurs, les fonds propres ne sont que de 30 millions et l’affaire est obligée d’emprunter à court terme en permanence une centaine de millions pour financer les stocks et la trésorerie des comptes clients !

Les banques sont nombreuses à se presser autour de cette affaire au renom solide, vieille de 140 ans dont le crédit est reconnu. Elles sont toutes là pour conclure des prêts à court terme: le Crédit Lyonnais, la Société Générale, la Barclays, la Banque Scalbert, Via Banque, la BNP, la BFCE, le Crédit du Nord et d’autres encore. Leurs taux d’intérêt sont élevés (de 12 à 14%). Résultat : le montant des frais financiers, les agios donnés aux banques, assèchent littéralement le résultat d’exploitation. Motte Bossut travaille pour ses banques ! On jugera plus tard de leur empressement à participer au plan de redressement !

Les 60 actionnaires sont encore tous de la famille, celle de la descendance Motte-Bossut. Plus de vingt portent encore le nom. Depuis la crise interne des années 30, l’essentiel est entre les mains de 2 branches ; celle des Edouard Motte (52% des parts), celle des Gaston Motte (16% des parts). Gaston Motte-Burrus (fils) est le plus gros actionnaire individuel avec plus de 14 % des parts, loin devant ses soeurs, Madeleine, notre mère et Monique. Les autres familles apparentées sont les Brabant, Dassonville, Despature, d’Halluin, Flipo, Le Blan, Leurent, Macquet, Mulliez, Scrive, Segard, Thiriez, Vespieren, Wattel, Wattinne. Le nombre des actionnaires « extérieurs » à la famille est symbolique.

Après 138 ans d’existence …  la décision a été prise de déposer notre bilan

La Direction de la Société MOTTE-BOSSUT communique :

 » A l’issue d’une réunion du Conseil d’Administration du 22 Septembre 1981 à laquelle participaient comme habituellement les représentants du personnel, la décision a été prise de déposer notre bilan au Tribunal de Commerce de ROUBAIX. Notre Société, dont l’origine remonte à 1843 et dont les activités de filature et tissage avaient établi la réputation tant sur le plan national qu’à l’exportation, est principalement spécialisée dans la fabrication du velours.

Depuis de longs mois, des importations incontrôlées, atteignant plus de 50 % de la consommation au niveau de nos productions et au stade des articles confectionnés, ont amené une diminution de notre activité, une perte de nos débouchés et une baisse de notre chiffre d’affaires entraînant des coûts de production supérieurs aux prix du marché, eux-mêmes faussés par ces importations et une concurrence désordonnée.Malgré de nombreuses démarches professionnelles auprès des Pouvoirs publics, malgré notre ferme volonté de faire face, malgré diverses mesures de restructuration, malgré des investissements considérables pour rester compétitifs, malgré la qualité des hommes qui nous accompagnent, malgré une gestion rigoureuse, le niveau excessif de nos frais financiers et de nos pertes nous a contraints à prendre cette mesure. 

Nous avons sollicité et obtenu le bénéfice du règlement judiciaire et avons été autorisés à poursuivre notre exploitation. « Nous jetons une fois de plus un cri d’alarme auprès des Pouvoirs publics … qu’une volonté politique, se concrétise dans la pratique par des mesures qui permettraient de sauver une industrie en plein démembrement du fait des importations « .

La situation prend du temps à évoluer

Près de 6 mois plus tard, le 4 février 1982, un nouveau courrier précise la situation:

 » Cher (e) actionnaire,

Depuis notre dépôt de bilan le 23 Septembre dernier, MOTTE-BOSSUT a connu les évènements suivants : mise en oeuvre d’un plan de restructuration strict avec allègement de nos charges dans tous les secteurs ; arrêt définitif du tissage de Comines …

Les effectifs de la Société ont été ainsi ramenés à 550 personnes au 31 Décembre 1981 Nous allons sortir à nouveau pour 1981 un bilan fort mauvais ; … la question essentielle qui se pose à nous est de savoir quelles sont nos chances de pouvoir présenter un concordat et si nous pouvons y arriver sans l’intervention d’un tiers.

C’est ici que s’insère l’action des Pouvoirs publics. Sous l’égide du Député Maire de Roubaix, nous avons été successivement convoqués au Ministère de l’Industrie, puis des Finances, puis à Matignon : il nous a été dit que notre dossier, après mûr examen et visite de nos installations, méritait que « l’on s’y intéresse ».

Le CIASI, organisme ad hoc, a pris les choses en mains ; il dispose de moyens financiers importants ; notre crainte est qu’il ne mette pas ces moyens directement à la disposition de MOTTE-BOSSUT mais bien plutôt à la disposition de tiers qui accepteraient ainsi de prendre le contrôle de la Société…

Le Président Directeur Général

Jacques Motte

P.S. Nous vous remercions de garder à cette communication le  caractère strictement confidentiel qu’elle mérite. »

A partir de février, Dominique Motte, fils de Gaston, commence à monter son dossier de reprise. Sa présentation et la décision des intéressés : actionnaires, créanciers, syndicats, tribunal de commerce, … interviendront fin juillet. Jacques MOTTE, Président-Directeur Général fait le point à l’Assemblée générale ordinaire du lundi 28 juin 1982 et révèle le parcours du combattant subi par la Direction de la société :

 » Madame, Messieurs et Chers Actionnaires,

Il me paraît indispensable de vous dire une nouvelle fois, notre profonde inquiétude. Ayant été assurés, dès le dépôt de bilan, d’une déclaration d’intention très positive à notre égard de la part des Pouvoirs publics, nous nous sommes vite aperçus que les actes ne suivaient pas … au moins comme on les attendait.

Tout d’abord, l’exécution du plan de restructuration élaboré en accord avec notre Syndic s’est heurté à des difficultés de compréhension ; les cent cinquante licenciements que nous avions prévus ont été contestés tant par les Maires de l’Association du Versant Nord-Est de la  Métropole que par les représentants du Ministère de l’Industrie. Malgré cela, nous avons accompli cette étape difficile, compliquée et alourdie par le fait de démissions que nous ne souhaitions pas et qui se situaient pour certaines d’entre elles, au niveau élevé de notre hiérarchie cadres.

