n°8 Sommaire mars 2010

n°8

Éditorial par Bernard Schaeffer et Gilles Maury, p.5

Publication Rémi Cogghe, un nouveau regard par Germain Hirselj p.6

Histoire

Cinq siècles de congrégations religieuses (4eme partie) par Xavier Lepoutre p.9

Jeanne d’Arc, porte étendard publicitaire par Philippe Waret p.16

Dossier

L’ENSAIT, un enseignement pionnier (1ere partie) par Achille Marel p.18

Lemaire, l’enfant chéri de trois générations d’hommes par Evelyne Grenier-Renaut p.30

Une idylle, unique roman de Gustave Nadaud par Jean Jessus p.33

Roubaix et les muses Eugène Dodeigne et son Peuple de pierre par Germain Hirselj p.38

Patrimoine disparu Les halles centrales par Xavier Lepoutre p.43

Abonnement, adhésion, anciens numéros p.46

Courrier des lecteurs p50

La Société des Artistes roubaisiens

Elle fut constituée dès 1907 par des hommes courageux qui avaient la ferme conviction que l’Art pouvait se manifester à Roubaix. Evidemment, les premiers pas furent hésitants : dans les débuts, tout Roubaisien plus ou moins peintre ou sculpteur exposa au Salon librement. Si cette façon d’envisager les choses permit à des talents, consacrés depuis, de se révéler, elle donna lieu aussi à des expositions d’œuvres faibles qui discréditèrent un moment notre Salon. La presse s’en fit l’écho et nous en avons tenu compte.

Depuis, une sélection toute naturelle s’est opérée insensiblement et, maintenant, sans être trop sévère, un jury, composé d’artistes de générations différentes, veille au filtrage des œuvres. Le Jury représente les directions d’Arts les plus opposées quant à la forme, mais il n’admet qu’une chose : « la bonne peinture », et c’est ce lien-là qui forme son homogénéité. Nous ajoutons que le jury tient à être juste et impartial et qu’il n’obéit à aucune considération étrangère à l’Art.

Ce que nous voulons, c’est prouver aux Roubaisiens que les œuvres de leurs concitoyens sont à considérer avec intérêt ; qu’il y a chez nous des artistes à encourager, et que si l’appui moral et financier des amateurs misent faire cette œuvre louable nous pouvons espérer pour notre cité une vie artistique inconnue jusqu’ici.

« Que le public roubaisien le comprenne ! Notre effort en sera récompensé et dans cette sympathie, nous puiserons de nouvelles forces pour l’avenir ». C’est en ces termes, profession de foi, en quelque sorte, du Comité de la Société des Artistes roubaisiens, présidé par M. Paul Dervaux, assisté de Mme Lantoine-Neveux, d’Henri Delvarre, de Jean Diagoras et de quelques autres, que s’ouvrait le 12e Salon à la Galerie Dujardin, 14, boulevard de Paris à Roubaix, et où figuraient dans les membres fondateurs, Pierre Cordonnier, Jean Courrier, Eugène Dujardin et quelques autres. Salon qui fut ouvert du 19 au 29 mai 1929.

En 1969, dans le Journal de Roubaix, on rappelle que (en 1919 ?) Eugène Dujardin, avec l’aide de Jean Courrier et Sonneville, estimait qu’il fallait rassembler les artistes pour faire mieux connaître leurs œuvres. Chaque année, le Salon fut alors mis sur pied et s’est tenu jusqu’en 1925 (1929 !) au 14, boulevard de Paris, puis à l’Hôtel de Ville avec le succès que l’on sait. Les Présidents qui se sont succédé s’appellent MM. Paul Dervaux, Georges Teneul, Achille Vilquin, Thérèse Delfortries, Gérard Lemaître.

Il faut noter qu’en 1969, des artistes de Monchen-Gladbach et de Bradford, jumelés avec Roubaix, exposeront au Salon. Le Salon était alors présidé par M. Victor Provo, Maire, Président du Conseil Général du Nord. Les Artistes roubaisiens exposeront également dans la capitale, en effet à la galerie RG, sous l’impulsion de Gilbert Sailly. Dix huit artistes exposeront à Paris en 1966, 1968 et en 1969.

Gilbert Sailly sera Président du Salon en succédant à André Camion de 1974 à 1995, soit 21 ans de présidence. Alain Delsalle lui succède en novembre 1996. Il est Président à ce jour et réélu pour cinq années en 2004.

