La passerelle Dujardin

La gare et les voies du chemin de fer avaient séparé le quartier du Fresnoy du reste de la ville à laquelle il était relié par la rue de Mouvaux et la rue Saint-Vincent de Paul (aujourd’hui disparue). C’était un gros inconvénient que subissaient tous les jours les habitants du quartier et toute la population ouvrière que le métier appelaient au Fresnoy.

Il n’y avait qu’un seul remède à cette situation : établir une passerelle près de la gare, au-dessus des voies ferrées. Comme toujours, ce sont les choses les plus utiles qui mettent le plus de temps à se réaliser. Déjà en 1885, les habitants du Fresnoy avaient essayé d’obtenir une passerelle. Un syndicat s’était formé entre les propriétaires pour trouver une somme importante à offrir à la ville comme participation à cette dépense. Mais la Compagnie du Nord, se réservant le droit de la construction de la passerelle, présenta deux projets, l’un de 65.000 francs et l’autre de 80.000 francs. Les pourparlers entre la ville, les propriétaires et la Compagnie du Nord n’aboutirent pas. Le quartier, à cette époque, ne comptait que trois mille habitants.

Vingt ans après, la population ayant plus que doublé, la passerelle devenait de plus en plus une nécessité. Après bien des vœux restés sans résultat au Conseil général ou au Conseil municipal, la question était remise sur le tapis en 1904 par Jules Noyelle. Un nouveau syndicat de propriétaires s’était formé et avait réuni une vingtaine de mille francs, grâce aux efforts de M. Edmond Dujardin.

La passerelle était enfin terminée et inaugurée le 14 septembre 1908 et on lui donna le nom du principal promoteur de cette utile construction.

Edmond DUJARDIN

C’était une personnalité très connue et très sympathique à Roubaix. Il était Président d’honneur du cercle colombophile l’ « Union », et, en cette qualité, il fut nommé chevalier du Mérite Agricole en 1902.

Il était l’un des plus anciens et des plus actifs « coulonneux » de la région. Dès sa jeunesse, il s’était occupé de ce sport si utile et si intéressant au point de vue de la Défense nationale (à cette époque, tous les pigeonniers étaient soumis à une autorisation militaire et minutieusement référencés sur les cartes d’état major). Grâce à des expériences raisonnées et suivies, il était arrivé à le perfectionner et à posséder le pigeonnier le plus pratiquement installé et le plus beau qu’il soit possible d’imaginer. Il partageait son savoir-faire en faisant visiter ses installations à toute personne passionnée comme lui-même de colombophilie.

Edmond Dujardin est décédé accidentellement, le 26 août 1909, à l’âge de 60 ans. Il s’était rendu à Ostende avec un groupe d’amis. Au retour, en automobile, les excursionnistes étaient parvenus, vers six heures du soir, à l’entrée du petit village de Woesten, à 10 kilomètres d’Ypres, sur la grande chaussée dite « du Roi » qui va d’Ostende à Menin par Furnes et par Ypres, lorsqu’ils tamponnèrent un cabriolet. L’automobile fut renversée et deux des voyageurs, Edmond Dujardin et Paul Catteau, furent tués sur le coup.

Charles Gounod à Roubaix

A cette époque, les compositions de Charles Gounod font la joie des amateurs de musique. Il connaît le succès avec « Faust », « Mireille » ou « Roméo et Juliette » que tout le monde fredonne. Sa visite annoncée à Roubaix met donc en effervescence les très nombreuses harmonies, chorales, fanfares et orphéons de la ville qui se lancent avec zèle dans la préparation de manifestations artistiques importantes.
 
Le 31 mai 1890 a donc lieu la répétition générale du grand concert exclusivement consacré aux œuvres du Maître, prévu pour le lendemain. Devant plus de 200 personnes, réunies dans l’Hippodrome du boulevard Gambetta, Charles Gounod reçoit de chaleureuses ovations.
 
Le lendemain, dimanche 1er juin, à 11 heures ½, des fanfares, des harmonies et des Sociétés de chant arrivent en grand nombre et se massent devant l’Hippodrome. A midi précise, aux accents d’un pas redoublé et bannières au vent, le long cortège des Sociétés, empruntant le boulevard Gambetta et la Grande Rue « dans un ordre parfait », débouche place de la Mairie.
 
C’est l’Union des Trompettes qui se trouve en tête. Viennent ensuite les sociétés suivantes : L’Abeille, La Cigale, La Solidarité, L’Union des Chasseurs, L’Aurore, L’Espérance, L’Union Lyrique, La Fanfare de Beaurepaire, Le Choral Nadaud, La Coecila, La Fanfare Delattre, Les Mélomanes, L’Avenir, La Concordia, L’Union des Travailleurs, L’Alliance Chorale, La Grande Fanfare, La Lyre Roubaisienne et La Grande Harmonie.
 
Deux magnifiques couronnes en fleurs artificielles recouvertes chacune d’une branche de laurier et ornées d’un large ruban tricolore avec dédicaces en lettres d’or, sont portées dans le milieu du cortège. L’une d’elle est offerte par la Société Artistique et Littéraire de Roubaix-Tourcoing, l’autre par l’ensemble des Sociétés Musicales Roubaisiennes. Pour chacune d’elle, deux hommes suffisent à peine à les porter.
 
Il est midi cinq lorsque Charles Gounod arrive à l’Hôtel de ville accompagné de Julien Koszul qui a été le chercher en voiture à l’hôtel Ferraille où il loge. Ils sont accueillis par Julien Lagache, le Maire de Roubaix, entouré de ses adjoints. Lorsqu’il apparaît au balcon, il est aussitôt salué par les acclamations de la foule évaluée à 6.000 personnes. Les sociétés chorales défilent devant le Maître et viennent se grouper autour de la Grande Harmonie. Ils entonnent tous ensemble, sous l’habile direction de Julien Koszul, le fameux « Chœur des Soldats » de Faust. « L’enthousiasme est alors à son comble ! » relate le Journal de Roubaix. « Cette grande œuvre est exécutée avec une maestria remarquable et produit un effet grandiose. Le spectacle est émouvant, et ceux qui y ont assisté ne l’oublieront jamais ».
 
Ensuite, dans les salons de la mairie où lui sont présentés les présidents et les chefs des Sociétés musicales, Charles Gounod écoute Julien Koszul « très ému », lui rendre un vibrant hommage : « Vous êtes non seulement grand, mais bon, ce qui est meilleur… » Le Maître répond par une brève allocution : « Je ne veux ni abuser de votre temps ni fatiguer vos oreilles et ma voix (car à mon âge elle commence à faiblir) en prononçant un long discours. Laissez-moi vous dire seulement que je suis profondément touché de la belle manifestation dont je viens d’être l’objet…, tout à l’heure, l’ « Union des Travailleurs » a, par sa belle devise, attiré particulièrement mon attention. C’est que ce mot, en effet, signifie tout. C’est par le travail que les plus grosses difficultés s’aplanissent, que toutes les situations s’égalisent. Je suis un vieux travailleur, moi qui vais bientôt avoir 72 ans. J’avais 12 ans lorsque j’ai commencé à travailler, et je vous avoue que j’ai eu parfois des jours pénibles et difficiles à traverser. Mais aujourd’hui la manifestation grandiose à laquelle vous m’associez me fait oublier les mauvais jours et toutes les blessures que j’ai reçues. En présence d’une fête aussi belle, ma carrière reverdit… »
 
Dehors, les sociétés musicales se font entendre de nouveau. Après une Marseillaise bien enlevée, la fanfare Delattre exécute une marche Espagnole. De nouveau Charles Gounod se montre au balcon et de nouveau il est ovationné. Puis la foule chante le « Vivat Flamand ». Au nom de tous les Roubaisiens, Lucien Lagache réitère ses remerciements au visiteur. Après quoi, ce dernier regagne l’hôtel Ferraille où sera servi un vin d’honneur. A 13 heures 30, les lieux ont retrouvé leur physionomie habituelle.
 
En soirée est donné le concert fiévreusement préparé en l’honneur du grand compositeur. Inutile de préciser que la salle de l’hippodrome est comble. Très applaudi, Charles Gounod prend place au pupitre. Et aussitôt le public est impressionné par la vigueur avec laquelle cet homme aux cheveux blancs dirige l’orchestre : « Il a un coup de baguette étonnant, et toujours, il tient les instrumentalistes en main. Il ne dédaigne pas le modeste rôle d’accompagnateur et le remplit avec un charme et un talent admirable ». Après avoir ravi une assistance vibrante, ce concert exceptionnel prend fin vers 23 heures 30.
 
Le lendemain, invité d’honneur, notre compositeur est accueilli au banquet annuel organisé à l’hôtel Ferraille, par l’Union Artistique de Roubaix-Tourcoing. Sur un mur sont accrochés le portrait du musicien avec, de chaque côté, un drapeau tricolore. Acclamé dès son entrée, Charles Gounod prend place tandis que lui est remise la carte du menu, ornée d’un dessin où l’on reconnaît, habilement enlacés, les titres de ses œuvres les plus connues.
 
Après le « Vivat Flamand », il écouta Julien Koszul donner lecture d’une lettre envoyée par Gustave Nadaud qui regrette d’être retenu à Paris. Au dessert, le patoisant bien connu Jules Watteeuw prend la parole : « Ah ! t’cheul honneur, amis de l’Union Artistique, d’erchevoir aujourd’hui l’un des ros de l’musique… »
 
Charles Gounod prend un vif intérêt à la lecture de ces vers en patois qu « ’il a compris en partie » dit-il et félicite Jules Watteeuw, l’invitant à dire d’autres morceaux. Le Broutteux récite alors « Le Corbeau et le Renard », « Mariage » ou encore « Waterloo »…
 
Tous les Roubaisiens qui ont eu l’occasion de s’approcher de lui, ont, à coup sûr, dû éprouver une grande sympathie pour cet éminent artiste. Le mardi 3 juin, en gare de Roubaix, Charles Gounod prenait le train de 12 heures 49 à destination de Paris.
Charles Gounod (Paris, 1818 – Saint-Cloud, 1893)
Grand Prix de Rome en 1839
 
Ami de Mendelssohn, il découvre Bach, Mozart et Beethoven. Il fait des études de théologie mais s’aperçoit que la musique est sa véritable vocation. En 1859 est joué au théâtre-lyrique son « Faust », opéra d’après le drame de Goethe. Il connaît le succès avec le célèbre air de Méphisto « Le Veau d’or », l’air de Marguerite dit « Des Bijoux » – Ah ! Je ris – immortalisé à sa façon par La Castafiore de Hergé, le « Chœur des Soldats » et la musique de ballet de la « Nuit de Walpurgis ». En 1867, il publie « Roméo et Juliette », opéra d’après Shakespeare, dont les airs les plus connus sont la charmante valse de Juliette « Je veux vivre » et l’air du ténor « L’amour, l’amour ». Surtout réputé pour ses opéras, il écrivit également 13 messes, 2 requiem, 2 symphonies et de la musique de chambre.