D’emblée aussi, les banquiers nous ont pénalisés sur les taux d’escompte, les retenues de garantie et les montants de papiers qu’ils acceptaient de nous prendre (deux d’entre eux ont refusé toute relation avec nous) ; nous avons eu, en liaison avec le Syndic, à mener une bataille permanente pour « survivre » avec les ajustements indispensables correspondant à une nouvelle répartition du pool bancaire et à la hausse de nos chiffres d’affaires.

Les fournisseurs pour la plus grande partie d’entre eux, nous ont également talonnés, exigeant le plus souvent un paiement immédiat avant toute autre livraison, ce malgré qu’ils avaient la garantie de la masse. Les clients ont dû  continuellement être confortés dans leur confiance à notre égard ; nous nous sommes attachés à les livrer ponctuellement et à les assurer que leurs ordres seraient honorés… faute de quoi, nous n’aurions plus de carnet à ce jour.

A côté de cela, le CIASI (Instance au Ministère des Finances chargée de dépanner les entreprises en difficulté et dont le maintien apparaît souhaitable et possible) s’est attaqué à notre dossier avec une lenteur et un manque de conviction très nets ; nous avons alors vu défiler des Fiduciaires, des Conseils, des Experts venus étudier notre risque pour compte de diverses Sociétés intéressées à une reprise …

 L’importance de MOTTE-BOSSUT (500 salariés), l’investissement important à assurer, le contexte textile, la spécialisation velours, l’évolution sociale (vote de la Loi Auroux entre autres), tout cela a dissuadé plusieurs investisseurs possibles.

 Nous nous sommes retrouvés finalement en face d’un Groupe animé par Monsieur Dominique MOTTE, accompagné de quelques « capitalistes » et d’une société d’ingénieurs-conseils intitulée Cabinet BOSSARD ; ceux-ci étaient d’accord pour faire une proposition de reprise. Malheureusement, depuis des semaines, les banques refusent leur concours à ce Groupe, malgré les pressions du CIASI.

 Pendant ce temps, le Tribunal de Commerce de Roubaix par la voie de notre juge-commissaire et de notre Syndic, s’inquiètent de nos perspectives d’avenir … si nos comptes depuis avril sont équilibrés ou à peu de chose près, nous pensons qu’à partir des congés, ils seront  à nouveau nettement moins bons et  probablement même mauvais. Sur quoi, le Tribunal a estimé qu’il ne fallait pas prolonger l’exploitation et qu’il aurait lieu de décider la liquidation de biens dans un très proche avenir.

 Notre personnel, informé de cette menace, a immédiatement constitué une « Intersyndicale » regroupant les représentants des Syndicats C.G.C., C.F.D.T., F.O., C.F.T.C., C.G.T. et a entrepris un certain nombre de démarches auprès des Maires de ROUBAIX, LEERS et HEM, auprès de MATIGNON (Premier Ministre) et du CIASI.

Est-ce sous leur influence ? Toujours est-il que nous avons appris vendredi dernier que six des banquiers re-consultés au sujet du dossier Dominique MOTTE étaient revenus sur leur position précédente et désormais se trouvaient disposés à prendre la quote-part des prêts participatifs qu’on leur demandait de souscrire…

Nous nous trouvons en conclusion en face de deux hypothèses : une seule sauvegarde le personnel et l’exploitation de MOTTE-BOSSUT, elle a de ce fait notre préférence ; toutes deux cependant aboutissent à la conclusion définitive de la perte totale du capital de MOTTE-BOSSUT pour ses actionnaires actuels. Il est évident qu’avec un bilan où les fonds propres sont nuls, il est difficile de défendre une valeur de cession.

 Nous sommes navrés d’arriver à un tel aboutissement ; votre Direction tient cependant à vous assurer qu’elle s’est battue pied à pied durant tous ces mois difficiles ; elle l’a fait et continue à le faire dans des conditions fort particulières… les projets d’avenir construits pour MOTTE-BOSSUT étant en fait élaborés le plus souvent en dehors d’elle. »

L’oeuvre de la Goutte de Lait

En 1893, le Docteur Hippolyte Butruille fait paraître un rapport sur la grande mortalité des nourrissons à Roubaix : 25% d’entre eux n’atteignent pas l’âge d’un an. La moitié de ces décès est due à des cas de gastro-entérite provoqués par une mauvaise hygiène de l’alimentation.

En effet, à cette époque où Louis Pasteur vient de mettre en évidence le rôle des bactéries dans le développement des maladies, les mères continuent « à utiliser des biberons jamais bouillis, quelquefois rincés et remplis d’un lait douteux« .

A la suite de ce rapport se crée, sous l’impulsion de Monsieur Charles Deschodt, le Comité roubaisien de Protection de l’Enfance qui a pour but selon ses statuts : « d’encourager et de propager l’allaitement maternel, de faire pénétrer les règles d’hygiène infantile et particulièrement de l’allaitement artificiel, de fournir par l’intermédiaire de  » La Goutte de Lait  » aux femmes qui ne peuvent nourrir leur enfant au sein, un lait sain, enfin de donner aux mères par les soins de ses médecins les conseils d’hygiène nécessaires « .

L’action du Comité ne prend vraiment son essor qu’après qu’un industriel roubaisien émigré aux Etats-Unis, Monsieur Pierre Wibaux a écrit, l’année précédente, aux administrations municipales de Roubaix, Tourcoing et Lille en leur promettant une donation de 25.000 francs afin d’établir des fermes modèles dont le lait pourrait être distribué dans les meilleures conditions aux familles nécessiteuses. Le Docteur Butruille, devenu Président du Comité, accepte la donation et la municipalité décide de louer un local au n°12 de la rue de Lille.

Le 1er février 1904, La Goutte de Lait commence à fonctionner. Elle regroupe une consultation de nourrissons sous la responsabilité des Docteurs Felhoen et Lerat et un centre de pasteurisation et de distribution de lait géré par Monsieur Alfred Leclercq. Très vite, l’action bénéfique de La Goutte de Lait porte ses fruits et la mortalité des nourrissons descend à 13,5%.