C’est en 1996, après un hommage à Gilbert Sailly et à Eugène Declercq que le Salon rendra hommage à un invité d’honneur de prestige. Ce sera d’abord en 1997 Maurice Maes, puis René Jacob en 1998, Arthur van Hecke en 1996, en 2003 Abel Leblanc et en 2004 Henri Delvarre et Achille Vilquin. Mme Courrier qui succédait à son père Eugène Dujardin, accueillit les jeunes du Salon des Artistes roubaisiens dans sa galerie du boulevard de Paris, puis de la rue du Vieil Abreuvoir. Les artistes roubaisiens sont reconnaissants à Henri Delvarre et Maurice Maes de leur avoir montré la voie et il est naturel que le Salon leur rendit hommage.

En 1954, Arthur van Hecke organise une grande exposition d’art contemporain à la galerie Dujardin et entraîne ses camarades du groupe de Roubaix à quitter le Salon. Juste retour des choses, il reviendra en 1999 comme invité d’honneur du Salon présidé par M. Vandierendonck, Maire de Roubaix. A cette occasion, le Musée La Piscine et son conservateur M. Bruno Gaudichon, prêteront des œuvres de van Hecke pour cet hommage, comme ils l’ont fait pour Maurice Maes en 1997. Le prochain invité d’honneur en décembre 2005 sera Jean Pierre Delannoy, ancien professeur à l’ERSEP et artiste peintre.

Le Salon compte à ce jour en moyenne 60 exposants de Roubaix et de la région ayant fait leurs études à Roubaix pour 120 artistes inscrits au fichier de l’association. En 2007, la Société fête son centenaire. Une exposition avec tous les artistes qui ont fait le renom de Roubaix sont invités à cette occasion, ainsi que les Sociétaires du Salon.

 

Alain Delsalle,

Président de la Société des Artistes roubaisiens

Poèmes de Musards

La « Muse de Nadaud » ne s’est pas bornée à accueillir les lauréats des Joutes Poétiques. Conformément à ses statuts, elle a admis en son sein des « sans grades » qui n’étaient pas nécessairement des « sans mérites ». Et, parmi ceux-là, n’ont pas manqué de vrais poètes, qui surent exprimer avec justesse leurs idées et leurs sentiments. Tel fut le cas, entre autres, de Jean Carlier.

 

MINUTE HEUREUSE

 Je l’ai vécue enfin, cette minute heureuse,

Court instant de bonheur longuement attendu.

C’était hier, déjà ! Dans mon âme peureuse

Le souvenir fuyant demain sera perdu…

 

C’était hier ? Mais non ! C’était, je crois, la veille…

Ah ! Je vous perds déjà, souvenirs trop confus !

Mais le Destin, méchant, me susurre à l’oreille :

« C’était… n’importe quand, mais ce ne sera plus ! »

 CARLIER Jean (Roubaix)

 

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Roubaix a donné son nom à une place proche du centre-ville, hommage amplement mérité. Charles Bodart-Timal a consacré en effet plusieurs ouvrages historiques à cette cité qui le vit naître. Il fut également l’auteur de livrets d’opérettes et de quelques deux cents chansons. Membre des Rosati de différentes Provinces, de la Société des Lettres, Arts et Sciences de Lille, de la Ligue Wallonne, Grand Prix d’Excellence du Comité Flamand de France, il fut honoré de la Médaille d’Or de la ville de Tourcoing.

 » Pétri de la glaise de notre terroir, il avait su forger, au cœur de son existence laborieuse, une philosophie souriante. Il aimait avant tout la simplicité, cette psychologie franche et primesautière qui est à la base des gens de chez nous «  (Gaston Gilman).

IL EST DES YEUX (1)

 Il est des yeux couleur de rêve

Où semble se mirer l’azur ;

Il en est d’autres qui, sans trêve,

Brillent d’un amour grand et pur.

Mais d’un bout à l’autre du monde,

Les plus doux et les plus charmants

C’est encor, partout à la ronde,

                        Les yeux des mamans !

 

Ils ont connu bien des tristesses,

Ces yeux, ces pauvres yeux usés ;

A veiller sur notre jeunesse

Ils se sont, hélas ! Epuisés.

Ils ont souffert de tant d’alarmes !