Waldeck-Rousseau à Roubaix (mai 1898)

Au moment où il arrive à Roubaix en mai 1898, Pierre Marie Waldeck-Rousseau n’a pas encore atteint le sommet de sa carrière politique, mais il a déjà une certaine expérience de la vie politique. Né à Nantes en 1846, ce juriste et avocat d’affaires a été député de 1879 à 1889 dans les rangs des républicains opportunistes. Ministre de l’Intérieur sous Gambetta (1882) puis sous Jules Ferry (1883-1886), il a vu son nom attaché à la loi sur les syndicats professionnels (1884). Revenu pour un temps à ses activités d’avocat, il sera le défenseur de Gustave Eiffel dans le procès du scandale de Panama. Son retour en politique fait de lui le sénateur de la Loire, à partir de 1894, et il soutient le cabinet Méline, ce qui fait de lui un républicain centriste, sinon de droite. Son parcours politique jusqu’alors est représentatif de l’évolution des partis républicains face à la montée du radicalisme et du collectivisme.

C’est comme tel qu’il est invité par l’Union Sociale et Patriotique, à l’occasion d’une grande réunion républicaine à l’Hippodrome, qui doit être le point d’orgue de la campagne d’Eugène Motte.

Une foule intense se presse aux trois entrées de l’Hippodrome, et il y a tellement de monde qu’on doit refuser l’entrée à certains électeurs cependant munis de cartes d’invitation. Malgré le contrôle sérieux, parmi les 7000 participants qui ont rempli la salle, quelques perturbateurs ont pris place, qui se signaleront de temps à autre, avant d’être expulsés. On chante l’Internationale et la Marseillaise, simultanément, ce qui donne une idée de l’état d’esprit qui règne pendant cette campagne. Des ampoules d’acide sulfhydrique (boules puantes ?) sont lancées à l’intention de la table de presse, et sur la tribune, où l’une d’elles s’écrasera sur la serviette de M Waldeck-Rousseau, obligeamment apportée par son secrétaire. Une odeur nauséabonde se répand dans la salle. Les sections de l’union sociale et patriotique de Roubaix, Wattrelos, Croix et Wasquehal sont représentées et on remarque la présence du candidat tourquennois Albert Masurel.

Vers 20 h 45, Eugène Motte et Waldeck-Rousseau font leur entrée sur la scène où est dressée la tribune. L’industriel roubaisien prend la parole et doit faire face à l’obstruction systématique de perturbateurs parmi lesquels quelques uns le détrompent : « nous ne sommes pas collectivistes, nous sommes anarchistes… »

Manifestement en fin de campagne, Eugène Motte ne développe plus de programme : « je n’ai pas besoin de faire une profession de foi républicaine, vous me connaissez… », il fait appel à la tradition paternelle, mentionne la loyauté des membres de l’Union Sociale et Patriotique, affirme son respect pour les idées religieuses…

Il fait ensuite l’éloge de M Méline que soutient Waldeck-Rousseau, en se démarquant de lui sur la question du libre échange. Eugène Motte est un homme politique, mais il n’en est pas moins un grand industriel du textile. Il termine en se déclarant fidèle à la politique intérieure du cabinet Méline, du côté des anti-dreyfusards, et en réaffirmant son patriotisme.

Sa conclusion est-elle une introduction brillante à l’exposé de Waldeck-Rousseau ou résume-t-elle son propre engagement ? «  il faut à notre pays des hommes qui savent se consacrer entièrement à son service et non des sectaires qui fomentent la guerre civile et la haine ».

Le Sénateur de la Loire commence alors son discours, qui porte sur son cheval de bataille : la loi sur les syndicats professionnels. Il rappelle d’abord les oppositions à cette loi : ses premiers adversaires estimaient que le travail est une force immense tumultueuse, inhabile à se donner des lois et à les respecter, et qu’il fallait la maintenir dans une impuissance relative. La peur de la grève est citée, perçue comme l’unique but de l’association ouvrière par les tenants de cette opposition.

Une fois la loi votée, d’autres adversaires plus politiciens s’acharnèrent selon lui à dénoncer son succès, puis à privilégier les syndicats rebelles…Il vise le mouvement collectiviste et ses orateurs qu’il taxe de parasites du travail, professionnels de la déclamation révolutionnaire.

Après une longue démonstration économique sur l’intérêt des associations ouvrières, notamment dans le monde agricole, il évoque leurs activités : caisses d’assurance en cas d’accident, secours mutuels, coopératives de consommation et de production, bibliothèques, caisse de retraite, bureaux de placement, cours d’instruction professionnelle…, écorchant au passage les expériences collectivistes comme celle de la verrerie de Jean Jaurès à Albi.

Puis il attire l’attention de l’auditoire sur trois faits marquants de l’évolution du mouvement économique : tout d’abord, la nécessité de produire à bon marché a développé l’importance des entreprises et la fortune d’un seul ne suffit plus à les soutenir (paradoxal devant l’une des plus grosses fortunes de France !). Il en appelle à l’épargne individuelle. Ensuite, il mentionne l’abaissement progressif du taux d’intérêt de l’argent, pour terminer en toute logique économique, sur la puissance d’épargne du travail. En gros, il souhaite intégrer le syndicalisme à la logique capitaliste pour réaliser l’harmonie des forces sociales.

« Ce n’est pas du socialisme, c’est du progrès social »

Et de conclure en associant Eugène Motte comme champion de ce programme, dans lequel il voit le triomphe prochain de la raison, du progrès et de la liberté.

Une longue ovation suit ces derniers propos et M. Pécher, vice président de l’Union sociale et Patriotique fait approuver par acclamations l’ordre du jour qui récapitule les propos qui viennent d’être tenus et les consignes pour le vote du 8 mai prochain. Les participants entonnent la Marseillaise, il est dix heures et demie, la séance est levée.

La sortie s’effectue sans heurts, bien que quelques centaines de patriotes croisent d’autres centaines de socialistes qui avaient assisté à la réunion du Théâtre Deschamps rue Archimède, où Jules Guesde, Emile Moreau et Henri Carrette ont tour à tour pris la parole.

Soutenu théoriquement et politiquement par Waldeck-Rousseau, Eugène Motte, qui devait remporter ces élections, dut un rien frémir, quand son intervenant d’un soir devint Président du Conseil le 22 juin 1899, à la tête d’un gouvernement de défense et d’union républicaine, et que ses décisions entraînèrent rien moins que la révision du procès Dreyfus et la fin de l’agitation nationaliste. De plus, si son intention était de surveiller les congrégations et d’enlever l’enseignement aux jésuites, c’est bien Waldeck-Rousseau qui favorisera l’adoption de la loi sur les associations de 1901. Anti-waldeckiste à cette époque, Eugène Motte devra trouver d’autres soutiens pour les élections de 1902.

Philippe Waret

Jacques Brel au Casino

Par Francine Declercq et Laurence Mourette. Photos tirées d’un article de Nord Eclair.

Jacques Brel fait ses adieux à la scène au casino de Roubaix

Le 16 mai 1967, c’est l’effervescence à Roubaix. Jacques Brel, un des chanteurs les plus marquants des années 1960, y donne son dernier concert public. Lassé par des tournées interminables et par la solitude des hôtels anonymes, épuisé à force de donner toujours le meilleur de lui-même lors de ses concerts, Jacques Brel a déclaré lors de son dernier spectacle à l’Olympia de Paris « qu’il ne veut pas baisser » et qu’il arrête définitivement la scène.

Et c’est précisément à Roubaix que Georges Olivier, le directeur de sa tournée, décide qu’il y donnera son dernier concert. Dès l’ouverture des caisses de location du Casino et en quelques heures, les 2.000 places que contient l’immense salle sont vendues. Les fans viennent de toute la France, aussi bien d’Aix en Provence, de Belgique et que de Londres en Angleterre pour ovationner une dernière fois ce talentueux chanteur.

Quelques heures avant le spectacle, les journalistes et photographes de grands hebdomadaires et quotidiens français et étrangers, de la télévision et de la radio nationales convergent vers la Grand’Rue. Le mot d’ordre est passé : « Cette fois c’est la dernière ! » et personne ne veut manquer cet événement.

Devant une salle comble et survoltée, le public, ému jusqu’aux larmes écoute ses chansons qui s’enchainent les unes après les autres dans un rythme affolant. Jacques Brel a atteint la maturité des grandes vedettes. Quand il chante, personne ne reste indifférent. Chacune de ses chansons décrit ses semblables avec beaucoup de tendresse, parfois avec férocité mais  toujours avec une grande lucidité.

En bas de la scène, les flashs crépitent, les photographes se bousculent et mitraillent avec deux parfois trois appareils photos. Au pied de la rampe, des dizaines de boîtes de pellicules vides jonchent le sol.

Quand  Jacques Brel entame sa dernière chanson « Madeleine », le public sait que le spectacle s’achève. Malgré les rappels, les cris et les sifflets, il ne revient pas sur scène et personne ne réalise encore vraiment qu’il n’y remontera plus.

Pendant ce temps, dans les coulisses toute la grande famille du music hall est là pour l’entourer. Comme Eddie Barclay, venu spécialement de Cannes et Bruno Coquatrix qui a abandonné l’Olympia pour être présent ce soir-là à Roubaix, mais aussi Georges Olivier, Gérard Jouannest, les Delta Rythm Boys… Tous se réunissent avec les musiciens et les amis, les journalistes et les ouvreuses pour entonner en chœur et avec beaucoup d’émotion la chanson « Ce n’est qu’un au revoir ».

Les fondateurs de la grande industrie

(NB : D’après les travaux de recherche de Georges Teneul, Président de la Société d’Emulation de Roubaix, Histoire économique de Roubaix – Réflexions sur notre temps, 1962)

DYNAMISME ET EQUILIBRE

La liberté commerciale absolue, reconnue intangible, ouvrait la voie aux individualités fortes bien décidées à utiliser toutes les chances qui leur étaient offertes par la législation nouvelle. Ne s’attardant pas à observer les faits, les fondateurs de la Grande Industrie, hommes d’action avant tout, s’engageront avec ardeur dans le système économique libéral dont ils feront le succès. En examinant la liste des Egards et des Maîtres drapiers de l’Ancien Régime, on relève peu de leurs héritiers parmi les notabilités industrielles du XIXe siècle. Rarement, en effet, la conjoncture a été plus favorable aux empiristes dégagés des souvenirs anciens ; ils forcent le destin, alors que les attardés, timides, supputent leur chance et la laissent passer.

Les figures marquantes du XIXe siècle industriel à Roubaix seront celles de chefs de file, bâtissant leurs entreprises au jour le jour, prêts à saisir toutes les occasions heureuses. A la manière des découvreurs de terres inconnues, ces pionniers adoptent la machine à vapeur, les métiers mécaniques à filer et à tisser, entreprennent des voyages de prospection et appliquent dans leurs usines les moyens de production nouveaux. C’est l’époque où les héros de Balzac jonglent avec les lettres de change que l’extension du crédit fait circuler à travers les grandes villes de commerce. Et Daumier nous livre avec Robert Macaire, flanqué de Bertrand, la caricature de ce monde d’affaires.

