Bières et brasseurs

Selon les écrivains romains, c’était la boisson favorite des barbares qui envahirent l’Empire au début de notre ère. Les archives du Moyen-âge foisonnent de lois, coutumes, chartes et autres documents officiels qui relatent les règlements administratifs concernant la fabrication et la commercialisation de la bière. La corporation des brasseurs jouissait dans toutes les cités flamandes d’une réputation considérable.

Bien qu’elle ait eu à lutter contre l’influence du vin dont nos aïeux faisaient une consommation importante même dans nos régions, la bière tenait tête ardemment à la concurrence ; elle coulait à flots dans toutes les cérémonies, à toutes les occasions. Le roi Gambrinus, personnage mythique apparaît dans une foule de légendes sous les traits d’un géant trônant entre les fûts de bière aux formes rebondies. Le houblon était d’une culture courante et nombreux sont les villages dont les archives rappellent cette culture sous forme d’un lieu-dit « La Houblonnière » appellation donnée à une terre affectée à cette plante.

LES BRASSERIES DE ROUBAIX

Il y avait à Roubaix, depuis les temps les plus reculés, la cense de la Brasserie, propriété du seigneur de Roubaix, située à côté du château, approximativement à l’entrée de la rue de Lannoy.

Mais au XVIe siècle, ce n’était pas la seule brasserie à Roubaix, nous en avons relevé quatre, dont celle que nous venons de citer, deux autres installées aussi dans des censes, à la cense de La Haye et à la cense de la Potennerie, et la quatrième que nous croyons implantée près du centre du bourg, tenue par Arthus ROUSSEL, lui-même marié avec une fille de la cense de la Brasserie.

Au XVIIe siècle, les brasseries roubaisiennes étaient au nombre de 9, leurs propriétaires étaient : Jacques CASTEL, Hugues de Le BECQUE, Pierre de Le RUE, la veuve Jean-François LECOMTE, Estienne Le CLERCQ, André CASTEL, Georges DUFOREST, Pierre BAYART et Jacques DUJARDIN.

Au XVIIIe siècle, ils sont 13, que nous énumérons : La veuve Jean-Baptiste LEPLAT, François LEPLAT, la veuve Antoine LEPLAT, Charles WACRENIER, Joseph LECOMTE, Michel SELOSSE, François GRIMONPREZ, François GOUBE, Georges du TOIT, Louis MATON, François GHESTEM, Charles de LOS et LEHEMBRE Fils.

Au XIXe siècle, le développement de la ville qui se traduit par une augmentation considérable de la population entraîne l’ouverture de très nombreux estaminets (plus de 2.000 sont recensés en 1895). Ceci amène un accroissement des brasseries dont le nombre passe à une vingtaine d’établissements qui pour faire face à la demande atteignent une capacité de production importante. Nous donnons ci-après la liste des brasseries existant en 1895 ainsi que leur adresse et leur capacité de production telle qu’elle ressort du registre des patentes de la même année :

BOSSUT Frères, rue Hoche, 73 hl

BRASSERIE DE JEAN GHISLAIN, 101/103, rue de l’Ommelet, 138 hl

BRASSERIE ROUBAISIENNE, 6, boulevard d’Halluin, 383 hl

BRASSERIE DE L’UNION, quai d’Anvers, 277 hl

BROWAEYS-TIERS, 81/85, rue de Rome, 97 hl

DAZIN Frères, boulevard de Beaurepaire et quai de Wattrelos, 309 hl

DELCOURT-LORTHIOIS, 12, rue de Lannoy, 395 hl

DUJARDIN ET DELMASURE, 37, rue de l’Ouest, 225 hl

DUTHOIT-DROULERS, 19, rue de Blanchemaille et 3, rue de l’Avocat

FROIDURE & LEFEBVRE, 211, rue de Lannoy 271 hl

Auguste LEFRANCOIS & Cie, 83, rue d’Inkerman et 45 bis, rue des Arts, 233 hl

LORIDAN-LEFEBVRE, 58, rue du Tilleul, 43 hl

Edmond MULLE-WATTEAU, 168, rue de Lille, 202 hl

POLLET-JONVILLE, 52/54, rue de l’Espérance, 210 hl

QUINT-DEVALLEE, 53, chaussée du Moulin, 285 hl

H. SALEMBIER, 1, rue d’oran, 123 hl

E. SCHOONACKERS, 19, rue de Croix, 28 hl

SOCIETE UNION DE ROUBAIX-TOURCOING, 27, rue Meyerber, 223 hl

TOUTLEMONDE L., rue Darbo, 72 hl

Il s’agit ici de la capacité des chaudières de chaque entreprise et non de sa production. Ces deux éléments sont cependant bien évidemment en rapport entre eux.