Et Dieu seul sait, dans les tourments

Ce qu’ils ont pu verser de larmes,

                        Les yeux des mamans !

 

Quand les mamans quittent la terre

Pour le suprême rendez-vous,

Même au sein du profond mystère,

Elles se souviennent de nous,

Leur regard nous cherche sans cesse

Et près de nous, à tous moments

Ils sont là, chargés de tendresse,

                        Les yeux des mamans !

 Charles BODART-TIMAL

(1)    Chanson, musique de Eddy Jura

 

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« Noble poète roubaisien » a dit Me Joseph Crombé, son compatriote et émule. Docteur en Droit, mais aussi homme de Lettres, ce proche parent d’Amédée Prouvost publia une étude sur le chansonnier patoisant Gustave Olivier – suivie d’une autre, sociologique, « La Cité de Pascal ». Grand voyageur, d’une débordante activité, il est l’auteur de trois recueils : « Les Rimes de Fer », « Les Mansuétudes » et « Feux Errants ». « Sans qu’il les ait traités avec un égal bonheur, nul des grands thèmes lyriques, toutefois n’a été négligé par lui. La grandeur ne manque pas à ces évocations et elles pourront charmer et fortifier plus d’une âme selon le vœu du poète parvenu à l’âge de la maturité ». (André Mabille de Poncheville).

 LA MAISON

 On meurt au chant des coqs dans les fermes heureuses,

A l’heure où la servante ouvre les volets bleus,

A l’heure où l’aube lente, aux teintes vaporeuses,

Caresse la maison de ses rayons joyeux.

 

Une agreste rumeur remplit toute la plaine.

Les oiseaux s’éveillant mêlent leurs gazouillis.

L’eau s’élance, plus vive, au creux de la fontaine.

Le cri du vieux berger rassemble les brebis.

 

On meurt ; et l’on entend dans la chambre voisine

Une femme qui range et la laine et le lin ;

Et bientôt, sous l’effort d’une main enfantine,

Une corde grincer dans le petit jardin.

 

Une angoisse glacée étreint votre poitrine

Pendant que le repas fume sur le foyer,

Et pendant que le repas fume sur le foyer,

Et pendant que l’horloge, au mur de la cuisine,

Marque à chaque labour son rythme régulier.

 

Qu’importe à la Nature indifférente et belle

De notre dernier jour le terme douloureux !

Mais toi, Maison, mais toi ! Vas-tu faire comme elle,

Vas-tu, sans t’attrister, nous voir fermer les yeux ?

 Charles DROULERS (Roubaix)

 

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« Talentueux poète roubaisien peu connu de ses compatriotes » lit-on dans la revue « La Fauvette » qui, en date du 25 août 1907, annonçait son décès. De sa plume ne nous restent que de rares œuvres parues dans cet éphémère périodique.

PREMIER BAISER

 Elan du cœur qui sur la lèvre

Vient se briser

Explosion de douce fièvre,

Premier baiser !

Je me souviens de ton ivresse,

Je me souviens

De ta fraîcheur enchanteresse ;

Et je conviens

Que l’amour n’a rien de plus tendre

A t’opposer,

O douceur que rien ne peut rendre,

Premier baiser !

Paul PHILIPPE (Roubaix)

Juin 1891

 

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Prématurément disparu, il appartenait à la célèbre famille d’industriels qui contribua puissamment au développement économique de Roubaix. De bonne heure attiré par les Lettres, il signa trois recueils, influencés par l’Ecole Symboliste : « L’Ame Voyageuse », « Sonates au Clair de Lune » (couronné par l’Académie Française) et « Le Poème du Travail et du Rêve ».

« Malgré le temps, les métamorphoses du Progrès, quand les lauriers trop éclatants des idoles fugitives seront tombés en poudre, les vers d’Amédée Prouvost – dont la délicate sensibilité aimait les joies familiales ». (Marc Choquet )

 Il fut un poète attachant, loué par l’éminent critique Jules Lemaître et par ses pairs, tels Henri de Régnier et Anna de Noailles. « Pour juger du talent d’Amédée Prouvost, a écrit Jean Piat, le mieux est de relire son œuvre. Elle est à la Bibliothèque Municipale. » Que dire de mieux ?