Mais à Roubaix, les chances de la fortune sont exploitées avec plus de modération et de sagesse et souvent avec mesure. Les créateurs de la Grande Industrie, possédaient non seulement du talent, mais cette sorte de génie divinatoire, apanage des hommes neufs aux muscles solides et à la tête froide.

 

L’APPORT DES RURAUX

Autour du cœur de la cité, la campagne toute proche a fourni à la Manufacture les bras courageux et les cerveaux clairs dont elle avait besoin. La promotion nouvelle avait préparé son ascension dans le calme du sillon et la patience d’un labeur séculaire tenace et fécond. Ainsi, les cadets de l’Ancienne France retournaient à la charrue et, après ce contact avec la terre tutélaire, leurs ascendants réapparaissaient au premier plan. La création de la Grande Industrie fut une œuvre de force et de santé. La relève, fournie avant tout par le monde rural, possédait une confiance à toute épreuve

L’historique des censes de Roubaix est évocateur à cet égard. Les Spriet, Mulliez, Lecomte, Leuridan, Pollet, Dubar-Delespaul, Lefebvre, Prouvost, sont tous descendants de cultivateurs. Les ruraux, autant que les ouvriers de qualité ont fondé la grande industrie. Certaines usines importantes ont été construites au cours du XIXe siècle, sur l’emplacement ou à proximité des terres que cultivait, la veille encore, l’ancêtre immédiat ou le nouveau manufacturier. « Si nous nous penchons sur l’origine de la plupart des hommes qui, de nos jours, se sont distingués, nous découvrons derrière eux, une longue ascension et une longue patience. » Ainsi s’exprimait, très justement, Jacques Bainville, dans son discours de réception à l’Académie Française. La claire vision des nécessités de l’heure animait la race des bâtisseurs de nos usines. Les cheminées que, successivement, ils élèveront dans le ciel de la cité, constitueront autant d’actes de foi dans la pérennité de leurs fondations. Ces hommes ne connaissaient pas la crainte des lendemains. Dans ces heures de plénitudes, une race est forte, elle ne cherche pas à maintenir, mais à créer et à poursuivre, en la développant, la tâche entreprise. Qui ne vise qu’à durer, porte déjà dans ses flancs, les traces de la destruction. Par là, la vie opère des coupes sombres ; elle porta des coups mortels aux entreprises de l’Ancien Régime et la sélection continue.

DE QUELQUES-UNS D’ENTRE EUX

Alexandre Decrême (1) qui, en précurseur, entreprit après 1789 la fabrication des tissus de coton, était fils d’ouvrier et la génération suivante, ses descendants, s’allieront aux familles les plus notables. En 1819, un modeste artisan fonda la firme Hannart Frères, l’une des maisons d’apprêts des étoffes qui comptait à la fin du XIXe siècle parmi les plus importantes du monde entier. Emile Roussel débuta à 14 ans dans l’industrie. En 1865, il aida sa mère à créer une petite teinture et fonda une firme de grande renommée. La firme Wibaux-Florin, qui connut son apogée au XIXe siècle, fut fondée en 1810 par un cultivateur aisé. Né le 16 février 1787, à la ferme de la Mousserie, Hippolyte-Joseph Wibaux épousa Félicité Florin, fille de Pierre-Constantin Florin, premier maire de Roubaix et sa descendance figure parmi les dynasties industrielles du XIXe siècle. Cette firme se spécialise dans les tissus de chaîne coton et de trame de laine peignée et son effacement par la suite doit être attribué à un changement de mode. Ce sont les créations nouvelles qui poussent au zénith les maisons modestes ; mais ce sont elles aussi qui, plus tard, les écartent du succès.

La famille Prouvost est originaire de Wasquehal. Elle occupait une situation rurale de premier plan avant la Révolution. Le Chanoine C. Lecigne écrivit une biographie du poète Amédée Prouvost, dans laquelle il peint en traits brillants, le grand-père de l’écrivain. « Il aimait voyager. Un beau jour, il monta à cheval, il parcourut la France, s’extasiant devant les paysages, s’arrêtant à la porte des usines, mêlant dans ses carnets des impressions d’artistes et des notes d’affaires, exemplaire inédit du Roubaisien à la fois aventureux et positif… Il crée le peignage mécanique de la laine, il lutte dix ans contre les préjugés populaires, les obstinations intéressées et la concurrence étrangère. A force de raison, de calme bon sens, d’efforts continus, il développe l’industrie nouvelle, groupe deux mille ouvriers autour d’elle et dote Roubaix du plus grand établissement de peignage de France. C’est un grand citoyen en même temps qu’un grand industriel. » (2)

Louis-Joseph Brédart épousa en 1754, Anne-Marie Lepers, issue d’une famille rurale très considérée dès le XVIe siècle. De ce mariage naquit, entre autres enfants, Louis-Antoine-Joseph, lequel continua la descendance. L’un de ses enfants, une fille, Pauline, épousa Jean-Baptiste Motte, d’une famille urbaine de Tourcoing, et dont la profession de marchand laisse supposer une profession de négociant en laines. La postérité de la famille Motte-Brédart prend un rôle de premier plan dans la création de la grande industrie de Roubaix. L’aîné Louis Motte-Bossut fonde la filature de coton la plus considérable pour l’époque et fait preuve, au cours de sa carrière industrielle, d’un esprit d’entreprise exceptionnel qui s’est perpétué dans sa descendance. Son cadet, Alfred Motte, se destinait tout d’abord au notariat. En secondes noces, il avait épousé Léonie Grimonprez, fille de Eugène Grimonprez, le promoteur à Roubaix de la filature de la laine peignée et l’un des hommes les plus actifs de la nouvelle promotion industrielle. Après un premier échec, il construit un véritable complexe industriel textile englobant tous les stades de la fabrication, du peignage au tissage. Il fit participer à son succès de multiples associés. Sa formation juridique favorisa sa réussite et après quelques entreprises hasardeuses, il prit soin de limiter ses risques par une clause résolutoire.

Eugène Motte-Duthoit, Maire de Roubaix, de 1896 à 1908, est issu de ce mariage. Tandis que la famille Grimonprez s’est effacée, la filiation d’Alfred Motte-Grimonprez occupe présentement encore une importante situation industrielle. Les descendants de Motte-Brédard joignaient à un sens précis des réalités, une activité débordante. Louis Motte-Bossut disait la nécessité « de diriger son affaire personnellement ». « Il faut valoir quelque chose par soi-même, sans chercher trop de distraction en dehors ». Déjà gravement malade en 1882, Alfred Motte-Grimonprez poursuivra sa tâche jusqu’à sa mort, en 1886. Devant une telle ardeur qu’il eût fallut modérer, on constate qu’il est plus dur de rester inactif que d’entreprendre de grandes actions.

Dans ce Roubaix en plein développement économique, le hasard des mariages amena bien des changements de situation. Dans le discours qu’il prononça en 1927, lors de l’anniversaire de la naissance d’Alfred Motte-Grimonprez, son fils, Eugène Motte-Duthoit raconte de quelle façon son aïeul Jean-Baptiste Motte « en prenant à travers champs le chemin le plus court, cueillant pavots et bleuets pour former un bouquet de fiancé pour Pauline Brédart qui habitait Tourcoing, s’arrêtait en chemin à la grande ferme Ducatteau pour parler amicalement avec la fille du fermier. Cette ferme était la première sur le territoire de Roubaix et s’étendait du pont Vanoutryve au Conditionnement et au pont Saint-Vincent-de-Paul. « Marie Rose, vous êtes trop maligne pour rester fermière disait-il à cette jeunesse, vous devriez vous marier avec un fabricant et vous feriez belle carrière ». Et cette prédiction s’accomplit. Elle épousa M. Lefebvre et la Maison Lefebvre-Ducatteau, sous sa direction, devint l’une des premières maisons de la Fabrique de Roubaix. Elle commandita plus tard, en 1852, la Maison Amédée Prouvost, les premiers peigneurs de Roubaix et les plus réputés, et Henri, Jean et Louis Lefebvre ont hérité de l’esprit délié et entreprenant de Marie-Rose ».

En 1820, Louis Dubar épouse Marie-Joseph Delespaul, à la ferme du Hutin et fonde une importante entreprise. La famille Bayart était originaire de la ferme de l’Hornuyère de Wattrelos. Pierre-Joseph Bayart épouse en 1798, Sylvie Lefebvre et le jeune ménage s’installa comme fabricants. Dans leur descendance, on retrouve les Bayart-Cuvelier, Bayart-Lefebvre, Ernoult-Bayart et maintes autres familles qui ont fait carrière brillante dans l’industrie.

En 1853, les frères Dillies installent quelques métiers à tisser. Véritables vulgarisateurs du tissage mécanique à Roubaix, ils seront en 1860, propriétaires de 400 métiers. Simple tisserand, Julien Lagache devient un remarquable fabricant. François Frasez installe des métiers à tisser dans des maisons construites à cet usage (chaque maison recevait quatre métiers) et inaugure ainsi une méthode qui a été reprise avec succès dans d’autres régions. Commentant l’exposition de 1853 et s’arrêtant au nom de MM. Eugène Grimonprez et Cie, Théodore Leuridan dira qu’il a été frappé « du grand nombre de maisons inconnues jusqu’ici ».

A partir de 1850, la plupart des affaires se montent en associations à cause du coût élevé des industries mécanisées. De plus, la direction d’une usine exige la présence à peu près constante des patrons. Pour leur permettre de rester à leurs affaires, des maisons de commissions sont fondées. C’est M. Bossut qui fonda la première maison du genre. Par la suite, la Manufacture s’efforcera de se passer de leurs services.

Les frères Delattre, industriels avisés, Henri qui fut Maire de Roubaix en 1848 et Louis épousèrent respectivement Adèle et Pélagie Libert, filles du fermier de la Potennerie. Fondée en 1827, leur entreprise avait pris rapidement un développement considérable. La veuve Libert épousa en secondes noces Pierre Pollet-Delobel de Sainghin et leur descendance honore de nos jours encore l’industrie roubaisienne. La Maison Toulemonde-Destombes, fondée en 1820 trouve son origine dans un tissage à la campagne et il est fort probable, comme ce fut le cas de plusieurs industriels dont le fondateur mena tout d’abord de pair la culture et le tissage, que la ferme ne fut délaissée qu’après emprise sûre dans la manufacture.

On pourrait poursuivre des recherches en ce sens. « Il n’y a aucune maisons ayant tenu quelque place à Roubaix qui n’ait eu ses fondements dans une connaissance approfondie de la matière et du métier » écrit M. Gaston Motte dans son Histoire de Roubaix. La grande industrie fut fondée par une promotion nouvelle, artisans parvenant au patronat de souche roubaisienne ou immigrés, mais, le plus souvent, les industriels du XIXe siècle sont d’origine rurale.