La municipalité, sous l’initiative de Monsieur Eugène Motte, décide de doter l’association de ses propres locaux. C’est une parcelle située boulevard Gambetta et qui appartient à l’entreprise Motte-Bossut qui est choisie. Ce terrain a l’avantage de se trouver  » à proximité de la Grand-Place, des Halles, des marchés et de la Place de la Liberté où convergent tous les tramways « . L’établissement des plans est confié à l’architecte Albert Bouvy. L’achat du terrain coûtera la somme de 37.400 francs. Les fonds proviennent d’une loterie de liquidation d’un montant de 500.000 francs attribuée à la ville de Roubaix par arrêté ministériel. Le reste de la somme est affecté à la construction de deux pavillons pour enfants à l’hôpital de la Fraternité. Le bâtiment sera inauguré le 22 décembre 1912.

La goutte de lait en 2019 ©EG

La Goutte de Lait comporte deux bâtiments distincts : celui donnant sur le boulevard du Général Leclerc est attribué à la consultation des nourrissons, celui donnant sur la rue de la Poste à la préparation des rations de lait pasteurisé. Ces installations sont louées au Comité par la municipalité pour une somme symbolique de un franc par an. Le Comité de Protection de l’Enfance s’occupe de l’organisation, apporte ses médecins, son personnel. Les frais de fonctionnement sont couverts par une subvention municipale annuelle qui s’élève à 3.500 francs en 1904 et par la rente assurée par la donation de Monsieur Pierre Wibaux. Le lait pasteurisé est payé à raison de 20 centimes la ration journalière pour les familles modestes et entre 30 centimes et 1 franc pour les autres familles. Le lait provient d’une ferme de Bondues et est traité par chauffage à 75° pendant 10 minutes selon le procédé de l’ingénieur Constant. En 1924, sur 731 enfants inscrits, seulement 5 décèdent, soit 3,51 %.

En 1927 est fondé le Comité des Dames qui met en place l’oeuvre du  » Prêt du Lit-Berceau « . Trois ans plus tard, à la mort du Docteur Butruille, Monsieur Joseph Wibaux, frère du généreux donateur, accède à la présidence et à la suite de ses démarches, La Goutte de Lait est reconnue d’utilité publique. A ce moment, l’œuvre ouvre une consultation de nourrissons dans six quartiers de Roubaix. En 1933, le Docteur Paul Butruille (le fils) devient Président du Comité. Cette année là, 308 enfants sont nourris à La Goutte de Lait  pour un total de 65.370 rations.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’œuvre est menacée de disparition du fait de la baisse de ses ressources, et le 1er novembre 1946, La Goutte de Lait est prise en charge par la Ville de Roubaix. Les années cinquante verront de nombreuses transformations. Les consultations sont supprimées et les bâtiments sont entièrement consacrés à la préparation des rations de lait. Un quai de départ et d’arrivée des biberons est construit ainsi qu’une chambre froide. Mais en 1954, à la suite de la circulaire ministérielle obligeant à fournir aux enfants des écoles, des rations de lait journalières, le centre ne peut suffire à la tâche et la municipalité fait appel à la Société Anonyme des Fermiers Réunis de Paris qui possède une usine à Tourcoing pour fournir les grandes quantités de lait nécessaires. La Goutte de Lait perd alors sa raison d’être et en 1959, le Conseil Municipal décide la désaffection du service et procède à la vente du matériel. Le 1er février 1961, les bâtiments sont loués à l’État pour l’installation de la recette perception de Roubaix nord. Au départ de celle-ci, c’est l’association d’aquariophilie  » L’Animaquarium  » qui occupera les locaux jusqu’en 1984.

Ainsi, les bâtiments du 31, boulevard du Général Leclerc restent les témoins d’une époque héroïque où la protection de la santé des enfants était confiée à l’initiative privée. De plus, de par son architecture originale, ce bâtiment méritait d’être préservé et mis en valeur dans le cadre de la réhabilitation du centre-ville. Les bâtiments de La Goutte de Lait sont aujourd’hui réhabilités par l’architecte roubaisien Jean Charles Huet qui a conservé et restauré la belle façade donnant sur le boulevard du Général Leclerc.

 

La ville aux mille cheminées

C’est ainsi que l’on qualifiait autrefois notre ville, tant le nombre des cheminées qui s’y élevaient était important. Elles correspondaient à des machines à vapeur que l’on appelait alors des «machines à feu».

Devant leur nombre grandissant, pour des questions de sécurité et de salubrité publique, la législation, et en particulier l’ordonnance royale du 29 octobre 1823, imposait certaines contraintes avec, entre autres, une autorisation préalable, un contrôle périodique et la construction en maçonnerie d’une cheminée d’une hauteur de 20 à 30 mètres selon la puissance de la machine. La première machine à vapeur, et donc la première cheminée d’usine installée à Roubaix fut celle de la firme Grimonprez-Bulteau en 1820, mais c’est seulement le 8 mars 1825 que la chaudière fut homologuée. Ensuite, les autres machines à vapeur durent obligatoirement attendre le certificat de conformité pour pouvoir fonctionner.

 Un document, dans les Archives Municipales de Roubaix, fait état, en 1834, de 29 machines à vapeur en service à Roubaix et un relevé du 17 octobre 1834 nous en donne le détail précis avec la hauteur de chaque d’entre elles. Ces hauteurs sont encore exprimées en pieds (mesure ancienne équivalente à 0,33 mètres). De ces 29 cheminées dont les plus hautes étaient celles des maisons Wibaux-Florin, Scrépel-Lefebvre et Werbrouck (chacune 102 pieds, soit plus de 33 mètres de hauteur), six cheminées se trouvaient rue de la Fosse aux chênes et cinq rue du Grand Chemin, les autres étant réparties dans une dizaine de rues de la ville qui se limitait alors à une quarantaine de voies de circulation.