 LA MAIN DU TRAVAILLEUR

 Main d’artisan, ô main calleuse qu’ennoblit

Le dur labeur de la tâche quotidienne

Main sans cesse ébranlée au choc des établis,

Familière du poids des fardeaux et des peines,

 

Main meurtrie et blessée où quelquefois on lit,

Blanche ligne à côté du sillon bleu des veines,

L’entaille de l’outil dans le réseau des plis,

Main rude et ferme comme une écorce de chêne !

 

Main qui ne connaît pas la molle oisiveté

Et qui, le froid hiver ou le brillant été,

Travaille sans répit pour vaincre la misère

 

Hâtive d’assurer le pain du lendemain,

Combien j’aime sentir ton étreinte sincère

Main noire d’artisan, ô vigilante main !

Amédée PROUVOST (Roubaix)

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Russe d’origine, venu en France vers 1920, il ne tarda pas à fréquenter les milieux artistiques de Roubaix. Il traduisait en vers français des auteurs russes, en particulier les poètes (Pouchkine Lermontov). Parallèlement, il composait des strophes (et des textes en prose) d’excellente facture. Des prix lui furent attribués par l’Académie d’Arras, les Rosati de Flandre, et aux Jeux Floraux de Bigorre. A cette activité littéraire, il ajoutait celles de peintre d’icônes et de compositeur de musique, pratiquant avec talent le piano le violon et le chant choral. Un vrai « Musard » !

MENDIANT

Un mendiant restait debout

Sous le porche d’un sanctuaire ;

Le malheureux était à bout,

Souffrant la faim et la misère.

 

Il ne demandait que du pain,

Ses yeux n’étaient qu’une prière :

Eh bien ! Quelqu’un mit dans sa main

Tendue et tremblante, une pierre.

 

Je mendiais avec langueur,

Avec des larmes, ta tendresse,

Et tu ne laisses, dans mon cœur

Trahi, que la noire détresse.

 G. LERMONTOV (Roubaix)

Traduit du russe par Nicolas Vnoukovsky – 21 août 1946

Gustave Nadaud

NOTRE POETE CHANSONNIER ROUBAISIEN

C’est en face de la Place de la Liberté dans un immeuble aujourd’hui disparu, qu’il voit le jour le 21 février 1820. La future grande cité n’est alors qu’une bourgade semi rurale d’environ 12 000 âmes où, timidement, l’industrie textile commence à s’implanter.

La famille du nouveau-né y exploite un négoce de tissus. Est-il interdit de penser que, peut-être, l’heureux père rêva de voir un jour Charles-Gustave lui succéder à la tête de l’entreprise ? Le sort devait en décider autrement…

Le bambin va fréquenter l’école des Frères, rue de l’Hospice. Ensuite, on l’enverra à Paris où, comme interne, il sera admis au très réputé Collège Rollin. Reçu bachelier (en ce temps-là, c’était quelque chose !) il réintègre le nid familial. Et il lui faut s’initier aux subtilités de la gestion et de la comptabilité. A 20 ans, sa formation étant jugée satisfaisante, le voici de retour dans la capitale, mais chargé, cette fois, de tenir la succursale des Ets Vouzelle-Nadaud, récemment installée.

Prétendre, à l’instar de certains chroniqueurs, qu’il négligea plus ou moins sa tâche (préférant le commerce des Muses) est inexact. Il s’en acquitta consciencieusement. Toutefois (lui-même l’avoue) « en cachette et la nuit plutôt que le jour » il rime… des chansonnettes dont certaines un peu lestes lui valent des admonestations paternelles.

Peu à peu le jeune auteur se fait connaître soit dans les Cénacles littéraires du Quartier Latin, soit dans les guinguettes à la mode ou des les salons bourgeois. Il détaille ses couplets dont il a composé la musique. Ayant appris non seulement le solfège, mais aussi le piano, il s’accompagne sans problème.

Il a 32 ans lorsque se lève le Jour de Gloire. Sa chanson « Les Deux Gendarmes » est un triomphe, qui se propagera irrésistiblement. Partout, à pleine voix, l’on reprendra le refrain :

« Brigadier, répondit Pandore,

Brigadier, vous avez raison ! ».

L’auteur ne sommeillera pas sur ses lauriers. Abandonnant les tissus, il s’adonna aux lettres. Nous lui devons plus de 500 chansons (dont une bonne centaine paroles et musique), des opérettes de salon, une comédie, un roman, un « solfège poétique et musical », des « notes d’un infirmier » en 1871 et en 1892, un an avant sa mort, les « Souvenirs d’un Vieux Roubaisien ».