Ces hommes nouveaux, ancrés sur la réalité, osent tout risquer et tout entreprendre. Leur tournure neuve de pensée et d’action a édifié la cité moderne. Les hautes cheminées dominaient de véritables fiefs industriels. « Plus riche en outils qu’en fonds d’Etat, l’héritier ne pouvait s’évader », dira Eugène Motte lors de l’inauguration de l’Hôtel de Ville, le 30 avril 1911.

1 Ancienne famille notable qui avait connu un effacement momentané.

2 Chanoine C. Lecigne : « Amédée Prouvost ».

Seigneurs et personnalités de Roubaix au Moyen-âge

(NB : D’après les travaux de recherche de H. J. Dumez
Le Terroir – Bulletin du Cercle Littéraire Amédée Prouvost – 1925
Fonds d’Archives La Muse de Nadaud)

La ville de Roubaix, si universellement connue par son industrie drapière, remonte à une haute antiquité.
 
La première mention du nom de Roubaix se trouve dans la carte de Nicaise Fabius, reproduite par Sandérus dans la Flandria Illustrata. Cette carte remonte au IXème siècle, à 863 et désigne sous le nom de Robacum la localité placée entre Arx Buccensis (Château du Buc – Lille) et Turnacum (Tournai).
 
Ce n’était point encore une ville importante, pas même un bourg, mais une simple « villa », agglomération de maisons autour d’une métairie. La « villa Robacensis » était une ferme qui comprenait le manoir du propriétaire du domaine avec les dépendances les « curtes » et les « mansae » administrées et régies par des métayers. Il y avait là le premier embryon de ce que devait être le village de la constitution féodale.
 
A cette époque, vivait parmi les habitants de la « villa Robacensis » une femme d’une d’une grande noblesse rehaussée surtout de dignité et  d’une charité qui répondait à sa grandeur d’âme. Elle se nommait Thècle et était aveugle. On a même cru voir en elle l’aïeule du chevalier Robert qui, au commencement du Xème siècle, inaugura la longue série des seigneurs de Roubaix.
 
La vie de la pieuse Thècle fut favorisée de prodiges. Les hagiographes racontent en effet que, durant la nuit du 18 septembre 881, l’évêque de Tournai, saint Eleuthère, lui apparut et lui ordonna de se rendre dans son ancienne ville épiscopale et de faire connaître à son successeur Heydilon que le tombeau renfermant ses reliques se trouvait dans l’église de Blandain. Deux nuits de suite, la même apparition se manifesta.
 
Convaincue, thècle, se fit conduire à Tournai et fit connaître à l’évêque Heydilon le message dont elle était chargée. Le prélat écoutant la voix de l’envoyée, retrouva à Blandain le corps d’Eleuthère. Ce fut l’occasion de nombreux miracles ; en particulier, Thècle recouvra la vue.
 
Après une vie toute de dévouement et de charité, Thècle mourut dans la « villa Robacensis », après avoir demandé à être enterrée dans l’église de Blandain. Son vœu fut exaucé : son corps inhumé d’abord dans l’église, fut ensuite placé dans une chapelle de cette même église. Près de son tombeau jaillit même une source dont les eaux procuraient de merveilleuses guérisons.
 
Ainsi finit l’histoire de Thècle de Roubaix.
Mais le nom de sa villa devait revivre avec le premier seigneur de Roubaix, le chevalier Robert, sorti d’une souche inconnue.
 
On sait peu de choses de la vie et des œuvres de ce seigneur. Une charte de mai 1047 nous apprend cependant qu’il assista à la fête de Sainte Rictrude, fille des seigneurs de Mons et qu’il apposa son sceau comme témoin d’une donation. Cette charte est en effet un acte par lequel Bauduin, comte de Flandre, fils de Bauduin le Barbu et d’Ogive de Luxembourg, donnait à l’abbaye de Marchienne tout ce qu’il possédait dans le pays situé entre l’Escaut et la Scarpe.
 
Le chevalier Robert de Roubaix inaugurait brillamment la série des seigneurs qui allaient régir la ville et sa seigneurie jusqu’à la Révolution. C’était le premier anneau de la chaîne qui avec Isabeau et Pierre, allait aboutir aux Melun, aux Rohan et aux Soubise.
 
Guillaume de Bretagne, fils d’Alain et de Mathilde de Gand en allait être le second. Nommé seigneur de Roubaix par Robert le Frison, il allait diriger la nouvelle seigneurie de 1072 à 1083. L’hermine de Bretagne allait passer ainsi dans les armoiries de Roubaix (chef de gueules au champ d’hermine).
 
C’est le souvenir le plus durable du second seigneur de Roubaix.
 
Thècle, Robert et Guillaume méritent d’être connus : ils furent les premiers maîtres de la petite seigneurie qui devait être le berceau de la grande ville de Roubaix.

 

ALARD DE ROUBAIX
Au IXe siècle, le nom de la ville de Roubaix était acquis à l’histoire. Les premiers seigneurs, Thècle, Robert et Guillaume, sont les premiers bienfaiteurs de la petite seigneurie qui devait être le berceau de la grande cité industrielle.
 
Mais bientôt le nom de la ville et de ses seigneurs est davantage connu. Le premier châtelain important est Jean de Roubaix (1270 – 1285) qui, dans la seconde moitié du XIIIe siècle, fait rayonner le nom de son « castrum ». C’était alors le temps où les bonnes comtesses, Jeanne et sa sœur Marguerite, régnaient sur le comté de Flandre et portaient le nom de notre province au faîte de sa puissance et de sa renommée.
 
Jean eut comme fils Alard de Roubaix qui devait gouverner la seigneurie de 1285 à 1310.
 
Les archives nous ont laissé des traces de son administration et ont témoigné de son activité. En 1270, il aide son père dans le procès de réhabilitation de Jean de la Vigne, accusé d’avoir fait payer plus qu’il ne fallait une terre vendue à sa nièce ; en 1282 et en février 1285, le comte de Flandre, Guy de Dampierre, qui avait succédé à sa mère Marguerite de Constantinople, cite son féal seigneur, Alard de Roubaix, dans plusieurs de ses lettres.
 
Alard devait, à partir du 3 décembre 1292, ne plus quitter le comte de Flandre et siéger avec lui à la cour de Lille.
 
La puissance du Comte de Flandre, le plus redoutable feudataire de la couronne se dressait devant le roi de France comme un sérieux obstacle.
 
Guy de Dampierre avait alors gravement indisposé contre sa personne en voulant toucher à leurs privilèges, les communes de Gand, Ypres et Bruges ; Philippe le Bel en profita pour soutenir ces trois villes ou par des promesses flatteuses, il réussit à se créer des partisans que le peuple désigna sous le nom de « partisans du Lys ».
 
Parmi les « hommes de Monseigneur de Flandres », Alard de Roubaix resta fidèlement, luttant contre ceux qui « furent de le parti Roy, en tant de were ».
 
La campagne engagée par Philippe le Bel devait avoir un dénouement désastreux. « Abandonné comme un agneau au milieu des loups » selon l’expression de l’historien flamand Jacques de Meyère, trahi de tous côtés, séduit peut-être par quelque conseiller dont il ne soupçonnait pas la perfidie, Guy de Dampierre prit le parti d’aller avec ses fils, Robert et Guillaume, en compagnie de cinquante chevaliers flamands, se mettre à la discrétion du roi de France.
 
Au nombre de ces braves, se trouvait Alard de Roubaix, en compagnie de Jean de Bondues, Yves de Werwick, Guy de Thourout, Amel d’Audenarde, Gauthier de Nivelle. Le seigneur de Roubaix fut enfermé au château de Falaise, tandis que Guy était jeté dans un cachot du donjon de Compiègne.
 
Les terres de Flandre et des seigneurs fidèles furent confisquées et distribuées par Raoul de Clermont, connétable de France, à divers chevaliers, comme indemnité que le roi leur avait promis d’assigner sur les biens du comté.
 
Mais les Flamands ne se soumirent point facilement au roi Philippe ; un parti, celui des Clauwarts ou hommes de la griffe, c’est à dire attachés au vieux Lion de Flandre, les appela à la révolte au cri de « Vlaenderen den Leeuw » (Flandre au Lion).
 
Après les sanglantes Matines de Bruges, ce fut la victoire flamande de Courtrai ou bataille des éperons d’or (1302), suivie bientôt de la bataille de Mons-en-Pévèle, avant laquelle les Flamands s’arrêtèrent à Roubaix, menaçant le camp des Français.
 
Une trêve fut signée le 20 décembre 1303 entre les princes flamands et Philippe le Bel ; et tandis que Guy de Dampierre mourait à Compiègne, son fils, Robert de Béthune, signait le traité de paix.
 
Alard de Roubaix revint alors dans sa seigneurie, fidèle toujours à son suzerain, réorganisant ses terres dévastées par les ravages de la guerre.
 
En 1310, il assista, en compagnie de 69 chevaliers, au tournoi donné à Mons par Guillaume, comte de Hainaut. Ce fut le dernier acte officiel du seigneur de Roubaix qui, bientôt après, s’éteignit dans son château.
 
Alard est le premier qui porta les armes de la terre de Roubaix ; à ce titre, son souvenir mérite d’être conservé.
 

 

JEAN DE ROUBAIX
(1401 – 1449)
Parmi les plus célèbres seigneurs de Roubaix, il faut citer Jean de Roubaix qui, de 1401 à 1449, tint sous sa tutelle, la ville naissante.
 
Jean de Roubaix naquit vers 1369, Son père était un des plus grands seigneurs de la Cour de Bourgogne. On croit communément que c’était Robert, seigneur d’Escaudoeuvres, époux de la fille de Rasse de Herzelles. Jean accompagna son père à la fameuse bataille de Roosebeke, en 1382, bataille qui marqua le triomphe de la noblesse sur les communes et pendant laquelle Van Artevelde et dix mille des siens tombèrent sous l’effort irrésistible de la cavalerie française.
 
En 1390, Jean de Roubaix participa à la croisade commandée par le duc de Bourbon, oncle du roi, organisée pour secourir les Génois, victimes des Sarrasins qui, venant des côtes d’Afrique, pillaient le territoire de la République de Gênes. Cette croisade fut marquée par quelques faits saillants : arrivée des croisés à Gênes vers la fin juin, débarquement sur la côte d’Afrique le 22 juillet puis siège de Carthage. Ce siège dura deux mois ; malgré quatre assauts et une bataille, le siège dut être levé sans résultat et l’armée revint en Europe.
 
L’humeur aventureuse de Jean de Roubaix n’était pas satisfaite car après des voyages à Jérusalem, au Mont Sinaï, à Rome, il fit partie, en 1396, de l’armée du comte de Nevers, Jean sans Peur, envoyée par Charles VI au secours du roi de Hongrie, menacé par Bajazet, conquérant de la Valachie et de la Bulgarie.
 
Seigneur de Roubaix en 1401 après la mort de son père, Jean de Roubaix fit faire le dénombrement de son fief le 4 novembre et donna à la bourgade le nom de ville.
 