L’évolution de la vente devait amener certains de ces établissements à se transformer en société coopérative, ceci dès 1875/1880. On peut ainsi lire dans le Journal de Roubaix du 20 juin 1880 la relation d’un banquet offert aux actionnaires et au personnel d’une brasserie coopérative créée à Roubaix en novembre 1879. La particularité de cette fête est que les organisateurs avaient tenu à dresser un menu entièrement réalisé à la bière que nous ne résistons pas au plaisir de vous présenter :

Birambo Saint Arnould

Sardines et radis à la drêche

Tête de veau houblonnière

Rosbeef aux pommes, sauce Gambrinus

Haricots verts à la Lawette

Rôti de veau malté aux petits pois

Fromage à la mousse

Gâteaux à la glucose

Desserts variés au levain

Café et liqueurs

 

Le XXe siècle devait être marqué par une concentration de cette industrie à tel point que Roubaix ne compte plus à présent qu’un seul établissement.

Edmond DERREUMAUX

Président de la Société d’Émulation de Roubaix de 1993 à 1996

Bulletin de la Société d’Émulation de Roubaix n° 1 – Mars 1993

Service de nuit au 19e siècle

En 1881, le Conseil Municipal de Roubaix décida d’étudier la mise en place d’un service médical de nuit destiné à faire face aux besoins de la population dans le domaine des soins d’urgence aux malades et aux accouchements. Cette décision était motivée par l’insécurité qui régnait dans la ville dès la nuit tombée, comme dans toutes les grandes cités à la même époque, et dont on peut trouver le témoignage par la lecture de la presse locale de la fin du 19e siècle.

Pour mettre au point ce service, il fut d’abord décidé de consulter les autres villes françaises ayant mis au point une organisation de ce genre et le dossier conservé aux Archives municipales de Roubaix contient les réponses détaillées des villes de Rouen, Le Havre et Lyon ainsi qu’une lettre de la municipalité d’Amiens qui précise qu’aucun service analogue n’existe dans sa ville. Après ces consultations, la Ville de Roubaix décida la création d’un service médical de nuit qui fut institué par l’arrêté municipal du 2 juillet 1881.

Ce service répondait aux quatre préoccupations suivantes :

1 – Etablir une liste de médecins et de sages-femmes s’engageant à effectuer le service de nuit ;
2 – Assurer la sécurité des praticiens qui se rendent au chevet des patients ;
3 – Fixer les honoraires des soins donnés ;
4 – Garantir le paiement des honoraires au besoin en se substituant sur ce point au malade, quitte à procéder par tous moyens légaux au recouvrement des sommes dues.

Il en résulta un arrêté municipal adopté le 16 septembre 1881.
Ce service devait dans l’ensemble donner satisfaction aux usagers, patients, médecins et sages-femmes ; les problèmes venant surtout des taux des honoraires qui furent rapidement contestés par les médecins qui les trouvaient insuffisants.

Au fur et à mesure que les années passent, on voit ainsi les rétributions des intervenants évoluer selon le tableau succinct que nous avons établi : les tarifs de 1898 étaient encore en vigueur à la veille de la guerre de 1914. A titre de comparaison, nous dirons qu’à la fin du 19e siècle, un kilo de pain de ménage coûtait de 35 à 40 centimes et que le salaire d’une journée de travail (10 à 12 heures) d’un tisserand était payé de 3 francs 50 à 4 francs 25 (il s’agit du salaire courant, celui-ci pouvant varier selon la qualification).