Ses droits d’auteur, pourtant, ne lui apportaient que des ressources médiocres. Il vivait au jour le jour, ou presque. En 1881, l’édition complète de ses chansons lui procura enfin une confortable aisance. Il affecta une part de l’argent reçu à la création d’une Caisse de Secours en faveur des Chansonniers nécessiteux. Le reste lui permit de se faire construire à Nice une modeste résidence secondaire baptisée « Villa Pandore ». Il vivait à Paris mais se déplaçait beaucoup. Sa cité natale n’était pas oubliée : il adorait venir s’y retremper parmi les siens. Par ailleurs, Président d’Honneur du vénérable « Cercle du Dauphin », il retrouvait là ses grands amis patoisants : Desrousseaux, le Lillois et Watteeuw, le Tourquennois, un sacré trio qui, lors des réunions, ne distillait pas l’ennui !

 

Le monument à Nadaud au Parc Barbieux ©EG

Faut-il ajouter que dans ses vers, en maints endroits, Nadaud a exprimé sa tendresse pour Roubaix, cette ville trop souvent dépeinte comme rébarbative, noircie par la fumée des usines, sentant le suint à longueur de rues :

« Oui, tout me charme et me pénètre

Dans ce coin de terre et de ciel.

Si j’étais fleur, j’y voudrais naître,

Abeille j’y ferais mon miel.

 

Pourquoi ? Je m’en vais vous le dire

Et vous me donnerez raison :

Ce site, ce toit que j’admire

C’est mon pays et ma maison. »

 

Combien de ses confrères ont rendu un juste hommage à notre chansonnier, entre autres Th. De Banville, F. Coppée, Th. Gautier, L. Halévy, A. de Musset, Sully-Prudhomme, et jusqu’au redoutable L. Veuillot ! A Paris, ses chansons étaient programmées aux spectacles de l’Alcazar, du Ba-Ta-Clan, de l’Eldorado. Son Opéra-comique de salon « Le Docteur Vieuxtemps » fut joué en présence de Napoléon III et de la princesse Mathilde.

Et même, ensuite, certaines de ses œuvres ont été interprétées par des artistes connus, tels Julos Beaucarne Pierre Bertin, Georges Brassens, Raoul de Godewaersvelde, Armand Mestral…

Gustave Nadaud a jadis figuré dans les « Morceaux Choisis » scolaires. Aujourd’hui, ne serait-il pas souhaitable que les jeunes élèves puissent apprendre quelques-uns de ses meilleurs poèmes : « Le Nid Abandonné », « Le soldat de Marsala », « Les Trois Hussards » par exemple… Encore faudrait-il qu’elles soient rééditées, comme elles le furent en 1957, sous le patronage de la ville de Roubaix, par La Muse de Nadaud…

 

Le monde associatif

A une époque où il n’y a ni radio ni télévision, où la plupart des gens n’ont d’autre moyen de locomotion que leurs jambes, les loisirs se passent essentiellement dans le cercle fermé du quartier, ou de la ville et des villages voisins. C’est la raison pour laquelle le monde associatif est très actif et omniprésent dans toutes les classes de la société.

Il serait présomptueux de prétendre citer toutes les associations roubaisiennes existant en 1893. La loi de 1901, très connue des dirigeants actuels d’associations, n’a bien sûr pas encore été instituée, mais les associations doivent faire une déclaration en préfecture et communiquer le nom de leurs responsables. Tous les domaines d’activités se retrouvent dans cette formule :

Sociétés de secours mutuels  qui se divisent en deux catégories : celles qui rentrent dans le cadre de la loi du 26 mars 1852 dites « Société de Secours Mutuels autorisées » au nombre de 5 à Roubaix en 1893, et les autres qui sont 22.

Société d’anciens militaires : Roubaix en compte 4 auxquelles s’ajoute le Cercle militaire dont le Président est M. Despature. Le grand Cercle a son siège au Grand Café rue de la Gare (actuellement avenue Jean Lebas). On pourrait classer cette catégorie la Société des Sauveteurs du Nord dont la section de Roubaix est présidée par M. Lebon.