En 1406, Jean devint conseiller et chambellan du duc de Bourgogne ; il reçut de son souverain la seigneurie d’Herzelles, sans le comté d’Alost, confisqué à messire Sobier de Herzelles qui avait conspiré contre le comte Louis de Maele et le duc Philippe le Hardi, en prenant le parti des Gantois et de Jacques Van Artevelde.
 
Lorsque Jean sans Peur alla à Paris assister au Conseil de Régence organisé pendant la folie de Charles VI, Jean de Roubaix fit partie des huit cent chevaliers de Bourgogne et de Flandres qui entouraient leur souverain ; il accompagna ensuite le duc dans son expédition contre les Liégeois qui ne voulaient point recevoir Jean de Bavière comme évêque ; enfin, aidé par les sires de Helly et d’Uterque, il arrêta Montaigu, principal appui des Armagnacs, qui eut la tête tranchée et le corps pendu au gibet de Montfaucon.
 
Les missions de confiance accordées ensuite à Jean de Roubaix furent de plus en plus nombreuses : il fut envoyé en ambassade auprès du roi d’Angleterre, Henri V, malheureusement sans succès puis il fut nommé, avec le baron de la Viefville, gouverneur du jeune comte de Charolais qui devait devenir Philippe Le Bon. Aussi, il obtint de Jean sans Peur l’autorisation de créer, sur la terre de Roubaix, sept échevins en remplacement des juges cottiers, comme le porte l’acte de Gand, conservé dans le septième registre de l’ancienne Chambre des Comptes de Lille.
 
En 1416, Jean de Roubaix assista au Grand Conseil de Valenciennes (le 13 novembre) ; en 1418, il fut chargé de la garde du château de Lille et des gens des comptes.
 
En récompense de ses bons et loyaux services, Jean de Roubaix fut comblé de faveurs. Le 1er juin 1420, Philippe, devenu duc de Bourgogne, accorda à son « amé et féal conseiller, la haute justice et échevinage sur tous les fiefs et arrières fiefs de la terre de Roubaix » ; « Et avec ce, ledit seigneur aura au lieu de tous les juges cottiers qu’il avait auparavant, sept échevins qu’il créera et renouvellera ou fera créer et renouveler par son bailli ou son lieutenant une fois l’an. Lesquels échevins, au conjurement dudit bailli, auront connaissance de toute justice haute, moyenne et basse sur le gros dudit fief de Roubaix et sur toutes les terres renteuses et cottières tenues dudit seigneur de Roubaix ».
 
En 1423, nouvelle faveur : l’hôtel que Jean avait acheté à Lille, rue Basse, fut rattaché par lettres patentes du 22 juillet 1423, au fief de Roubaix et en prit le nom. En 1424, Jean de Roubaix fut nommé premier chambellan du duc et reçut le fief du Fontenoit détaché de la Salle de Lille et les seigneuries de Leuvillers et de Dourier ; de plus, une pension de 300 francs d’or lui fut accordée sur les revenus de la terre de Ninove, une autre de 500 francs sur les revenus de Blaton et de Feignies, et il eut le droit de recevoir 2 000 faisceaux de bois de la forêt de Nieppe. Outre ses gages de gouverneur, une somme de trois francs par jour lui fut attribuée pour l’entretien de ses gens et de ses chevaux.
 
Après avoir participé à l’expédition organisée pour défendre le roi de Chypre et le grand maître de Rhodes contre les Sarrasins, Jean de Roubaix fut chargé de négocier le mariage de Philippe avec Elisabeth de Portugal. Il s’embarqua le 19 octobre 1428 à l’Ecluse et réussit pleinement sa mission.
 
Le 24 juillet 1429, Jean de Roubaix signa le contrat de mariage au nom de son maître et le 25, le mariage par procuration. Sur la route du retour, Jean tomba malade et fut soigné en Galice, à Ribadeo. Rapidement guéri, il débarqua à l’Ecluse le 6 décembre, précédant de quelques jours la nouvelle duchesse. Il assista au mariage solennel célébré le 7 janvier 1430 à l’Ecluse, par l’évêque de Tournai.
 
En récompense de l’heureux succès de sa mission, Jean de Roubaix fut nommé Chevalier de la Toison d’Or, ordre institué alors. Il fut le troisième des vingt-quatre chevaliers de cet ordre nouveau.
 
Après une intervention dans le différend entre les villes de Gand et de Bruges, au sujet de la préséance, Jean de Roubaix reçut, en 1432, de Jacqueline de Bavière, la terre, la forteresse et la seigneurie d’Escaudain ; en 1433, du Magistrat de Lille, un terrain au-delà de la Deûle, derrière l’hôtel de Roubaix ainsi que le pont appelé pont de Roubaix.
 
Le 7 juin 1449, à l’âge de 80 ans, Jean de Roubaix mourut ; il fut enterré dans la chapelle saint Jean Baptiste de l’église Saint Martin, laissant un fils, Pierre, héritier de sa valeur et de ses charges.

 

MICHEL DE ROUBAIX
Grammairien du treizième siècle
La ville de Roubaix si manufacturière, entièrement consacrée à l’industrie et au commerce, n’a point été cependant rebelle aux lettres et aux arts. Dès le XIIIe siècle, elle donna naissance à un grammairien qui devint célèbre : Michel de Roubaix.
 
On ne connaît aucun détail sur la vie de ce personnage ; mais on connaît une de ses œuvres : De modo significandi, traité de grammaire latine très complet pour l’époque et indispensable pour l’enseignement des écoles de ce temps.
 
Cet ouvrage nous a été conservé dans deux manuscrits de la fin du XIIIe siècle, conservé à la bibliothèque Nationale.
 
Le premier provient du fonds latin de l’abbaye de Saint Germain des Près (N° 1465). C’est un recueil in-4° sur parchemin dont les gardes sont couvertes de pièces datées de la période entre 1328 et 1339. Le traité de Michel de Roubaix est suivi de plusieurs fragments anonymes sur la grammaire d’après le grand ouvrage de Priscien et surtout d’après ceux d’Evrard de Béthune et d’Alexandre de Villedieu. A la suite de ces fragments, il y a des gloses assez étendues sur les hymnes de l’Eglise, dont le texte accompagne partout le commentaire.
 
Le second manuscrit est un recueil provenant de l’ancienne Sorbonne (côte 940) ; c’est un grand in-folio sur parchemin. L’ouvrage de Michel de Roubaix suit le traité Summa Modorum significandi, de Siger de Courtrai, professeur aux écoles de la rue du Fouarre. Mais cet exemplaire est incomplet ; il lui manque un des feuillets du premier manuscrit ; de plus, il y a quelques différences dans les règles et les exemples.
 
Le traité commence par ce vers placé en épigraphe : Ne scriban vanum, due, pia Virgo, manum. (Pour que je n’écrive aucun mot vain, dirige ma main, pieuse Vierge.) Viens ensuite un préambule, dans lequel l’auteur annonce son projet : Il veut, dit-il, faire un petit ouvrage sur les parties du discours et sur leurs divers modes, en recueillant presque partout les leçons des autres, en essayant quelquefois de les expliquer ; « ad praesens minimum oposculum faciens, circa hujus partes orationis cum suis modis significandi… vestigia aliorum in plerisque imitando, et in aliquibus eccrum obscuritates explanando… » Son but est d’exposer toutes les questions de grammaire avec leurs modes essentiels et accidentels, car cette étude doit précéder celle des sciences philosophiques, le plus vif et le plus sincère plaisir de tout vie ; « essentiales et accidentales modos significandi, in quibus consistit melior et major pars grammatice philosophicarum disciplinarum studia praetermittendo in quibus in hac vita sincerissima summaque consistit delectatio. »
 
La grammaire proprement dite suit ce préambule. Après, la définition des mots « vox », « dictio », « oratio », Michel de Roubaix prend la marche habituelle de tous les traités de grammaire ; il donne les règles du nom, du pronom, du verbe, de l’adverbe, de la conjonction, de la préposition et de l’interjection.
 
A la fin du traité se lit, dans le premier manuscrit, au bas de la seconde colonne du trente-huitième feuillet, cette finale habituelle aux ouvrages de l’époque : « Expliciunt Modi sifinificandi compositia Magistro Michaele de Robasio ». Ainsi se termine la grammaire composée par le maître Michel de Roubaix.
 
Que penser de cette œuvre de notre savant compatriote ?
Sans doute n’a-t-elle qu’un mérite tout ordinaire, la forme en trop souvent sèche et monotone ; elle est parfois peu originale, imitant de près le traité de Donat. Mais Michel de Roubaix, par ses nombreuses transitions et ses fréquentes incidentes, a inauguré une sorte de grammaire philosophique ; il a fait la philosophie de la grammaire. Fidèle disciple d’Aristote dont l’ « Organon » était alors universellement connu, il use d’une subtilité particulière dans la dialectique.
 
Michel de Roubaix, dans ce domaine spécial de la grammaire, participe ainsi au brillant renouveau littéraire du XIIIe siècle, l’âge d’or de la scolastique. Dans son enthousiasme pour la philosophie du maître, il a appliqué les principes d’un sage péripatétisme à une nouvelle branche du savoir humain. Il l’a fait selon des règles d’une orthodoxie irréprochable.
 
Ce n’est pas un petit honneur pour Roubaix d’avoir donné le jour à un grammairien éminent, à un philosophe éclairé qui, dans les écoles si renommées de la rue du Fouarre, près de l’antique Sorbonne, a révélé et fait glorifier le nom de sa petite patrie, de sa ville natale.

Charles Crupelandt, deux fois vainqueur du Paris-Roubaix

(NB : A propos de ce coureur, voir également, Gens & Pierres de Roubaix, n°20)

Charles Crupelandt naquit à Roubaix le 23 octobre 1888, fils d’Adolphe Crupelandt, tisserand de Courtrai, alors âgé de 31 ans et de prudence Vanpeybrouck. Ils demeuraient rue d’Italie.

Dès son plus jeune âge, il fit preuve de grandes qualités sportives et s’orienta vers le cyclisme où il se révéla rapidement comme un futur champion. Après avoir participé à des courses locales ou régionales, il s’inscrit pour la première fois à la grande épreuve de Paris-Roubaix en 1904 ; il terminera treizième de la course, ce qui était un succès remarquable pour ce jeune coureur âgé de moins de 18 ans. En 1910, il devait y prendre la cinquième place. Désormais, Charles Crupelandt gravira tous les échelons du succès.

Surnommé le « Taureau du Nord », il était la terreur de ses adversaires en raison de la puissance de son sprint. Il donna toute la mesure de ses capacités lors de l’arrivée sur le vélodrome de la course Paris-Roubaix en 1912, où il l’emporta de manière incontestable. Les Roubaisiens lui firent une ovation extraordinaire. Pour la première fois, un roubaisien remportait l’épreuve !