Après la guerre 14-18, le prix d’une visite de nuit par un médecin était fixé à 24 francs. Nous n’avons pas d’indication sur le taux de vacation des sages-femmes à cette période, il semble d’ailleurs que les accouchements d’urgence étaient alors plus fréquemment orientés vers la maternité de l’hôpital. Les difficultés les plus importantes rencontrées par la Municipalité de Roubaix dans le fonctionnement du service médical de nuit survinrent à propos des honoraires que le patient ne payait pas au moment des soins et dont l’administration faisait l’avance en vertu du règlement du service. La récupération de ces sommes donnait lieu à de nombreux litiges et contestations et son budget gonflait démesurément.

Au départ, le Conseil Municipal avait voté en 1881 un crédit de 600 francs (pour un trimestre puisqu’il fonctionnait à partir du 26 septembre). En 1887, le crédit qui avait été porté à 5 000 francs s’était révélé insuffisant et il avait fallu voter le 21 février 1888, une rallonge de 1 365 francs. Devant l’inquiétude des conseillers municipaux, une enquête fut ordonnée dont les conclusions furent les suivantes :

1 – Multiplication des sommes irrécupérables, soit que les débiteurs sont considérés comme insolvables ou indigents, soit qu’ils n’aient pu être retrouvés, étant « partis sans laisser d’adresse »;

2 – Irrégularités à propos des accouchements des femmes assistées par le Bureau de Bienfaisance à propos desquels deux cartes de remboursement étaient parfois établies, l’une avant l’accouchement par le Bureau de Bienfaisance, l’autre par le service médical de nuit si l’on faisait appel à lui pour intervenir auprès de la parturiente. Il en résultait que certains accouchements dont le prix aurait dû être à la charge du Bureau de Bienfaisance, avaient été imputés sur le budget du service médical de nuit.

Pour remédier à ces anomalies, le Conseil municipal lors de sa réunion du 12 juillet 1889, adopta un arrêté précisant que l’accouchement étant chose prévue, nul ne pourra requérir l’office d’une sage-femme s’il n’est muni d’une carte préalablement délivrée par le Maire ou par le Bureau de Bienfaisance, à moins qu’il ne solde d’abord le prix de la vacation.

En 1913, le fonctionnement du service médical devait coûter 6 679 francs.

Parallèlement à ce service médical de nuit, la municipalité avait créé par arrêté du 15 décembre 1882, un service pharmaceutique de nuit qui fonctionnait de la manière suivante : des boîtes de secours étaient déposées dans les différents postes de police et placées sous la surveillance des chefs de postes. Les médicaments et objets contenus dans ces boîtes étaient fournis par l’administration des hospices, ils devaient servir à donner les premiers soins aux blessés et aux personnes qui tombaient malades sur la voie publique.

Après la guerre de 1914-1918, et à plus forte raison après celle de 1940-1945, le développement du téléphone puis de l’automobile modifièrent totalement les besoins des particuliers en matière de soins d’urgence bien qu’on retrouve certaines analogies de nos jours dans les services assurés la nuit par les pharmaciens avec l’intervention de la police et les services d’urgence actuels.

Une autre préoccupation du Conseil Municipal de Roubaix  se porta en 1884 sur le problème du transport des blessés et des malades, particulièrement des contagieux.

Le nouveau Conseil Municipal élu en 1884 comprenait en son sein deux médecins : les docteurs Isidore Carette et Henri Derville.

Lors de la séance du 4 juin 1884 ce dernier exposa les problèmes posés par le transport des malades de leur domicile à l’hôpital. Selon ses indications, les familles faisaient appel à des fiacres qui, outre qu’ils n’étaient absolument pas équipés pour ce service, ne subissaient  aucune désinfection et pouvaient tout aussi bien prendre un autre client immédiatement après avoir déposé à l’Hôtel-Dieu un malade contagieux. Selon le Docteur Derville, les draps et housses des fiacres étaient de véritables dépôts de microbes.