Sociétés d’agrément. Ce terme générique recouvre toutes les sociétés de loisirs, les amicales, etc. On en compte 327 en 1893, mais il n’est pas certain que l’on ait tout recensé. Certaines catégories sont fortement représentées : joueurs de boules aux quilles 29 associations ; joueurs de piquet (jeu de cartes) 27 associations ; arbalétriers 24 associations ; canaristes (pinsonneux) 19 associations ; archers 15 associations ; joueurs de boules au rond 13 associations ; pêcheurs à la ligne 9 associations ; escrime 7 associations ; colombophiles 50 associations ; joueurs de boule (bourleux) 53 associations ; joueurs de fléchettes 5 associations, etc.

Sociétés musicales. Les sociétés instrumentales sont au nombre de 7 en 1893. La Grande Harmonie, musique municipale fondée en 1820 dont le directeur est M. Koszul, compte alors 110 membres et elle a son siège à l’Hôtel des Pompiers près de la mairie. La Grande Fanfare fondée en 1860 (son directeur M. Monmarché dirige 70 exécutants) siège rue de Lannoy à l’estaminet Petit. La Concordia, harmonie, a été fondée en 1865, son directeur est M. Brutin, ses 70 membres se réunissent rue Pierre Motte, chez Philémon. La Fanfare Delattre fondée en 1868 est dirigée par M. Knoor, elle a 68 exécutants et son siège est Place de la Fosse aux Chênes, chez Lecry. La Fanfare de Beaurepaire a été créée en 1883. Le directeur en est M. Jules Delvienne, elle a 40 membres et siège boulevard de Beaurepaire à l’estaminet « Au Phare de Beaurepaire ». L’Union des Trompettes est une fanfare de cavalerie fondée en 1883, dirigée par M. Alfred Roussel. Le siège est au 111, Grande Rue. Les Amis réunis sont une fanfare créée en 1885 et dirigée par M. Victor Cousu. Ils sont 25 qui se réunissent rue du Fontenoy à l’estaminet « du Grand Canarien ».

De quoi se divertir : Les sociétés chorales sont encore plus nombreuses : on en compte 10. La Lyre roubaisienne 40 membres, siège 45 rue du Chemin de Fer, chez Inglebert. L’Alliance chorale 65 membres, siège rue Pierre Motte, chez Philémon. L’Union des Travailleurs, 42 membres, siège rue Saint Antoine n° 32. L’Avenir, 35 membres, siège rue de Lannoy n° 63. Les Mélomanes roubaisiens, 56 membres, siège rue Pellart estaminet « Au Bon Coin ». Le Choral Nadaud, 100 membres, siège rue Pauvrée n° 20, chez Constantin. La Coecilia Roubaisienne, 115 membres, siège rue de la Gare. La Cigale, 25 membres, siège rue de Lannoy, 202. La Fraternelle, 25 membres, siège 158, rue du Pile. Et l’Abeille, 28 membres, siège 121 rue de Lannoy, chez Naessens.

A cette multitude de sociétés qui organisent de temps en temps fêtes et banquets, il convient d’ajouter la Société municipale de gymnastique et d’Armes « La Roubaisienne » fondée en 1883 ; Elle était présidée par M.G. Pennel. Elle comptait en 1893, 159 membres actifs, 34 anciens, 38 pupilles et 207 membres honoraires.

Citons encore la Société artistique de Roubaix-Tourcoing dont le siège était à Roubaix et qui rassemblait 275 membres actifs et plus de 500 membres honoraires. Elle organisait des expositions et encourageait les jeunes talents accordant des bourses d’études aux plus méritants.

Les Roubaisiens disposaient donc il y a cent ans d’un éventail artistique, musical et récréatif qui leur permettait de se divertir lorsque les contraintes du travail leur laissaient quelque temps libre.

La société des Rosati

Le 12 juin 1778, un groupe d’amis se réunissait dans un petit village d’Artois du nom de Blangy, près d’Arras. Comme les muses, ils étaient neuf : Louis Joseph Legay, avocat au Conseil d’Artois, accompagné de Caramond, Lenglet, Desprets, Caignez, Bergaigne, Giguet, Berthe et Carré. Animés par une réelle joie de vivre, en bons épicuriens et disciples d’Anacreon, poète grec déjà vénéré par Platon, ils célébraient la poésie, la rose et le bon vin. A l’issue de cette journée du « gai savoir », l’un d’eux, sortant de ses poches des pétales de roses, s’écria : « Amis qu’un si beau jour renaisse tous les ans, et qu’on l’appelle la fête des roses ». Ainsi naquirent les Rosati, dignes descendants des « Puys d’Amour » dont les trouvères avaient fait les beaux jours. Au fil des ans, des personnages connus vinrent agrandir le cercle des créateurs, tels Robespierre, Carnot, Dubois de Fosseux, etc.