 Dix ans plus tard, un état des machines à vapeur de Roubaix, en date du 23 octobre 1844, nous apprend que 41 établissements roubaisiens en sont dotés, ce qui suppose autant de cheminées, qui passeront à 113 en 1857. On constate donc une progression spectaculaire marquée par la présence dans les firmes importantes de plusieurs machines affectées à la force motrice de différents ateliers. Un autre relevé, daté de 1857, donne pour chaque entreprise la puissance en chevaux-vapeur dont elle dispose ce qui nous apprend que la palme revient à Motte-Bossut qui reçoit 180 CV (il s’agit de la filature Monstre de la rue de l’Union détruite par un incendie le 8 décembre 1866), la seconde place étant occupée loin derrière par la filature Duriez fils avec 80 CV (cette firme, située sur le quai de l’ancien canal près du carrefour de l’actuelle rue Pierre de Roubaix, sensiblement à l’emplacement de la Caisse d’Allocations Familiales, fut totalement détruite par un incendie le 13 mars 1876 qui fit 3 victimes parmi les ouvriers de l’établissement).

 En 1872, une note de la Direction du Service des Mines, responsable du contrôle des machines à vapeur, fait état, à Roubaix, de 250 usines munies de cet équipement, soit au moins autant de cheminées et sans aucun doute nettement plus car certains établissements importants possédant plusieurs machines avaient fait construire autant de cheminées.

 Les dossiers conservés aux Archives Municipales de Roubaix conservent un nombre important d’autorisations de mise en service pour des machines installées chez des industriels soit pour remplacer des matériels périmés soit pour renforcer la puissance de leur entreprise. Mais les cheminées, érigées pour évacuer les fumées de toutes ces chaudières et qui fonctionnaient au charbon n’étaient pas les seules dans le ciel de Roubaix. A dater de 1844, on voit les grandes usines se doter de gazogènes pour éclairer leurs ateliers. Les premières installations furent celles d’Eugène Grimonprez et d’Auguste Mimerel. Les prescriptions relatives à ces matériels qui fonctionnaient par distillation de la houille imposaient la construction d’une cheminée en maçonnerie s’élevant à 15 mètres minimum au-dessus du sol.

 Avant d’utiliser le gaz, nos arrière-grands-parents s’éclairaient à la chandelle et nous avons trouvé trace de l’existence à Roubaix, avant 1850 de plus d’une dizaine de fabriques de chandelles, dont la création était subordonnée à une autorisation en raison des nuisances que pouvaient provoquer les opérations de chauffage et de fonte des ingrédients utilisés pour cette fabrication. Ces ateliers devaient aussi être munis de cheminées ainsi d’ailleurs que toutes les autres fabrications (savonneries, distilleries, fabriques de chicorée, etc.…) susceptibles de provoquer des émanations.

 On disait en patois : « l’ballot qui finque » : La cheminée qui fume.

Aujourd’hui, l’association Le Non Lieu a recensé en 2004 les quelques 37 cheminées qui sont toujours debout à Roubaix et dont certaines ont été réduites à leur base. Il reste donc environ 1/10e des cheminées construites.

CONSTRUCTION TECHNIQUE

 Au départ, la forme simple avait une base carrée puis, pour des raisons techniques, on passa à la forme ronde. Cette forme offrait moins de résistance au vent et moins d’oscillations dangereuses pour ces grandes hauteurs qui ne faisaient qu’augmenter.

 Le record de la cheminée la plus haute de France était celle de chez Holden à Croix construite par l’architecte Carlos BATTEUR vers 1890. Elle s’élançait à 105 mètres au-dessus du sol, hauteur dans laquelle n’est pas compris le paratonnerre qui y ajoutait encore quelques mètres. Il faut savoir que cette cheminée avait deux mètres de diamètre intérieur à son sommet et 4 m 60 de diamètre extérieur à la partie basse la plus saillante. Elle était assise sur un plateau de béton de 14 m de côté et de 1 m 50 de hauteur. 

 La fonction de ce colossal émissaire est double :

 Il doit évacuer journellement, outre les produits de la combustion d’un grand nombre de tonnes de houille, les vapeurs et les gaz s’échappant d’appareils divers, et c’est ainsi que, par des dispositions toutes particulières, cette cheminée sert à la fois de cheminée ordinaire pour la fumée des foyers des générateurs de l’usine et de gaine d’extraction pour les fluides qui se développent dans les ateliers ; c’est même cette dernière donnée qui a nécessité sa grande hauteur afin de porter au-dessus des premières couches de l’atmosphère les gaz plus ou moins délétères dont elle actionne l’évacuation et d’empêcher ainsi les localités voisines d’en être incommodées.

 La fumée : La fumée provient de la combustion du charbon (Co², Co, H²o…). Etant plus chaude donc plus légères que l’air ambiant (+ de 100° C), la fumée s’élève d’office.

La cheminée : Son diamètre influence le débit de la fumée. Plus la machine à vapeur est puissante, plus il faut de charbon, plus la section doit être importante (1 m² de section correspond à 400/500 kg de charbon par heure).

La hauteur : La hauteur de la cheminée influence sur le tirage (chiffré par la dépression à la base de la cheminée : 20 à 100 mm d’eau). Mais le tirage et le débit ne sont pas indépendants et le tirage augmente avec le débit.

La chaudière : C’est elle qui produit la chaleur qui vaporise l’eau. La vapeur d’eau produite fait marcher la machine à vapeur qui actionne les machines de l’usine.

Le carneau : C’est le conduit qui relie la chaudière à la cheminée et qui peut parfois atteindre une dizaine de mètres.

La brique : Elle résiste mieux à la chaleur que la pierre et constitue un bon isolant contre un refroidissement trop rapide de l’air sortant (ce qui ferait chuter le tirage).

Le vent : Sous l’effet du vent, une cheminée est animée de vibrations de 15 à 20 cm d’amplitude au sommet. C’est pourquoi, elle doit être désolidarisée des autres bâtiments de l’usine, avoir ses propres fondations, avoir un solide socle maçonné.

 

Composition de la cheminée d’usine

 Les fondations : Celles-ci sont parfois sur pilotis lorsque le terrain est trop mou. Au 19e siècle, elles sont en pierres puis en béton.

Le socle : Il conditionne la bonne stabilité de l’édifice et doit faire 1/5e à 1/6e de la hauteur totale de la cheminée.