Cette victoire venait consacrer une carrière pleine de succès : au palmarès de Charles Crupelandt, il faut en effet inscrire avant ce triomphe dans Paris-Roubaix, les résultats suivants : seconde place dans Paris-Bruxelles en 1907, vainqueur de Paris-Menin en 1911 ; la même année, il termine troisième de Paris-Bruxelles et quatrième du Tour de France.

Après sa victoire en 1912 dans Paris-Roubaix, l’année 1913 sera également un grand cru. Il remporta la course Paris-Tours, termina troisième du championnat de France, troisième de Paris-Bruxelles. Il fut aussi cette année-là, troisième de Paris-Roubaix où la victoire lui échappa de justesse.

En 1914, Charles Crupelandt se révéla égal à lui-même. Il décrocha le titre de champion de France, remporta Paris-Roubaix une seconde fois et pris la troisième place de Milan-San Remo, où il rata la victoire de peu.

La guerre de 1914-1918 devait couper la carrière de notre champion roubaisien qui, cependant, fait encore preuve de grandes qualités en 1922 et 1923 où il remporta à nouveau le Championnat de France.

Zephirin Disdal, pionnier du parachutisme

Chacun sait que Roubaix a compté un aérostier des plus célèbres en la personne de Jean-Baptiste Glorieux, dont une rue de la ville porte le nom.
 
Un personnage tout aussi aventureux avec lequel d’ailleurs il organisa un bon nombre d’exploits, tel était Zéphirin Disdal, né à Roubaix le 11 février 1852, fils de Louis-Désiré Disdal, ouvrier fileur et de Césarine Marissal, son épouse. Ils habitaient rue de l’Alouette dans la cour Michiels.
Après avoir servi sept ans dans l’armée française en Algérie à la suite d’un engagement qu’il avait souscrit dès que son âge le lui permit, Zéphirin Disdal, rentré à Roubaix, monta un commerce de charbon et s’installa rue du Parc.
Jean-Baptiste Glorieux était alors en pleine gloire et avait coutume d’emmener avec lui un équilibriste qui exécutait des exercices de trapèze accroché à la nacelle du ballon pour augmenter l’attrait du public.
On commençait aussi à tenter des essais de parachutisme en plaçant sous l’aérostat une sorte de toile coupée en forme de corolle retenue par une corde que le « ballonniste » coupait lorsqu’il jugeait la hauteur suffisante. Le Trapéziste utilisait alors cet engin comme un parachute. Après une chute brutale, l’air s’engouffrant dans la toile, freinait la descente.
 
Zéphirin Disdal, que rien n’effrayait et qui s’était lié d’amitié avec Jean-Baptiste Glorieux, devint rapidement l’équilibriste préféré de celui-ci et faisant preuve d’un mépris total du vertige, se porta volontaire pour des essais de parachute.
La première tentative eut lieu le 22 juin 1884 à l’occasion d’un envol de ballon à Lille. Zéphirin fut lâché au-dessus de Thumeries où il atterrit sain et sauf. Le 14 juillet suivant, un envol au départ de Roubaix lui donna l’occasion de renouveler son exploit, il reprit contact avec le sol à la Broche de Fer à Herseaux. Le 19 octobre de la même année, le ballon partant du parc de Monsieur Pierre Catteau près de l’actuelle rue Mimerel, le fit atterrir au Petit Lannoy. A cette occasion, il faillit avoir un accident ayant touché le sol devant une voiture hippomobile qui manqua de l’écraser.
 
Dès lors, le tandem Glorieux-Disdal devint célèbre et multiplia les démonstrations. Le 12 juin 1887, Zéphirin Disdal se produisit devant le Roi des Belges et sauta au-dessus de Mons, capitale du Hainaut, où il atterrit sans dommage.
 
Cependant, avec l’âge, il dut cesser ce sport périlleux et grâce à quelques économies, il reprit un cabaret rue de Blida, puis rue d’Oran.
Sa renommée n’était pas totalement tombée dans l’oubli car lors de la création de la société d’aviation « Les Ailes Roubaisiennes », il fut sollicité pour en être le président honoraire.
Il termina sa vie à l’hospice Blanchemaille, où il s’éteignit le 20 mai 1930 à l’âge de 78 ans.

La gare

 

 

 

C’est en 1842 que la première « station » fut ouverte à Roubaix. Mais la gare, telle qu’on la connaît aujourd’hui, ne fut ouverte que le 10 septembre 1888.

Le chemin de fer est né en Grande-Bretagne, où la première ligne destinée à relier deux grandes villes, Manchester et Liverpool, est inaugurée le 15 septembre 1830. En France, la ligne de Saint-Etienne à Lyon est mise en service le 3 février 1832. Puis les projets se portent autour de la capitale et la première ligne qui part de Paris est inaugurée le 26 août 1837 ; elle relie la gare Saint-Lazare au Pecq.

Chez nos voisins belges, en 1834 est établi un programme de construction de lignes de chemin de fer ayant pour centre Malines. Entre autre, une ligne se dirige vers la frontière française en passant par Bruxelles. Malines-Bruxelles, le premier élément de ce réseau est mis en service le 3 mai 1835. Il n’est donc pas étonnant qu’en 1837, le gouvernement français projette une liaison Paris-Bruxelles. Cette ligne relie Paris à Lille puis repart vers la frontière belge en passant par Roubaix et Tourcoing et se raccorde ensuite au réseau belge.

 

ON L’APPELLE « LA STATION »

S’agissant de l’emplacement de la « station » de Roubaix, la Compagnie des Chemins de Fer de Lille et de Valenciennes à la frontière belge fixe son choix sur « un terrain situé près du chemin de Roubaix à Mouvaux, au lieu-dit « l’Alouette ». La « station » s’étend entre la rue de Mouvaux et la rue du Fresnoy. Les voies passent en viaduc au-dessus de la rue de Mouvaux et traversent la rue du Fresnoy par un passage à niveau. En mars 1842, les travaux du viaduc s’achèvent et d’ailleurs l’entrepreneur se plaint que « des oisifs se rendent sur le viaduc et jettent des pierres et de la terre sur les voitures et les passants ». Quant à la gare, il faut attendre 1843 pour qu’elle soit achevée.

La station comprend trois éléments : d’abord les bâtiments qui s’élèvent du côté de la rue de Mouvaux et qui contiennent les bureaux et salles d’attente ; ensuite, un bâtiment central réservé à la douane et aux salles de visite et, enfin, du côté de la rue du Fresnoy, une station de marchandises. Deux cours de stationnement s’étendent devant ces trois édifices. On y entre latéralement par les rues de Mouvaux et du Fresnoy. Une remise à wagons s’élève derrière la station, de l’autre côté des voies.

Deux ans plus tard, pour faciliter la circulation, on projette l’établissement d’une rue latérale qui s’étend devant la gare. En 1850, la Compagnie des Chemins de fer du Nord annexe un magasin au bâtiment des presses. Cette même année, la municipalité émet le vœu qu’une marquise soit construite sur le quai d’embarquement afin de protéger les voyageurs, ce qui est refusé par la Compagnie.

UNE GARE DES VOYAGEURS INDIGNE !

En 1857, un budget de 300.000 F est voté par la Compagnie pour étendre les installations de la gare ; à la suite de ces travaux, la surface de la gare est presque doublée. Le magasin réservé aux emballeurs du commerce est reconstruit pour être agrandi, les magasins des marchandises sujettes aux droits d’entrée ont été remplacés par une vaste halle, les salles d’attente ont été déplacées et rétablies sur des bases plus larges et, sans doute, pour se conformer au vœu de la mairie, deux marquises sont élevées pour faciliter l’entrée et la sortie des voyageurs.

Le bâtiment des voyageurs est maintenant bâti en face de la rue du Fresnoy qui est déviée et doit contourner la gare. Cinq ans plus tard, en 1862, il est de nouveau question d’agrandissement. La Compagnie désire construire plusieurs halles à marchandises. Cependant, rien n’est prévu pour le bâtiment des voyageurs, ce qui n’est pas du goût de la municipalité qui trouve la gare des voyageurs « insuffisante et indigne d’une ville de l’importance de Roubaix ». Dans le même projet, il est question de supprimer le passage à niveau du Fresnoy et de le remplacer par un passage supérieur reporté 300 mètres plus loin.

En 1885, on construit le pont Saint-Vincent-de-Paul et on prolonge, par la même occasion, les rues de l’Alma et de l’Ouest jusqu’à ce pont. La municipalité s’inquiète de la hauteur insuffisante des garde-corps qui « permettent aux mauvais sujets d’inquiéter les trains et qui préservent insuffisamment les chevaux effrayés par une chute ».

UNE LARGE AVENUE : L’AVENUE DE LA GARE

En 1871, un nouveau crédit de 310.000 F est voté pour la construction de nouveaux hangars. Cependant, la municipalité se préoccupe des difficultés de circulation entre la gare et le centre de la ville. En effet, pour se rendre à la gare, il faut soit passer par la rue Nain puis la rue du Chemin de Fer qui lui fait suite (ancienne rue du Fresnoy) soit emprunter la rue Saint-Georges (actuellement rue du Général Sarrail) puis la rue de l’Hospice et la rue de l’Espérance.

L’idée d’une large avenue reliant la gare au centre ville commence à s’imposer et la mairie désirerait coupler le percement de cette avenue à celle de la reconstruction d’une gare digne de la ville de Roubaix. La rue de la Gare est ouverte en 1883 mais ne débouche que sur le bâtiment de la douane. Pourtant, entre-temps, un accord avait été conclu entre la Compagnie et la mairie qui acceptait de verser une subvention de 340.000 F pour la construction d’une nouvelle gare. Un projet avait même été soumis à la municipalité, mais il avait été rejeté car « mesquin et sans caractère architectural » et les pourparlers avaient été rompus. La situation en reste là jusqu’à l’élection, en 1884, d’un nouveau maire, Monsieur Julien Lagache, qui décide de se rendre à Paris en compagnie de son adjoint délégué aux travaux. Monsieur Pennel-Wattinne pour discuter avec la Compagnie du Nord. Il revient avec un nouveau projet : il s’agit des plans de la gare que nous connaissons et dont la dépense est évaluée à 627.200 F.

 

QUATRE HEURES D’ATTENTE POUR LE PREMIER BILLET

Les travaux démarrent très vite : en 1886, il est procédé à la démolition du bâtiment de la douane et, en mars 1887, les fondations de la nouvelle gare sont creusées et on espère « que le gros œuvre sera terminé pour septembre 1887 ». Enfin, le 29 août 1888, le chef de gare, M. André, écrit au maire de Roubaix : « Notre nouvelle gare sera ouverte au service des voyageurs et des bagages le samedi 1er septembre ».

L’ouverture s’effectuera à 5 heures du matin, un Roubaisien attendra depuis quatre heures pour avoir le premier billet. Quelques semaines plus tard, la presse se fait l’écho de plaintes des voyageurs qui regrettent, entre autres, « qu’il n’y ait pas d’horloge intérieure ».