Aujourd’hui encore, l’intronisation du futur Rosati se fait toujours selon le rite du « cousin Jacques », pseudonyme de Beffroy de Reigny, journaliste, auteur de comédie et sous les auspices de Jean de La Fontaine, « patron des Rosati». Présenté au public par son parrain, le récipiendaire reçoit de trois ballerines la rose, le vin et le baiser, l’assemblée entonnant la chanson « Ecoute ô mon cœur », écrite par Marcel Legay en 1904 et choisie comme hymne des Rosati en 1929.

En 1904, les Rosati décidèrent de distinguer d’une Rose d’Or les personnalités ayant œuvré pour faire connaître et aimer notre région, dans les domaines des arts et des lettres.

Au fil des ans, des célébrités nationales originaires du Septentrion ou ayant fréquenté cette région furent intronisées. Citons parmi celles-ci, des gens de lettres : Paul Adam, Pierre Mac-Orlan, Jean Richepin, Pierre-Jean Jouve, Germaine Acremant, Maurice Fombeure, Jules Mousseron, André Stil, Jacques Duquesne, Alain Decaux, Jean-Louis Fournier, le chef d’orchestre Jean-Claude Casadessus, le compositeur Henri Dutilleux, le chanteur Julos Beaucarne, l’acteur Ronny Coutteure, le conservateur en chef des Musées Nationaux René Huyghe, les peintres Carolus-Duran, Henri Le Sidaner, Carrier-Belleuse, Lucien Jonas, René Ducourant et parmi les derniers élus, l’humoriste Robert Lassus et le comédien Fred Personne.

Les Rosati se réunissent plusieurs fois par an. Leurs repas et réunions sont animés de joutes poétiques, de débats, d’hommages ou de spectacles. Toutefois, ces gens d’esprit prennent garde de ne pas se prendre trop au sérieux. Le plaisir prévaut toujours sur la vanité et l’humour sur les convictions. C’est dans ce contexte que sont organisées tous les ans Les Joutes Poétiques de la Francophonie.

 

NUIT MALEFIQUE

 Viens ! Le ciel se corrode

Au souffle pestilent

D’un succube qui rôde,

         Lent.

 

Partons ! Qui peut savoir

Pourquoi la seule étoile

Etouffe sous un voile

         Noir ?

 

Entends-tu ? La cadence

D’un piétinement sourd

Agresse le silence

         Lourd.

 

Est-ce la sarabande

Qui rythme le sabbat ?

Fou, le cœur de la lande

         Bat.

 

Et sur la grande hune

Du bateau de la nuit,

L’œil torve de la lune

         Luit

 

Pierre QUERLEU (Roubaix)

 

Les pertinents articles de Pierre Querleu dans la revue « Nord » ont été toujours appréciés des connaisseurs, et ses œuvres poétiques les ont séduits par leurs qualités d’invention jointes à un style agréable, d’un classicisme aujourd’hui rare (Evocation », « La fenêtre ouverte », « La Saison mentale »).

 

TENDRESSE

Chaque soir je sens comme un soleil qui m’inonde,

Quand tu parais ainsi, ma belle épouse blonde,

Le sourire incliné vers ta fille qui dort.

Et chaque soir, mon cœur tressaille plus encore

Lorsque mes doigts émus et tremblants de tendresse

Confondent vos chers yeux dans la même caresse.

 

Viens, allons nous asseoir sur le banc du verger.

Dans l’air tiède, ce soir, flotte un parfum léger,

Et le reflet glacé d’une première étoile

Scintille, en tes cheveux, au tulle bleu du voile.

 

De nos genoux unis faisons un doux berceau

Pour notre enfant blottie ainsi qu’un frêle agneau.

Ses yeux vont se fermer sous leur paupière lasse,

Ecoutons-la dormir en parlant à voix basse ;

La nature, elle aussi, va sommeiller bientôt.