L’épaisseur : Elle est importante à la base pour résister aux gaz les plus chauds et augmenter la stabilité de la construction. Elle diminue par palier, soit une brique en moins tous les cinq ou six mètres. Le décrochement est ainsi utilisé pour faciliter la construction et l’entretien par la pose d’échafaudages.

Les cerclages métalliques : Ils sont placés tous les 3 à 4 mètres et servent à compenser les effets de la dilatation.

Le diamètre : Il diminue de bas en haut pour maintenir le tirage car en montant la température des gaz diminue ce qui entraîne une réduction de leur volume.

Le paratonnerre : Il est utile pour éviter la foudre lors des orages.

           

CATASTROPHE INDUSTRIELLE

Extrait du Journal de Roubaix qui relate les faits

 Le 1er octobre 1906, vers 7 heures et demie du matin, alors que les 800 ouvriers de la filature Etienne Motte et Cie, rue d’Alger, 30, étaient au travail, une terrible explosion se fit entendre, ébranlant l’édifice sur ses bases ; Un bouchon de générateur, tout en fonte et pesant plusieurs centaines de kilos, venait de se briser et projeté avec une violence inouïe, arrachait et détruisait tout sur son passage. En même temps, un énorme et puissant jet de vapeur s’échappait de la chaudière béante.

 L’explosion causa d’importants dégâts à l’usine, mais ces dégâts matériels n’étaient rien auprès de l’effroyable malheur qui venait de s’abattre sur plusieurs familles ouvrières. On releva, en effet, deux cadavres, ceux de Melle Mathilde Gobert, âgée de 21 ans, dévideuse, et de M. Clément Mahieu, 29 ans, célibataire, qui avaient été tués sur le coup.

 Huit autres personnes, plus ou moins grièvement blessées, furent transportées à l’hôpital, où cinq d’entre elles ne tardèrent pas à succomber : Mme Ceyx, née Julia Dejehansart, dévideuse, 28 ans ; M. Samuel Salembier, contremaître des magasiniers, 28 ans, père de deux enfants ; M. Joseph Térenne, paqueteur, 28 ans ; M. Alfred Lagaisse, homme de peine, 27 ans ; M. Pierre Rousseau, aide-chauffeur, 40 ans.

 Cette catastrophe fut un deuil public ; on fit aux victimes des funérailles officielles et une souscription fut ouverte pour venir en aide à leur famille.

 

Sources :

Archives de la Société d’Émulation de Roubaix

 Jacques Prouvost, ancien Président de la Société d’Émulation de Roubaix

Archives Municipales de Roubaix 5iD n° 1 à 10

Association Le Non Lieu  – Extraits du livre « Cheminées, Totems Roubaisiens »

Ets Lepoutre et Motte-Bossut

PRÉAMBULE

L’expression « être tombé dans le textile à la naissance » prend tout son sens quand on saura que, né en 1940, j’ai vu, pendant toute mon enfance, ma mère travailler à la maison. Elle était « éplucheuse » à domicile pour la société Prouvost-Bernard, fabricant de draperies. Chaque jeudi, le camion apportait deux pièces de tissu à éplucher et chargeait les pièces que ma mère avait épluchées, c’est-à-dire qu’elle y avait enlevé, à l’aide d’une pince, les bourrettes (amas de fibre) qui subsistaient à la surface du tissu tombé de métier. Les pièces mesuraient 50 mètres en 150 cm de large et pesaient de 25 à 30 kilos suivant les qualités. Je l’aidais à plier et transporter ces pièces dans la maison. Quand je rentrais de l’école, elle surveillait mon travail tout en épluchant ses pièces. Voilà pourquoi, le bac en poche, je suis entré dans le textile comme on entre en religion.

LOUIS LEPOUTRE ( 1959 à 1972)

L’entreprise

A la fin des années 50, Louis Lepoutre était l’un des leaders de la fabrication de tissus pour habillement masculin et féminin (la draperie et la robe). Complètement intégré, le process allait de la réception des toisons de mouton à l’expédition de tissus prêts à être transformés en vêtements. Triage, lavage, peignage, filature, tissage, teinture et apprêt étaient les principales phases de fabrication. Majoritairement lainière, la fabrication commençait à s’ouvrir aux nouvelles fibres dites « artificielles » dont le polyester (Marque Tergal) était le fer de lance.

La clientèle était essentiellement industrielle en ce qui concernait les vêtements masculins. Les confectionneurs (on ne disait pas encore le « prêt-à-porter ») fabriquaient des costumes, vestes, pantalons et manteaux pour hommes. Il y avait encore d’importants négociants qui alimentaient les petits confectionneurs, et des drapiers qui alimentaient les tailleurs. Pour les vêtements féminins, la confection industrielle était moins développée et le négoce était encore prépondérant.

Les produits de la société étaient renommés et recherchés. La fameuse qualité 387 de Louis Lepoutre était appréciée de toute la profession tant en France qu’à l’exportation.

Les ressources humaines

Si l’embauche d’ouvriers (ères) ne posait pas trop de problèmes, il n’en allait pas de même pour les employés et futurs cadres. Après la Seconde Guerre mondiale, il y avait pénurie de jeunes diplômés ( BEPC, BAC général et technique) et les entreprises se les arrachaient, se chargeant ensuite de les former et de les orienter vers leur future fonction dans l’entreprise. Et c’est là que le patronat textile du Nord joua un rôle prépondérant et salutaire pour de nombreux jeunes.

Dés mon arrivée j’ai travaillé comme ouvrier dans tous les ateliers de la société pendant 3 mois. Avant de prétendre à un poste précis, il convenait de connaître toutes les étapes de la fabrication d’un tissu et de découvrir la condition ouvrière. Parallèlement, je suivais des cours du soir à Lille (Ecole régionale d’organisation scientifique du travail) afin de connaître le mode de fonctionnement d’une entreprise industrielle. Plus tard, quand mon orientation vers le commercial se précisa, je suivis un stage de techniques de vente chez un important cabinet conseil parisien.