En décembre 1888, la Compagnie ouvre un crédit de 60.000 F pour la construction d’un hall au-dessus des voies. Enfin, vingt ans plus tard, le 14 septembre 1908 est inaugurée la passerelle qui enjambe les installations de la gare et qui relie la rue du Chemin de Fer et la rue du Fresnoy. En 1914, c’est à la gare qu’a lieu l’embarquement des troupes. La gare sera touchée par le conflit, car l’occupant allemand, avant son départ, fera sauter la halle qui surplombe les voies, la passerelle et le pont Saint-Vincent. La halle ne sera pas reconstruite.

La gare traverse le siècle jusqu’en 1977, année pendant laquelle la S.N.C.F. fait état de la dégradation du bâtiment : « les pierres sont très altérées et l’ossature de métal est particulièrement oxydée ». La S.N.C.F. désirerait démolir et reconstruire une gare plus petite. La municipalité s’y oppose car elle craint entre autres qu’on « reconstruise une gare semblable à toutes les gares de banlieue ».

Le 20 octobre 1984, a lieu l’inauguration de la gare restaurée, la gare grise et sombre est devenue claire et colorée. En 1993, les halles à marchandises situées en face de la rue du Chemin de Fer sont démolies pour laisser la place à un parking gardé. Au mois d’août de cette année, ce sont les bâtiments situés le long de la rue de l’Ouest qui sont abattus et remplacés par un verdissement en attendant la construction de l’école AFOBAT.

L’ARCHITECTURE « METALLIQUE FLAMBOYANT »

L’architecture de la gare de Roubaix est de Sydney DUNNET. Né à Calais en 1837, il fera toute sa carrière à la compagnie du Nord et terminera comme chef de service des bâtiments. La gare présente un corps central avec un comble métallique surmonté, en acrotère, d’une tour à horloge. Le pignon de verre est soutenu par quatre piles appareillées, les deux piles de façades portèrent, à l’origine, chacune un pot à feu, qui disparurent dans les années soixante.

De chaque côté s’élèvent deux pavillons en maçonnerie de style régional qui utilisent la pierre et la brique comme matériau. Ces pavillons se prolongent par des ailes basses à simple rez-de-chaussée où la brique prédomine. L’architecture de la gare est de style rationaliste, c’est-à-dire que la fonction du bâtiment est reflétée par sa forme. La vaste halle métallique accueille les voyageurs, les deux pavillons servent au logement du directeur et du sous-directeur de la gare. La halle métallique est à remarquer.

La gare appartient à ce que l’on a appelé le courant « métallique flamboyant », le métal devient apparent, c’est l’époque où la France se couvre de marchés couverts métalliques.

L’architecture de la gare de Roubaix s’apparente à celle d’autres gares de la région du Nord : celle d’Arras (1877, détruite), celle d’Amiens Saint-Roch (1875, détruite), celle de Saint-Omer (1902) et celle de Tourcoing (1905) inscrite à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques depuis 1984.

Xavier Lepoutre

Vice-Président de la Société d’Emulation de Roubaix

 

 

L’eau à Roubaix

Cette étude désire répondre à une question souvent posée mais jamais traitée : comment l’industrie textile a-t-elle pu se développer à Roubaix malgré le manque de voies de communication, le manque de matières premières sur place et surtout celle qui retiendra notre attention, le manque d’eau si nécessaire à toute entreprise industrielle ?
 
DE L’ARTISANAT A L’INDUSTRIE
La formation de Roubaix est un phénomène particulièrement artificiel. Elle provient d’une cellule de vie pratiquement négligeable, ayant vécu du travail de la terre et du labeur artisanal, lequel s’est trouvé favorisé, dans la suite des temps par la proximité du centre marchand de Lille.
Puis vient une époque pendant laquelle Roubaix, à la suite de luttes répétées dont la trace se trouve dans notre histoire locale, a réussi à se libérer de Lille pour travailler d’une manière indépendante. Elle a tiré parti elle-même de la matière première (coton et laine), qu’elle avait appris à connaître et à façonner. Mais pour passer de la production artisanale à la production industrielle, il a fallu toute la volonté et le courage des Roubaisiens.
Parmi les difficultés de l’expansion, il y eut d’abord les moyens de communication. Sans nous attarder, signalons que c’est en traçant eux-mêmes des routes vers Lille, Tourcoing et la Belgique, en favorisant le chemin de fer (première gare en 1842) que les Roubaisiens ont pu sortir de leur isolement. Du point de vue routier, au départ de Lille (auquel notre passé se rattache), les routes s’éparpillent dans toutes les directions : Tournai, Courtrai, le Littoral, en ignorant Roubaix. C’est tellement vrai qu’à la fin des deux guerres, les troupes libératrices atteignant Lille par le sud, ont continué leur progression vers Tournai, vers Courtrai et le littoral sans passer par Roubaix qui est à chaque fois resté une dizaine de jours dans un angle mort, ignoré des libérations !
 
CARTOGRAPHIE HYDROLOGIQUE ROUBAISIENNE
La deuxième cause défavorable à tout décollage industriel fut le manque endémique d’eau si nécessaire pour passer du stade de la manufacture à celui de l’usine. Le manque d’eau ne signifie pas absence complète d’eau, car la ville de Roubaix est bâtie sur une hauteur séparant la vallée de la Deûle, de la vallée de l’Escaut. Elle occupe le versant de l’Escaut sur 1 200 hectares et le versant de la Deûle sur 58 hectares. La presque totalité des eaux pluviales et résiduaires est donc envoyée dans l’Escaut par l’intermédiaire de l’Espierre.
Ce ruisseau prend sa source sur le territoire de Mouvaux, reçoit le riez Saint-Joseph situé tout entier sur Roubaix et par un parcours sinueux, se dirige vers la frontière belge. Il reçoit le ruisseau de Barckem puis le courant des Piats venant de Tourcoing, descend vers le sud et à 400 mètres de l’écluse du Sartel, reçoit le Trichon, principal émissaire des déjections industrielles de Roubaix, suit les canaux de Roubaix et de l’Espierre et au village d’Espierre, se jette dans l’Escaut.
 
Avec le riez de l’Espierre, nous avons :
– au nord le riez Saint Joseph
– au sud, le courant des Trois Ponts et le courant de Maufait
– à l’est, le courant de Cohem,
– au milieu de la ville, de l’ouest à l’est, nous avons le Trichon qui a été le berceau de Roubaix.
 
Le parcours du Trichon 
L’étymologie de Roubaix n’est-elle pas : Ross-Bach, le ruisseau aux roseaux ou aux chevaux ! Etant donné son importance dans l’histoire de Roubaix, il est bon de s’attarder sur le Trichon.
 
Il prend sa source près d’une ferme disparue, sur le territoire de Mouvaux. Il passe à la limite de la propriété Vaissier (le fameux roi du savon du Congo), puis sous le canal dans un siphon ensuite rue Carpeaux à Wasquehal, rue du Riez à Tourcoing et rue de la Mackellerie à Roubaix. Il passe sous l’usine Lemaire et Dillies, rue Boucher de Perthes, traverse la rue du Luxembourg, passe sous l’usine des anciens établissements Cordonnier, traverse le chemin de fer à 50 mètres du pont des Arts, coupe la rue de la Digue et la rue du Vivier (étang alimenté par le Trichon), arrive rue de l’Epeule à l’ancien abreuvoir, passe sous l’ancienne usine Ernoult-Bayart, coupe le square Pierre Catteau, la rue Mimerel et passe sous l’usine Prouvost-Scrépel et celle de Georges Masurel et sous la teinturerie Auguste et Jean Dubar. Il passe ensuite sous l’usine Deschepper, longe l’usine Delattre et coupe la rue Neuve près du siège de l’Automobile Club.
 
En 1727, il passait sous un pont à péage avant d’alimenter les fossés du château. Il tourne à angle droit par la rue de la Poste, passe sous l’école de la Sagesse, sous les anciennes halles, rue Pierre Motte, derrière les maisons du boulevard Leclerc et arrive place de la Liberté à 50 mètres du boulevard. Il la traverse en biais, longe la Banque de France. Il y avait autrefois, à sa gauche, un affluent, le ruisseau amenant les eaux de la Fosse aux Chênes, au lieu-dit Fourquencroix ainsi nommé parce qu’à cet endroit se trouvait la chaussée de Tourcoing à Lannoy par l’Hommelet qui traversait le chemin de Roubaix à Wattrelos formant ainsi une croix.
 
Continuant son parcours, le Trichon passe sous l’immeuble du CIL du Galon d’Eau, où se trouvait jadis le peignage Allard, arrive quai de Lorient et traverse le canal dans un siphon à gauche de la porte de l’écluse. Avant de traverser le canal, il était encore à découvert, vers 1900, derrière une maison du quai de Lorient.
Il donnait l’occasion à certains de pratiquer un métier que l’on retrouve aussi sur l’Espierre près de la rue de l’Union à Wattrelos. Des gens ingénieux avaient planté dans le cours d’eau des broches de fer en quinconce. La laine échappée des peignages avec les eaux de lavage, s’accrochait à ces broches et la récolte de la laine donnait une honnête aisance à ces pêcheurs d’un genre spécial.
 
Après le canal, le Trichon passe sous l’usine Carissimo, coupe la rue des Soies, passe sous le peignage Alfred Motte puis sous le chemin de fer et finalement va se jeter dans l’Espierre.
Nous avons là une explication certaine de la présence de tous ceux qui avaient besoin d’eau : les blanchisseurs, les apprêteurs, les teinturiers et par la suite ceux qui montèrent des machines à vapeur comme les filateurs.
 
L’EAU ET L’INDUSTRIALISATION
La première phase de l’industrialisation de la filature de coton commence en 1804 chez Grimonprez Père et Fils qui procédèrent à la première installation à Roubaix du système mule-Jenny. Mais l’installation était rudimentaire. Les métiers fonctionnaient au moyen d’une roue que le fileur faisait tourner lui-même. Les préparations étaient mises en mouvement par une grande roue qu’un homme faisait tourner. Dans les grands ateliers, le seul moteur était un manège à chevaux.
La progression de la filature changera du tout au tout quand les premières machines à vapeur ou pompes à feu, comme on le disait au début, furent introduites à Roubaix vers 1820.
De 1825 à 1830, le nombre passa à 30 unités. Les fabricants utilisaient pour la construction de leurs ateliers le fond de terrain derrière leur maison. Beaucoup s’installèrent, comme on l’a vu, dans la rue du Grand chemin, côté sud, car ils pouvaient utiliser l’eau du ruisseau du Trichon. Mais la multiplicité des machines à vapeur aboutit très rapidement à un certain assèchement des ruisseaux et des puits.
 
TROUVER DE L’EAU !
A partir de cette époque, la hantise de l’eau commença alors chez les Roubaisiens. Ce n’est pas le moindre sujet d’étonnement pour l’observation que le fait pour notre ville de Roubaix de s’être lancée dans l’industrie sans cet élément indispensable : l’eau.
Certains projets timides avaient proposé, au début du siècle dernier de recueillir les eaux des ruisseaux dans un étang artificiel, creusé dans « Le Pré de la Brasserie » (emplacement actuel de Roubaix 2000). Le projet n’eut jamais de suite. D’autres, sans faire de projets donnèrent leurs observations.
 