Déjà la nuit descend qui traîne son manteau…

 

Amédée PROUVOST (Roubaix)

 La jeune épouse du poète venait de mettre au monde leur fille, Béatrice.

 

SOUS LE TILLEUL

 Au pied de ce tilleul, sur un vieux banc de pierre

J’aime venir m’asseoir aux beaux jours, et rêver

Quand du soleil ardent est près de s’achever

Dans l’azur qui s’éteint le parcours solitaire.

 

Les oiseaux ont mis fin, nichés dans le feuillage

– las de chanter, sans doute- à leur bruyant concert ;

Et sur l’immense plaine où le regard se perd,

Déjà la brume tend un paisible nuage.

 

Plus près, à travers champs, d’un ruisseau qui serpente

Vont bientôt s’effacer les bords capricieux :

Crépuscule d’été, pâle et mystérieux,

Qui parfois me retient jusqu’à la nuit tombante !

 

De la ville fuyant le tumulte ordinaire,

Ici je redécouvre enfin libre, enfin seul,

L’air pur et le silence au pied de ce tilleul

Qui s’incline, amical, vers mon vieux banc de pierre…

 

Jean-Louis LARCY

Les ducasses à pierrots

Au début du XXe siècle, avec l’arrivée des interminables hivers et de leurs longues soirées, reviennent les ducasses à pierrots. C’est une vieille coutume, bien locale, que l’on retrouve à Lille et aux environs. A Roubaix, en tout cas, son origine se perd dans la nuit des temps. C’est une coutume très populaire qui sert de prétexte, dans une saison maussade où l’on ne sait que faire des ses soirées, « à de gaies réunions et à d’honnestes beuveries ».

Pour annoncer la ducasse à pierrots, le cabaretier accroche à son enseigne une branche de sapin ou de verdure quelconque à laquelle il attache une lanterne vénitienne allumée et un morceau de charcuterie… en carton qui ressemble autant à du boudin qu’à de la saucisse ! Là n’est pas l’important. Le passant sait qu’il trouvera ici le réconfort d’un accueil chaleureux, la ducasse à Pierrots.

Dans la salle de l’estaminet, une grande table d’hôte accueillante est dressée, ou bien, ce qui est plus fréquent, toutes les petites tables du débit ont été garnies de couverts. La nappe est un luxe qu’on ne rencontre pas souvent et donne un petit air de fête. Peu à peu, les amateurs arrivent et la salle se remplit de monde. Il n’est pas rare de voir, ainsi réunies trente, quarante, cinquante personnes et plus qui viennent se payer, à peu de frais, le plaisir d’un frugal repas en nombreuse et joyeuse compagnie.

Les convives, à peine installés à table, se voient apporter une portion fumante et appétissante composée invariablement de haricots mariés à une saucisse qui est l’élément indispensable des ducasses à pierrots. Le pierrot, c’est un bout de saucisse d’une dizaine de centimètres de longueur, un peu plus grosse que celle débitée à la livre chez le charcutier du coin. Elle est toujours accompagnée de haricots bien chauds et fort souvent, aussi, de pommes de terre. La portion, y compris un morceau de pain et une chope de bière coûte de 10 à 12 sous. Le menu, bien évidemment, varie selon les maisons. Accompagnant le pierrot et la saucisse, on vous servira parfois de l’andouillette, du pied de porc, du boudin, et même du lapin, mais c’est surtout la cochonnaille qui est, avec le haricot, la reine de la fête. Le tout étant fort assaisonné, on boit des chopes et encore des chopes, et c’est un appréciable bénéfice pour le cabaretier qui a organisé la ducasse à pierrots.

Chaque estaminet a son tour, ou plutôt, une série de jours où le pierrot cuit en permanence avec les haricots comme garde d’honneur. C’est le samedi, le dimanche et le lundi. Souvent même, le cabaretier annonce à ses clients que le jeudi suivant on mangera « la grosse ». Pour les remercier de leur visite, il leur offre un morceau de plus grosse saucisse. Ne voulant pas être en reste de politesse, les consommateurs se font servir des chopes, le café et le pousse-café. C’est encore et toujours l’occasion d’une nouvelle fête…

La vogue de la ducasse à pierrots est restée de longues années un divertissement simple et peu coûteux très apprécié par les Roubaisiens.