D’aucuns ont dénigré le paternalisme textile. C’est méconnaître le rôle de mes patrons qui ont toujours placé le savoir et le respect humain au centre de leur stratégie des ressources humaines. S’ils m’ont appris un métier, ils m’ont aussi inculqué le respect des autres (ouvriers ou clients) et la conscience professionnelle.

Évolution

Le marché évoluait à grands pas et il était impératif d’innover et de se remettre en question. Ce ne fut pas toujours facile car il fallut bousculer parfois certaines inerties internes. Les produits nouveaux, la promotion et la publicité firent leur apparition, la confection féminine se développa et il fallut prospecter ce nouveau marché. En qualité de délégué commercial, j’ai sillonné la France en long et en large pour augmenter notre clientèle et créer des liens avec la distribution pour promouvoir notre marque (Tissus Louis Lepoutre) .

En 1970, Louis Lepoutre fut repris par La Lainière de Roubaix et ce fut le grand changement. Un jeune Polytechnicien pris la direction de la société, de jeunes cadres furent embauchés pour « moderniser » l’entreprise. Les commerciaux qui étaient tous basés à Roubaix eurent 3 mois pour aller s’installer dans leurs secteurs respectifs. Ne pouvant accepter une résidence à Lyon pour des raisons familiales, je fus licencié en une demie heure en 1972. J’avais acquis des compétences essentielles chez Louis Lepoutre et ce bagage me permit de rebondir immédiatement et de retrouver un poste chez Motte-Bossut.

MOTTE-BOSSUT ( 1972 à 1980)

L’entreprise

Motte-Bossut était, avec la Saic (Groupe DMC) de Mulhouse, un leader européen de la fabrication de velours pour habillement. Lors de mon recrutement je devais intégrer ce département sauf qu’au dernier moment la Direction décida de me confier la responsabilité commerciale d’un nouveau département : l’ameublement, où tout était à construire et à développer.

Quel challenge ! Là aussi mes patrons me donnèrent les moyens de réussir. Je suivis à Paris une formation de management des forces de vente chez MacKinsey, important cabinet conseil en stratégie commerciale, puis une formation à la D.P.O., Direction participative par objectifs, nouveauté en ces années 70, pour dynamiser les forces de vente, et une formation aux métiers de l’ameublement (Industrie du siège et de la literie). Quelle chance car tous ces métiers étaient nouveaux pour moi !

Évolution

Le velours côtelé était un article essentiellement destiné à l’habillement et peu ou pas utilisé en ameublement. Il fallut donc persuader les clients potentiels (en particulier les fabricants de sièges) d’utiliser ce nouveau revêtement pour une nouvelle génération de fauteuils et canapés modernes. Ce fut un énorme succès et très vite, Motte-Bossut et son concurrent Saic, suffirent à peine à satisfaire la demande.

Très honnêtement, à certains moments, je répartissais ma production plus que je ne la vendais. Cela dura jusqu’en 1976, puis la mode se calma et il fallut trouver de nouveaux relais de croissance. De par notre technologie (velours trame) nous ne pouvions proposer à nos clients des velours unis qui prenaient peu à peu le relais du velours côtelé. Là encore, ma Direction me donna carte blanche pour continuer à développer ce département.

Je fis fabriquer à façon, en Belgique, les velours que nous ne pouvions pas produire en interne, et je développai une activité de négoce de tissus velours de Gênes et tapisseries rustiques qui étaient de plus en plus demandés par les fabricants de sièges à boiserie apparente. En plus, pour les sièges contemporains et modernes, j’ai bâti une collection de tissus plats que je sélectionnais chez un fabricant italien qui m’en donnait l’exclusivité pour la France.

Tout cela était passionnant et j’ai vraiment progressé professionnellement. Hélas, vers la fin des années 70, le dollar américain baissa tellement que les importations massives de velours habillement déstabilisèrent fortement la société et l’ameublement ne pouvait, à lui seul, compenser l’effondrement de l’habillement. Pressentant des temps difficiles, je donnai ma démission en 1980 et entrai chez un de mes plus importants clients fabricant de sièges. En 1982 Motte-Bossut disparut.

ÉPILOGUE

A 40 ans, grâce à la politique humaine de mes patrons,  j’avais acquis de solides compétences qui me permirent de continuer une carrière commerciale dynamique dans l’ameublement puis, au début des années 90, à nouveau dans le textile, car il me manquait une corde à mon arc : l’impression sur tissus. J’ai passé plusieurs années à Mulhouse, chez Texunion filiale de D.M.C. . J’ai donc bouclé la boucle : tissus draperie, velours, imprimés.

Pas de nostalgie, mais un sentiment profond de respect et de reconnaissance pour les Lepoutre et les Motte à qui je dois d’avoir eu une vie professionnelle aussi enrichissante.

par Jean-Claude Lecomte

La société Lemaire, trois générations. Toutes photos © Collection Renaut

Ami Roubaisien, peut-être passes-tu quelquefois dans cette rue méconnue de ta ville, la rue Boucher-de-Perthes, à la limite de Croix et de Mouvaux, et peut-être lèves-tu la tête vers ce bâtiment de 8 étages, aujourd’hui d’un bleu délavé, en te demandant ce que cette friche industrielle, au parking encombré de carcasses de voitures, a bien pu abriter. Ce n’est que le fantôme d’une entreprise qui fut rayonnante en son temps et employa jusqu’à 270 personnes : la société Lemaire.

La construction

Tout commence à la fin du XIXe siècle avec Charles Renaut, mon grand-père, fils d’un petit fabricant de poêles installé rue des Chats Bossus à Lille. Il est « représentant de commerce » en métaux et ciseaux de toutes sortes pour la confection. Qui le pousse à franchir la frontière psychologique, à l’époque si sensible, entre Lille et Roubaix ? On ne le sait pas vraiment. Peut-être son mariage en 1898 avec la jeune Roubaisienne, Félicie Leleux… Toujours est-il que l’aventure roubaisienne commence quand il installe, en 1899, un atelier au 91-93 de la rue de Tourcoing.