Il soulevait également la question du transport des accidentés sur la voie publique pour lesquels aucune organisation  n’était prévue. Il décrit ainsi ce qui se produit : « Il faut d’abord trouver un médecin, puis aller chercher une civière, parfois à une demi-heure de distance et seulement alors transporter le malade qui ne reçoit des secours qu’après plusieurs heures de souffrance. Pensez aussi que cette civière, portée par des gens qui n’en ont pas l’habitude, reçoit un mouvement de cahot propre à tuer le malade avant son arrivée. »

Le Docteur Derville proposa la création à Roubaix comme il existait déjà à Bruxelles, à Paris et dans quelques grandes villes européennes, d’un service d’ambulance qui serait stationné en permanence à l’Hôtel de Ville, prêt au départ avec des chevaux affectés à son usage et auquel on ferait appel en cas de besoin par l’intermédiaire du poste de police le plus proche de l’habitation du malade ou de l’endroit de l’accident.

Les postes de police étant reliés par téléphone à l’Hôtel de Ville, on devrait ainsi  disposer d’une organisation efficace. Cette communication fut jugée du plus haut intérêt par le Conseil qui chargea la commission adéquate de l’étudier, ce qui fut fait sans tarder car le dossier conservé aux Archives communales contient les échanges de correspondance en 1884 et 1885 avec l’Assistance Publique de Paris et le service d’Hygiène de l’administration communale de Bruxelles et des renseignements intéressants sur ce qui se pratique dans ces capitales. On y apprend que le 14 octobre 1882, la Préfecture de Police de Paris avait créé un service de transport des malades et que plusieurs voitures spéciales y avaient été affectées et remisées dans les dépendances de l’Hôtel Dieu à cet effet.

Par la suite, le 2 juin 1888, fut créé, à Paris, une organisation privée appelée « Œuvres des ambulances urbaines » dont le but était de porter secours, dans le plus bref délai possible, à toutes les victimes d’accident, de maladies subites, de tentatives de meurtre ou de suicide, survenant sur la voie publique, dans les lieux publics, dans les ateliers, théâtres, chantiers, manufactures, usines et arsenaux.

Cette organisation due à l’initiative du Docteur Nachtel, bénéficiait du patronage de nombreuses personnalités de l’époque dont Louis Pasteur, Armand Fallières, Waldeck-Rousseau, etc. Elle était installée à l’Hôpital Saint Louis de Paris et ambitionnait l’ouverture de nouveaux postes qui devaient lui permettre de couvrir tout le territoire de la capitale.
En ce qui concerne Bruxelles, l’administration belge déclarait qu’elle utilisait essentiellement des hamacs montés sur deux roues dont étaient dotés tous les bureaux et postes de police et dont la maniabilité et la légèreté se prêtaient parfaitement à tous les transports de blessés et de malades.

Parallèlement à ces contacts avec les administrations, la municipalité roubaisienne entrait en correspondance avec les fournisseurs éventuels de voitures et de brancards susceptibles de répondre à ses besoins. C’est ainsi qu’on trouve dans le dossier des Archives municipales de Roubaix la proposition du 4 novembre 1884 de l’entreprise Kellner, sise 109, avenue Malakoff à Paris, pour une voiture automobile adaptée spécialement au transport des malades et des blessés et aussi l’offre du 15 mars 1885 de la Manufacture spéciale pour la fabrication de voitures et engins de secours, sise, 18, avenue de la Reine à Bruxelles qui présente un appareil léger pour transporter les blessés et les malades sans avoir besoin de les déranger pour passer là où un véhicule roulant ne peut avoir accès. Nous le reproduisons ci-après.

Les informations et documentations rassemblées devaient permettre à la Municipalité roubaisienne dès sa séance du 12 décembre 1884 de décider la création d’un service permanent municipal pour le transport des blessés et des malades à l’hôpital et de voter un crédit de 2 500 francs à cet effet en vue de l’achat d’une voiture adaptée à cet usage. Ce service devait être confié aux sapeurs-pompiers de la ville et pour permettre à ces derniers de faire face à ces besoins nouveaux, on décida de leur affecter un cheval supplémentaire complétant les deux quadrupèdes dont ils disposaient déjà pour le service des incendies.

Comme on le voit, nos braves pompiers jouaient déjà, il y a plus d’un siècle, le rôle de sauvegarde de la population auquel ils font toujours face avec le dévouement qu’on leur connait.

Par Edmond DERREUMAUX,
Président de la Société d’Émulation de Roubaix

Référence :
Archives Municipales de Roubaix – 3q III n° 2 et compte-rendu du Conseil Municipal