Ainsi un rapport de 1838, note que le riez du château (qui n’est qu’une dérivation du Trichon ) contenait : « de temps immémorial une eau claire et limpide » qui semble avoir perdu cette qualité.
 
Dans le même sens, huit ans plus tard, un rapport adressé au Maire, émanant de propriétaires de la rue du Grand Chemin, expose que : « Les eaux du riez du Trichon qui traverse leurs propriétés, eaux autrefois claires, limpides et potables même, sont devenues aujourd’hui bourbeuses et malsaines ». Une commission nommée pour juger du bien-fondé de cette réclamation, conclut, non sans raison, que      « c’est une conséquence inévitable du développement de la ville ! ». La multiplicité des manufactures naissantes avait d’abord presque vidé les ruisseaux, puis les avait transformé en égouts, mais la ténacité des Roubaisiens à trouver de l’eau leur en a fait chercher partout où cela était possible.
 
Le manufacturier Mimerel, venant d’Amiens, avait fondé vers 1820 sa filature à l’emplacement actuel du cinéma Casino, entre la Grande Rue et la place de la Liberté. Il voulait ainsi profiter des eaux du Trichon qui passe près des fondations. Désirant passer du manège de chevaux comme énergie motrice à la machine à vapeur, il se heurta comme beaucoup au manque de débit pour alimenter une machine grande consommatrice d’eau. Il fut un des premiers à faire un forage et fut très content de signaler à tous sa réussite. Il avait atteint la nappe aquifère des sables d’Ostricourt à une trentaine de mètres de profondeur. Mais, comme il avait fait des sondages avec des buses de bois, qui se sont détruites sous l’effet du temps, il dut recommencer en sondant plus profond dans le calcaire carbonifère.
 
LE CANAL DE ROUBAIX
Pendant que certains creusaient le sol, d’autres concevaient dès 1813 un canal qui traverserait le territoire reliant la Deûle à l’Escaut. Il fut livré à la navigation en quatre parties :
– la première entre Croix et la Deûle par la Marque en 1832,
– la deuxième entre Roubaix et la frontière belge en 1843,
– la troisième devant relier les deux premières,
– la quatrième partie fut la branche de Tourcoing en 1892.
 
La troisième partie connut de multiples avatars. Son tracé traversait Roubaix et devait rejoindre le tronçon numéro 1 à travers « La Montagne de Croix » (le boulevard de Paris actuellement) en un parcours souterrain. Des éboulements multiples firent abandonner les travaux. Par la suite la partie déjà exécutée fut comblée et donna le boulevard Leclerc et le boulevard Gambetta. Le reste du chantier fut converti en parc public : le Parc Barbieux.
 
Avant d’être comblée, cette partie du canal fit s’installer nombre de fabriques. Motte-Bossut avait choisi la rue de l’Union pour installer sa « filature monstre ». Il avait le Trichon à ses pieds et le canal devant sa chaufferie alimentant ainsi ses chaudières avec du charbon venant de Belgique. Quand plusieurs incendies (1845-1859) la détruisirent, il passa de l’autre côté du canal et à partir de 1853 construisit l’usine actuelle.
D’autres fabricants l’imitèrent et s’établirent le long du canal : Huet Tissage, Toulemonde-Destombes Filature, Allart Peignage de laine, Motte-Porisse Filature de laine, Motte-Meillassoux Peignage à l’entrée de la rue des Longues Haies. Il n’y avait pas de maisons à cette époque entre la fabrique et le canal.
Au départ, toutes ces firmes avaient tenté de prendre l’eau du canal pour alimenter leurs chaudières. Il fallut « mettre le holà », car le canal était pour la navigation des pondéreux et non pour l’alimentation en eaux industrielles.
 
L’utilisation de la machine à vapeur posait des problèmes d’installation, sans que soit résolu pour autant le problème de l’alimentation en eau.
 
EXTRAIT D’UNE LETTRE DE LOUIS MOTTE-BOSSUT A SA FEMME EN 1851
« Ne maudis pas nos machines à vapeur qui me font danser depuis longtemps. Elles sont sages et promettent de l’être de plus en plus, mais elles n’ont plus d’eau. Elles ont soif et souffrent de cette disette, elles marchent moins bien. Bref, depuis huit jours, je passe mon temps à faire faire des rigoles dans le fond du canal. Nous faisons couler les eaux d’un côté ; nous les rappelons de l’autre. La nuit détruit les travaux édifiés le jour, et, nous devons les recommencer le lendemain. Mais à l’heure qu’il est, cela marche et j’espère que cela va continuer à bien marcher ».
 
AUTRE LETTRE DE LOUIS MOTTE-BOSSUT A SA FEMME EN 1854
« … si j’ai le bonheur d’avoir de l’eau dans le canal pour marcher sans arrêt, je ferais tout ce que je pourrais pour passer huit jours à Blankenberghe avec toi… ».
 
ROUBAIX MANQUE D’EAU !
Alimenter en eau la machine à vapeur est une chose, rejeter les eaux usées en est une autre. Quand plusieurs filateurs demandent au Maire l’autorisation d’installer une machine à vapeur, le Maire leur envoie l’accord à condition de ne pas laisser écouler sur la rue les eaux provenant des dites machines. Mais à la suite des réclamations devant cette interdiction, le Préfet intervient le 2 juillet 1832 en écrivant au maire :
 
« Le Conseil, dans l’intérêt général, abandonne sa première opinion, se fondant sur ce que les fabricants ne pourraient être privés du droit commun de faire écouler leurs eaux sur la voie publique que dans le cas où cela présenterait des inconvénients soit pour la salubrité soit pour la propreté ; que les fontaines d’eau chaude que fournissent les pompes à feu rendront les plus grands services à la ville de Roubaix qui a besoin d’eau et qui dans l’été fait de grandes dépenses pour en faire chercher au loin , que ces fontaines donneront à la classe indigente un moyen commode de lessiver son linge, qu’elles offriront au voisinage de l’eau chaude pour des bains et assureront des secours en cas d’incendie, que ce serait nuire aux intérêts de tous et particulièrement des pauvres que de renoncer à un avantage aussi évident, qu’à la vérité ces eaux nuisent aux pavés pendant les grandes gelées mais qu’il est faux de remédier à cet inconvénient en imposant aux pétitionnaires l’obligation de faire réparer les dégradations que les eaux provenant de leurs machines auront occasionnés aux pavés ».
 
Cette suggestion de fontaine d’eau chaude resta lettre morte, par contre, vingt cinq ans plus tard, l’eau étant toujours à l’ordre du jour, la Chambre consultative de Roubaix revint sur le projet du canal en écrivant au ministre de l’Agriculture le 15 décembre 1857.
 
« … L’achèvement du canal… nous donnerait surtout l’eau que nous refuse notre sol asséché par des forages trop multipliés et que nous attendons seulement du niveau supérieur de la Deûle. La ville … attend avec anxiété que l’Etat, réalisant ses promesses, commence les travaux du souterrain. C’est à dessein, Monsieur le Ministre, que nous employons le mot anxiété, la position intolérable que nous subissons ne le justifie que trop. Nous touchons à la mi-décembre et l’eau nous manque à ce point que, soit pour les moteurs, soit pour les teinturiers et les lavages de laines, soit même our les usages domestiques, nos rues sont incessamment sillonnées par des charrois d’eau : l’eau est devenue une véritable marchandise dont la valeur influe sur le prix de revient des objets manufacturés… »
 
En 1858, un fermier a payé son fermage en vendant de l’eau provenant des fossés bourbeux de sa ferme !
 
LES EAUX DE LA LYS ET D’ANCHIN
Les années passent. Pas de succès du côté du canal et toujours trop peu d’eau pour alimenter les machines à vapeur. Le Maire de Roubaix s’oriente alors dans une autre direction : aller chercher l’eau dans un fleuve à grand débit. Le moyen le plus rapide et le plus sûr fut de s’adresser à une compagnie qui se chargea de puiser l’eau dans la Lys et de s’entendre avec Tourcoing qui avait la même préoccupation. La question fut mise à l’étude. Elle n’aboutira que six ans plus tard. Elle donna lieu, en 1863, à une cérémonie d’inauguration qui se déroula dans un enthousiasme bien compréhensible.
 
Pourtant, ce n’était là qu’une demi-mesure, car cette eau qui amenait à Roubaix les odeurs de rouissage du lin, était impropre à la consommation ménagère. Elle satisfaisait toutefois les besoins de l’industrie. Celle-ci trouva un appoint dans la continuation de percement de forages nombreux qui allaient chercher à des profondeurs toujours plus grandes pour les épuiser, les nappes souterraines de la région. La tradition nous dit que, lorsque les usines de Roubaix sont en grève, l’eau remonte dans les puits à Tournai !
 
Pour avoir enfin de l’eau potable, on se décida à creuser un forage à Anchin, et il y eut alors à Roubaix de l’eau industrielle venant de la Lys et de l’eau potable venait de Pecquencourt (1896).
 
Quand le problème de l’eau fut enfin résolu, il y eut, avant la guerre de 1914, un changement d’énergie. Ce fut l’électricité qui entraîna la disparition lente mais sûre de la machine à vapeur au profit du moteur électrique pour chaque métier, pour des raisons d’économies et d’autonomie.
Seules les grandes entreprises de lavage de la laine, de blanchisseries, de teintures et d’apprêt continuèrent à avoir certains problèmes avec l’eau. Beaucoup d’usines préfèrent actuellement avoir leurs propres forages plutôt que l’eau courante qui est de plus en plus onéreuse.
 
En conclusion, nous pouvons louer la ténacité des Roubaisiens qui surent répondre à un besoin aussi essentiel que l’eau ; ils utilisèrent les riez naturels qui parcouraient la ville, particulièrement le Trichon, creusèrent des forages de plus en plus profonds, insistèrent pour avoir un canal sur lequel les manufacturiers avaient fondé beaucoup d’espoir et qui leur apporta finalement beaucoup de déceptions. Ils sont ensuite allés chercher l’eau de la Lys pour l’usage industriel, puis l’eau artésienne à Pecquencourt pour l’eau potable.
 
Bibliographie :
Pierre BRUYELLE « Les Grandes Villes Françaises, Lille-Roubaix-Tourcoing » in La Documentation Française n° 3206 3 juillet 1965.
Félix DELATTRE « Le Riez du Trichon » in Mémoires de la Société d’Emulation de Roubaix, Tome 35, 1961.
Gaston MOTTE, « Roubaix à Travers les Ages », 1946
Gaston MOTTE « Motte-Bossut, une époque 1817-1883 », lettres de familles
Théodore LEURIDAN « Histoire d’Archives de l’ancienne Chambre Consultative des Arts et Manufactures de Roubaix 1805-1872 » Reboux 1879.