Assis, avec sa barbe blanche, Charles Renaut, mon grand-père.             ©Collection Renaut

 

L’idée de créer une société de scies à ruban pour la découpe du tissu lui trotte dans la tête. Il s’associe alors, en 1902, avec son beau-frère, dessinateur industriel, Paul Lemaire. Modeste, Charles ne souhaite apparaître que dans le « Cie » de la toute nouvelle S.A.R.L. P. Lemaire et Cie. Fin 1918, il saisit l’opportunité de racheter son concurrent, la société parisienne de scies à ruban, Labre, fondée en 1871. C’est probablement le premier tremplin de l’entreprise. Et la création de sa première agence puisque le siège Labre, 11 rue Edouard Jacques dans le 14e arrondissement de Paris, devient agence Lemaire.

Charles, son fils aîné, ingénieur « Sup Aéro » de Paris, vient seconder son père à la fin des années 20, mais hélas, il décède prématurément en 1935. La place est alors disponible pour le sixième fils, Henry, mon père, diplômé de l’ICAM en 1937, qui entre dans la société, après son service militaire, en 1940. Il maintient l’entreprise en activité pendant la guerre en ayant surtout comme préoccupation de ne voir aucun des 10 employés réquisitionné pour le STO. Henry est visionnaire. Il n’a de cesse de développer l’entreprise et de créer de nouveaux produits. Et la diversification, qui sera son cheval de bataille tout au long de sa carrière, commence déjà : à côté des scies à ruban, voici les chariots plieurs, les machines à denteler ou à retourner les pointes de col !

Ce fils, qui n’a que 27 ans en 1942, est aussi très entreprenant. Avec son frère Léon, il rachète l’entreprise à son père. Un document familial indique que le prix en a été indexé sur le cours du blé : 212 538, 35 francs de l’époque, ce qui ferait environ 56 750 euros actuels. L’alliance entre les deux frères sera de courte durée. Henry rachète rapidement les parts de son frère et devient seul maître à bord. Il veille, cependant, à proposer des emplois à ses sœurs, belles-sœurs ou neveux au sein de l’entreprise… et à développer la production. Voici les premières presses à repasser à pédale, dès 1946, ou encore l’importation des fers à repasser à vapeur de la société américaine Cisell.

L’atelier de la rue de Tourcoing est déjà trop petit. Henry achète alors, en 1947, rue Boucher-de-Perthes, un terrain traversé par le riez du Trichon, occupé auparavant par la teinturerie Gaydet. Avec les architectes roubaisiens Lambert puis Delrue, il y entreprend la construction d’un atelier confortable. La toute première charpente métallique est récupérée rue Watt, sur le terrain de l’entreprise Roussel-Desrousseaux ! Elle formera les 800 premiers m2 de l’entreprise qui abritent montage, peinture et magasin de pièces détachées. Photo 6. Les autres charpentes sont commandées à Patrick Motte, dirigeant de la société Lecoeuvre & Cie, Grande Rue. L’usinage est encore assuré rue de Tourcoing. Les bureaux, un moment installés au domicile même d’Henry, rue d’Alsace, rejoindront les ateliers au 40 de la rue Boucher-de-Perthes en 1954.

Ce bâtiment s’agrandira progressivement par étapes pour regrouper tous les éléments de l’entreprise en un seul et même lieu. En 1970, il sera même à l’origine de la destruction des courées Frère et Justine toutes proches. « Monsieur Henry », comme l’appelait le personnel, gardera toujours une certaine fierté d’avoir, en quelque sorte, provoqué le remplacement de ces courées devenues insalubres par de nouveaux logements sociaux. En 1975, ce « bâtiment A » comptera 8 000m2.

La vitesse de croisière

Désireux cependant de séparer les ateliers des bureaux, Henry Renaut, devenu PDG de la S.A. Anciens Ets P. Lemaire & Cie à la mort de son père en 1954, se lance dès 1964 dans un autre projet : la construction d’un bâtiment administratif de 8 étages dont chacun fait 400m2 ! Le projet est ambitieux et coûteux. Le besoin du Secrétariat International de la Laine d’ouvrir à Roubaix une station expérimentale de recherche sur la laine tombe à pic : Henry Renaut ne fait construire et aménager dans un premier temps que les deux premiers étages et loue le premier étage à l’IWS. Il laisse l’architecte, Patrick Forest, et la société de gros œuvre Aubrun, continuer à construire sans hâte les autres étages. Et dès 1967, une enseigne illumine fièrement le bâtiment terminé et les bureaux y aménagent en janvier 1968, laissant les ateliers prendre toutes leurs aises dans le premier bâtiment.


On trouve, entre autres merveilles, dans ce tout nouveau bâtiment dit « administratif » entièrement meublé dans le style de l’époque, un restaurant d’entreprise, une salle de projection, une salle de réceptions, une salle de démonstrations et dans le jardin, superbement planté de cerisiers, fierté d’Henry Renaut, un tennis, évidemment à la disposition du personnel. La silhouette des deux bâtiments constitue un véritable logo dans les documentations commerciales.

Et l’entreprise prend sa vitesse de croisière autour de quatre départements astucieusement complémentaires : les presses à repasser pour la confection qui ont tout naturellement suivi les premières presses destinées aux pressings dans les années 60 ; le matériel de manutention avec les convoyeurs à corde qui, lui aussi, est une application du savoir-faire dans les pressings ; puis l’équipement de blanchisseries de collectivités et, bientôt, les calandres de thermo-impression. Des agences implantées à Paris, Lyon et Toulouse couvrent toute la France et une agence à Cologne dessert l’Allemagne.

Les calandres à thermo-imprimer : le cheval de bataille

C’est probablement ce département qui portera haut et loin dans le monde entier le nom de la société Lemaire.

Un ingénieur chimiste des laboratoires de La Lainière de Roubaix découvre, vers 1958, la propriété des colorants à se transférer d’un support à un autre sous l’effet de la chaleur. Il demande à la société Lemaire de lui fournir une de ses petites presses à plateau chauffant d’un mètre sur deux, à l’origine destinée au repassage, pour assurer ce transfert d’une façon plus rationnelle. L’effet est concluant ! La société Sublistatic assure alors la fabrication d’un papier de transfert d’encres et Lemaire les presses.

Mais devant le succès de ce procédé d’impression, Lemaire met au point une méthode « à la continue » avec la première calandre à fluide thermique en juin 1967. Et c’est le début d’une fabrication de calandres toujours plus performantes, toujours plus grosses, toujours plus innovantes, les fameuses Rollingstatic Lemaire qui se vendent sur tous les continents. La société, au faîte de sa gloire, emploie alors 270 personnes et rayonne dans le monde entier en participant à moult salons internationaux.

Les grèves de 1968 ne perturbent pas trop l’entreprise jusqu’à l’intervention de piquets de grèves extérieurs. Henry-Charles, mon frère, le fils aîné de la famille, vient aider son père à faire face aux manifestants. Sa position est difficile… Souvent traité de « fils à papa » dans ces moments brutaux, il n’envisage nullement d’entrer dans l’entreprise alors qu’il vient justement d’être diplômé de l’Ecole Centrale de Paris. Il se présente même à d’autres places pour exister par lui-même. Mais Papa le rattrape…

1969-1980 : la cohabitation père-fils

Fils aîné, Henry-Charles connaît bien les couloirs de la société. Tout jeune, il allait y jouer le jeudi à trier des vis, classer des papiers et autres petites besognes accessibles à un enfant. Étudiant, il y faisait tout naturellement ses stages d’études. Et nous, ses frères et sœurs, le pensons évidemment destiné à succéder à Papa. Pour lui, pourtant, ce n’est pas une évidence, encore moins un droit.

Il faudra que Papa lui écrive qu’il compte sur lui pour qu’il entre le 2 février 1969 dans l’entreprise. Commence alors une période de cohabitation tranquille. Henry mène encore parfaitement le navire au quotidien et reste le capitaine. Henry-Charles, chargé de la productivité, traite les affaires qui ne relèvent justement pas du quotidien : résoudre d’éventuels problèmes chez les clients, chercher des solutions techniques à des fabrications pointues, achever la construction du bâtiment en faisant réaliser la jonction entre les deux parties ateliers/bureaux, etc.

Charles

Henry

Henry-Charles

 

 

Les deux hommes sont différents, certes. Henry, qui aime comparer Lemaire à un « bon cheval », pense qu’il faut lui laisser la bride sur le cou. Henry-Charles, lui, pense que le cavalier doit faire comprendre au cheval que c’est lui qui commande… Cependant ces 11 années se déroulent en toute sérénité.

Hélas, l’horizon n’est plus aussi clair qu’auparavant, le textile n’est plus dans sa courbe ascendante. La société est doucement passée à 215 personnes, par de simples départs non remplacés. Henry, fidèle à la méthode qui lui avait toujours réussi de « fuite en avant », brave les difficultés. Mais le temps est venu pour lui de transmettre la barre. En février 1980, il nomme Henry-Charles PDG et se prépare à partir doucement à la retraite. Hélas, le bilan de mai révèle un très mauvais exercice ! Et l’un des premiers actes de gestion du jeune PDG est de devoir déposer le bilan…

La tempête

A partir de là, Henry-Charles se démène dans la tempête sans jamais lâcher prise. Pas facile de succéder à son père. Encore moins à Henry Renaut. Pas facile de se retrouver à la tête de cadres dont la plupart est au moins de 10 ans plus âgée… Et de sentir toujours dans leur regard ou dans leur tête cette idée qu’il lui a suffi de s’asseoir sur le siège directorial…

Cependant, Henry-Charles, à côté de son jeune frère Hugues, entré tout récemment au poste de responsable du département « Collectivités », fait face à la tourmente. Il obtient du Tribunal de Commerce un plan de redressement à 100% sur 10 ans et s’emploie à le respecter. Malgré l’embauche d’une nouvelle équipe à l’export, le département de la thermo-impression connaît de mauvais scores en 1992. Il faut, en 1993, alors qu’environ 50% des remboursements sont déjà effectués, étaler de nouveau la dette et licencier. L’entreprise ne compte plus alors que 120 personnes. C’est sans doute encore trop lourd. Elisabeth, la fille d’Henry-Charles, entre à son tour dans l’entreprise et déploie toute son énergie à redévelopper la thermo-impression qui s’est enrichie, sur la base des cylindres chauffants, de nouvelles applications techniques : contrecollage, métallisation, impression sur chaîne… En vain…

En 2004, un deuxième dépôt de bilan, entraîné par une grève de salariés espérant peut-être un licenciement intéressant, provoque la chute fatale de l’entreprise familiale puisque le rachat par une tierce personne est obligatoire.

La suite, même si elle est douloureuse à vivre par Henry-Charles, n’est plus l’histoire de cette entreprise familiale. Les ateliers, vidés de leurs machines par une pénible vente aux enchères, sont rachetés par un garagiste. Le beau bâtiment est racheté par un agent immobilier « plein de projets » qui met tout le monde à la porte pour entreprendre de superbes travaux… que l’on attend toujours ! Et, à l’heure où j’écris cet article, il est ce fantôme bleu pâle que tu ne regardes même plus, passant… ou que tu regarderas désormais, si tu as lu cet article !

Evelyne Gronier-Renaut

Un espoir ? Nous aimerions bien que le bâtiment devienne utile ! Mais c’était 2014… et toujours rien en 2020…

Petites anecdotes :

• Soucieux de rétablir le juste nom trop souvent déformé de la rue de son entreprise, Henry Renaut avait raconté, dans le livret d’accueil de la société, la biographie de ce préhistorien français d’Abbeville, Jacques Boucher-de-Crèvecœur-de-Perthes (1788-1868). Dans plusieurs ouvrages, suite à la découverte d’outils en silex et d’os de grands mammifères dans les alluvions de la Somme, il avait démontré l’existence d’un homme antédiluvien.

• Mon père aimait citer cette phrase « Mon verre n’est pas grand mais je bois dans mon verre. »

Cette phrase avait été écrite par Musset qui se défendait bien de plagier d’autres auteurs, mais le faisait quand même ! Mon père avait sorti cette phrase de son contexte et exprimait par là qu’il préférait être à la tête d’une petite entreprise plutôt que d’être salarié d’une plus grande…